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Billet de blog 28 mars 2022

« Dérive transméditerranéenne : une soixantenaire indigne ». Partie IV

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« Dérive transméditerranéenne : une soixantenaire indigne ».                          

                                     1962- 2022                                     Partie IV                                                                                                            

Situation des indigènes.

Revenons à M. Douste-Blazy, maire de Toulouse. Peut-être que cet homme voulait, et veut encore croire au mythe de la « mission civilisatrice de la France », chère à M. Jules Ferry. Comme tout un chacun, M. Douste-Blazy, est libre de ses croyances et opinions ; on ne lui cherchera pas querelle. L’histoire, têtue, montre qu’un pays qui envahit un autre, le fait parce qu’il pense pouvoir en tirer un profit substantiel.

La soi-disant mission civilisatrice de la France en Algérie fut manifestement un échec retentissant. Les généraux de la conquête de l’Algérie décrivaient le peuple arabisé comme alphabétisé, sachant lire et écrire. Après 129 ans de colonisation (en 1959) le constat, comme le montrent les études citées ci-dessous, est terrifiant. Forts de ces études, nous pouvons en toute amitié dire à M. Douste-Blazy qu’il se trompe quant « au rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

Qu’apporte une telle affirmation ? Rien.

  • c’est irresponsable: car  cela revient à alimenter la guerre mémorielle que se livrent ,60 ans après l’indépendance, les uns et les autres.
  • Ensuite c’est faux: l’échec - économique, social et politique - de la France en Algérie était patent [16].

« En février 1955, en introduction de son avant-projet de Rapport au Conseil Economique, André Ruiz, représentant de la CGT, souligne ‘’ la Situation économique de millions d’Algériens musulmans vivant dans une misère indicible voisine de la disette’’. Mgr Pinier, évêque de Constantine [précise quant à cette famine qui touchait des millions de personnes] ‘’ (…) Drame (…) installé en permanence au cœur de notre économie et de notre géographie et qui ravage des générations entières de familles mal nourries, sous alimentées, en état de grave carence vitale ’’ » [1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion. p .85. « 

 Inégalités entre Européens et Musulmans d’abord. Le Rapport Maspétiol, juin 1955 (Rapport du Groupe d’études des relations financières entre la métropole et l’Algérie ; juin 1955. P.69) distingue 5 grandes catégories sociales (21, 22, 23 ,24 et 25). Sur une population totale de 9 millions d’habitants, près de 6 millions (classe 21), tous musulmans, se partagent 99,1 milliards de francs, tandis que, à l’autre bout de la pyramide sociale, 540 000 personnes (classe 24) se partagent 111,5 Mds de francs et 15000 personnes (classe 25) se partagent 17,4 Mds de francs. (Le rapport entre la classe 21 et la classe 25 est donc de 1 pour 68). En cumulé, les classes 24 et 25, qui comptent 610 000 personnes, toutes européennes, se partagent 128,9 Mds francs. La classe sociale 23 compte 440 000 pieds noirs et 510 000 musulmans, soit un total de 950 000 personnes qui se partagent 85,3 Mds de francs.

Par ailleurs, les médecins militaires constatent, en 1958, que 90,39 % des jeunes pieds noirs contre seulement 65 % des jeunes musulmans sont jugés aptes au service militaire à la suite d’une sélection qualifiée de peu sévère par les autorités militaires elles-mêmes » [1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion.p.85, 86,87.

Germaine Tillon ,dans Algérie 1957, ne s’embarrasse aucunement d’euphémisme en faisant le constat selon lequel les musulmans d’Algérie étaient devenus un peuple clochardisé.

Clochardisé, et j’ajouterais analphabète dans des proportions inouïes, au point d’être jugé inapte à suivre les formations rendues nécessaires par le plan quinquennal en cours. Et pour cause ! La scolarisation des musulmans qui était de 7% des enfants en âge d’être scolarisés au début de la 1ère guerre mondiale n’atteignait pas 14 % avant le 1er novembre 1954, date du début de la guerre d’Algérie.

De plus, le peuple algérien était pris au piège. Les portes de l’émigration lui étaient une fois de plus fermées [1] belab , et ce d’autant mieux que les commissions du plan confirment les dires de M. Serre de Justiniac, du 23 mars 1954, selon lesquels « Il n’y a pas, en France métropolitaine possibilité d’employer au-delà de 300 000 algériens musulmans (2/3 d’entre eux sont des manœuvres). Sur ces 300 000 personnes, (1,3% de la population active totale) il y a 4,1 % de chômeurs. [1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion.p.134, 135.

De la concurrence métropolitaine.

L’administration algéroise vichyste fut la première à tirer la sonnette d’alarme : La situation des musulmans d’Algérie était dramatique. Il fallait résorber le chômage endémique ; l’industrialisation de ce pays vint automatiquement dans les esprits. Déjà en août 1941, la Conférence de la production industrielle estimait : « le début de la mise en application de ce programme industriel ne peut être envisagé qu’avec l’apport important de spécialistes et de cadres métropolitains ».  il ne fallait pas compter sur la population locale : la situation de la formation des indigènes était déplorable .Dès mars 1942 , la chambre de commerce d’Alger s’alarmait des premiers goulets d’étranglement : le manque d’ouvriers spécialisés  et de matières premières entravaient la bonne marche des entreprises .17 ans plus tard , dans l’exposé sur la situation économique du département d’Alger  , en février 1959, M. Garcia ,responsable de la région économique, déplora  « des difficultés dues au manque de main-d’œuvre qualifiée [qui]n’ont pas cessé et ne font qu’augmenter (…) » ; il fit part de sa crainte que «  les objectifs prévus au plan de 5 ans ne puissent se réaliser du fait du manque de main-d’œuvre qualifiée ».

« La médiocrité de l’instruction initiale des jeunes musulmans, illettrés en français pour la plupart », interdisait une quelconque formation de cette jeunesse, telle que projetée dès 1941 [1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion.p.310, 311.

S’ajoutaient à ces difficultés la nature coloniale de la société algérienne et les difficultés qui en découlaient pour l’industrialisation, telles que dénoncées dans Evidences n° 44, décembre 1954 (revue relevant de l’American Jewish Commitee,) sous le titre de « perspectives nord africaines » par R. Ensalem : « [L’industrialisation] se heurte à une longue tradition, solidement enracinée dans les milieux dirigeants de l’Algérie. La majorité de l’Administration d’accord avec eux, ils se montrent hostiles à l’industrialisation, parce qu’elle bouleverserait leurs habitudes, élèverait les salaires dans les bleds, soumis directement à la concurrence de la ville, arracherait au bled une partie de sa main-d’œuvre, aiderait à généraliser les institutions sociales, placerait des masses plus nombreuses sous l’influence des syndicats ». [1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion.p.316.

Enfin, les deux derniers obstacles à l’essor de l’Algérie :

  • De l’union douanière .

 L’union douanière rendait le marché algérien captif des industries métropolitaines (c’est ce qui se passe encore de nos jours avec le marché captif de l’outre-mer et qui explique la cherté de la vie caribéenne). M.  Averseng, conseiller général d’El Affroun », [1]. [1] (lettre au gouverneur général de l’Algérie, le 17 juillet 1935) attire l’attention des autorités sur les effets, nocifs sur l’économie algérienne, de cette union douanière. Il écrit : « (…) du fait de cette union, l’industrie du crin végétal se trouve placée dans une situation d’infériorité par rapport à sa concurrence marocaine (…) elle est même menacée de disparition. (…) la législation qui s’applique à l’Algérie aggrave considérablement les handicaps que les industriels doivent supporter (…) Les Marocains achètent leurs produits de colorations en Angleterre. Si l’Algérie veut se les procurer à la même source, elle paiera des droits excessifs ; si elle les achète à des producteurs français, la différence ne sera pas très sensible entre le prix du produit anglais, majoré des droits d’entrée éventuels, et le prix du produit français. ». Il en va de même pour toutes les autres matières accessoires (…) que l’Algérie doit se procurer en France, alors que les Marocains ont la liberté de s’approvisionner en Belgique à un coût inférieur de 50%.1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion.p.316, p.317.

  • De la fiscalité pénalisante

La loi du 19 décembre 1900 avait conféré la personnalité morale et l’autonomie budgétaire à l’Algérie. Jusqu’à 1940, le budget préparé par le gouverneur général était voté par les Délégations financières et le Conseil Supérieur du Gouvernement avant d’être définitivement approuvé par le parlement français.

C’est ainsi que les délégations financières [aidées par l’association des Maires d’Algérie et le lobby « coloniste » comme on disait à l’époque] en vinrent à faire capoter toutes les initiatives visant à améliorer le quotidien des musulmans, déplorait le Gouverneur général d’Algérie, Maurice Violette - auteur d’un livre, oh combien prémonitoire :  l’Algérie vivra-t-elle ? 

La seconde Guerre mondiale entraîna une série de modifications à cette procédure : suspension des assemblées algériennes en juin 1940, rupture des relations avec la métropole à partir de 1942, autonomie monétaire accordée en 1943. En 1945, les anciens organismes furent dissous et remplacés par l’assemblée financière qui disposa des mêmes pouvoirs. Mais l’existence de cette dernière fut brève, moins de trois ans.  En effet, la loi du 20 septembre 1947 portant statut de l’Algérie créa une assemblée algérienne qui jouit des prérogatives des anciennes assemblées financières. Elue en avril 1948, c’était une assemblée coloniale, constituée de deux collèges élisant chacun 60 délégués. Le premier collège était élu par 532 000 électeurs (469 000 européens et 63 000 musulmans assimilés), le second par 1 300 000 électeurs, tous musulmans. « Ce système aboutissait à ce qu’un million d’Européens aient le même poids politique que 8 millions d’Algériens musulmans. De plus, les décisions de l’assemblée seront prises à la majorité simple sauf si le gouverneur général, la commission des finances ou un quart des membres de l’assemblée réclament un vote à la majorité des deux tiers, de telle sorte que la minorité Européenne pouvait toujours bloquer ce qui ne lui convenait pas et faire rejeter telle ou telle décision financière qui aille contre ses privilèges » [1]. [1] CL. Collot, les institutions de l’Algérie durant la période coloniale (1830-1962), Paris-Alger, 1987, P. 221

Edmond Naegelen, qui remplaça Y.  Châtaigneau, en février 1948, non content de trier les candidats officiels, recourut à la fraude électorale massive. Lors de son intervention, M. Justrabo [1]. [1] Assemblée Algérienne, JAO, compte rendu des débats, séance du 30 décembre 1950, intervention de R. Justrabo ,p.1453, souligna «  cette Assemblée reste une Assemblée représentant les intérêts de la terre(…)[ ce sont les hommes de la terre ] qui au cours des années , ont instauré un régime économique , et plus exactement financier , fiscal, favorable à l’agriculture(…) La fiscalité appliquée dans ce pays est une fiscalité dirigée, dont les effets et le but étaient de protéger l’agriculture et seulement l’agriculture ( …) le problème d’une industrialisation féconde , réalisée en fonction des intérêts profonds d’un pays pris dans son ensemble , ne trouvera une solution  que le jour où pourra gérer souverainement ses propres affaires et que cette assemblée ne se contentera de vœux (…) »[1] Assemblée Algérienne, JAO, compte rendu des débats, séance du 30 décembre 1950 , de R. Justrabo ,p.1453,P1455.

Toutes les études conduites, aussi bien par la REA que par la chambre de commerce ou les syndicats patronaux, aboutissaient, en effet, à cette double constatation : l’industrie et le commerce algériens étaient beaucoup plus lourdement taxés que l’agriculture 1]. [1] Chère Algérie, la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel LEFEUVRE, Flammarion.p.318, p.319, P.320,P.321.

Le lobby colonial (gros colons, associations des maires d’Algérie, et les hommes politiques métropolitains sous leur influence) bloquait ainsi toute évolution de la situation. C’est le budget de la Métropole, mis à contribution, qui apura les déficits chroniques (équipement et dépenses de fonctionnement en particulier). Le lobby colonial garda la main jusqu’à ce que le Général de Gaulle parvienne à le contourner.

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