Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 28 oct. 2021

Hebdo #108. Médias : stop à la pornographie du mal !

La « zemmourisation » du débat public ne cesse de faire réagir. Retour sur plusieurs textes forts publiés cette semaine dans le Club sur le rôle des médias, leur fascination, leur « complicité » et aussi sur la volonté de certains d'entre eux, les indépendants, de résister au piège du Zemmouristan. Et pour finir, interview de l'une des initiatrices du texte « Journalistes, nous ne serons pas complices de la haine ».

Sabrina Kassa
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Dans « Judas », le roman d'Amos Oz - écrivain israélien qui fait l'objet d'un formidable documentaire diffusé en ce moment sur Arte - le vieux Gershom Wald donne une leçon d’étymologie à Shmuel Asch, l’étudiant légèrement désabusé qui lui tient compagnie tous les après-midi, en cet hiver glacial de 1959, à Jérusalem.

« Connaissez-vous l’origine du mot « fasciner » ? Non ? Comment cela se fait-il ? A-t-on cessé d’enseigner l’étymologie à l’université ?

- J’ai arrêté mes études.

- C’est vrai. Vous avez été jeté dans les ténèbres du dehors, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Le verbe «fasciner» est emprunté au latin et veut dire «ensorceler», «jeter un sort». Mais saviez-vous que le mot latin dérivé, fascinus, désigne le sexe mâle en état d’érection ? Intéressant, n’est-ce pas ? »

Oui très intéressant ! La fascination pour les idées haineuses, racistes et sexistes dans laquelle les médias dominants semble s’être vautrée depuis cette rentrée (…) a de quoi faire penser à de la pornographie. Le racisme décomplexé - dont il faut rappeler qu’il est un délit et non pas une opinion - la peur de l’autre, la haine viscérale, bref la recherche d’un bouc émissaire pour se décharger de l’angoisse suscitée par notre monde déréglé, sont presque devenus des lieux communs tant ils nous sont servis à table, accommodés d’une façon ou d’une autre, à chaque coin de rue, dans n’importe quel bistrot, matin, midi et soir, et même la nuit pour les insomniaques.

Dans le Club, où pour notre plus grand bonheur, certains résistent et prennent le temps de réfléchir à cette pluie toxique qui nous tombe dessus, nous avons pu lire cette semaine plusieurs textes forts sur le rôle des médias dans la « zemmourisation » du débat public. Dans « Cyniques complicités », Marwen Belkaid invite à penser « les raisons qui ont rendu possible cette atmosphère pré-fasciste dans laquelle nous nous trouvons et qui continue à la rendre possible ». Il rappelle justement que « Vincent Bolloré poursuit un agenda fasciste sans même dissimuler son dessein » et que « Zemmour n’est pas apparu comme par magie sur la chaîne du magnat industriel. Avant ça, le polémiste d’extrême-droite a pu dégueuler sa haine sur le service public sans que cela ne dérange grand-monde ». Parfaitement ajusté aux « canons de l’information de notre époque » où désormais les journalistes sont « à la recherche du moindre sujet de buzz tels des héroïnomanes en manque de dose », notre blogueur insiste sur le secret de fabrication de la star d’extrême-droite : Eric Zemmour « n’a rien à faire de la vérité, il avance ses outrances pour polariser le débat et se retrouver au centre de celui-ci ». Et en effet, cela marche. Il n’y a pas si longtemps, un certain Trump n’a-t-il pas démontré l’efficacité de cette stratégie…

Le sociologue Philippe Corcuff, qui n’est pas à son premier billet sur ce thème, vise dans sa dernière contribution une autre catégorie de complices dans l’avènement du «postfascisme», les gens qui semblent raisonnables, comme la journaliste Natacha Polony « sur la voie de la zemmourisation light » via la légitimation qu’elle apporte aux thèmes zemmouriens, ou encore le ministre macroniste, Jean-Basptiste Djebbari qui sur CNews a avoué que l’omniprésent "presque candidat" « pose des débats intellectuels qui sont intéressants ».

Intéressant pour qui ? Sans aucun doute pour ceux qui fabriquent leur visibilité (et donc leur pouvoir) sur l’outrance et s’engraissent sur la bête immonde, mais pas pour ceux qui ont encore une oreille et des yeux pour regarder la vraie vie des gens, qui ont envie de comprendre pourquoi et comment notre pouvoir d’agir nous échappent, etc. etc. En d’autres termes, tous ses citoyens qui aimeraient bien échapper au grand remplacement de nos existences malmenées par cette fake réalité créée sur les plateaux télé, à l’instar de la séquence du dévoilement de Drancy, qui en plus d’être pathétique s’est avérée complètement bidonnée. « Ouvrez les fenêtres », comme le propose le Fonds pour une presse libre qui a lancé cette semaine un « appel des indépendants » avec plus de cinquante médias indépendants « pour dire qu'il existe une alternative à la « mal info » et à des médias de masse qui propagent les peurs et les haines. C'est la presse indépendante qui, dans sa diversité, vous propose ce que le rouleau compresseur du système médiatique dominant écrase ou minore, ignore ou discrédite ». Cet Appel des indépendants rappelle que cette « presse a besoin de votre soutien » et que pour cela il suffit de la lire, de la regarder et bien sûr de participer à son financement.

Quelques jours plus tôt, un autre texte de journalistes « respectueux des valeurs démocratiques » invitait à sortir du fatalisme produit par cet air vicié. « Nous ne serons pas complices de la haine », affirment-ils. « Nous nous désolidarisons des grand-es patron-nes de médias, directeurs et directrices de rédaction, animateurs et animatrices, chroniqueurs-ses, confrères et consœurs qui tendent avec jubilation micros et caméras à des personnalités publiques vomissant leur haine de l’autre ». Le texte collectif, initié par des journalistes pour la plupart indépendants, a eu un certain succès (plus de 300 signatures), nous leur avons passé un coup de fil pour en savoir plus sur leur démarche. Et reprendre espoir sur notre capacité à chercher du sens, à éveiller nos sens !

Stop à la fascination morbide, regardons ailleurs, il se pourrait qu’il y ait quelque chose à faire…

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Entretien avec Laure Dasinieres, une des initiatrices de ce billet :

Comment est né ce texte ?

D'une discussion avec ma consœur, Elsa Gambin. Nous bouillions alors de voir avec quelle facilité se répandait les idées populistes et conservatrices dans les médias TV et radio notamment, et ce sans aucune contradiction. Elle a écrit un premier jet. C’était un texte sorti du cœur, très fort, mais je lui ai proposé quelques modifications pour en faire une tribune. Puis après ça, on l’a transmis à Martin Clavey, Gaspard Glanz et Julie Chansel qui ont eux aussi apporté des modifications.

Quelles étaient vos attentes en le publiant ? 

Nous n’avions qu’une seule intention : exprimer notre ras-le-bol, plus que ça, notre désarroi face à ce que notre profession est en train de devenir. La politique spectacle n’est certes pas une nouveauté, mais là nous considérons qu’un pas a été franchi. Nous voulions  créer un électrochoc, dire STOP, arrêtons de donner la parole à ces gens. Mais aussi ouvrir une réflexion sur notre devoir de journalistes. Pour ce qui relève de mon quotidien, je travaille depuis mars 2020 sur la crise du Covid, et j'ai vu la même chose se développer dans le domaine de la santé avec les discours complotistes. Force est de reconnaître que nous (les journalistes dans leur ensemble) construisons des monstres.

Vous êtes-vous mis en lien avec des SDJ ou d’autres instances de régulation du métier ?

Pas du tout. Nous n’avons aucun lien avec les SDJ, on n’y a même pas pensé. Notre envie viscérale, c’est de nous sentir indépendants, sans affiliation quelconque, d’être libres ! On n’y a pas pensé car nous avons une impression d’inaction de ces instances. 

Quelles ont été les conséquences à ce jour (mercredi 27 mi-journée) de votre texte ?

Nous avons récolté près de 300 signatures de journalistes. Très peu sont anonymes. Cela nous semble déjà très positif. Nous avons aussi reçu beaucoup de messages de soutien de la part de journalistes qui n’ont pas signé – pour des raisons qui tiennent à leur rédaction ou qui ne cautionnent pas tout ce qui est écrit dans notre texte, ou qui tout simplement ne veulent pas voir leur nom en bas d’une tribune – et aussi du grand public.

Par ailleurs, il y a eu un article très défavorable dans Marianne. Nous n’avons pas été très surpris. En revanche, nous avons été très attentifs aux tweets et aux commentaires qu’il a suscité. Cela nous a amusé‧e de voir que la plupart des réactions allaient dans notre sens. Les gens ont bien compris le sens de nos propos. Nous ne voulons pas de censure, nous voulons faire réfléchir sur les lignes éditoriales adoptées par un grand nombre de rédactions. Le journaliste de Marianne a fait une mauvaise lecture de notre texte. Notre texte veut ouvrir un débat sur la place des idées populistes, racistes, sexistes et/ou LGBTphobes dans les médias. Une discussion très constructive pourrait avoir lieu à ce niveau-là. Mais rappelons-le, nous n’avons jamais proposé de discuter de l’intérêt ou pas de boycotter les personnalités populistes/conservatrices/réactionnaires dans les médias.

Comment avez-vous réagi à la tribune du rédacteur en chef de Ouest-France où il annonce qu’il ne commandera ni ne commentera plus de sondage sur la Présidentielle ?

C’est sans doute déjà un peu tard, mais c’est très bien, on ne va pas se priver de se réjouir de cette décision. Mais remarquez qu'on en est arrivés à se réjouir qu’un journal dise vouloir faire du journalisme. On en est là ! Nous, nous revendiquons d’être des journalistes engagés. Il faut sortir de l’idée que le journalisme est quelque chose qui peut ou doit être objectif et neutre…

Est-ce que votre texte a suscité de l’intérêt de la part de journalistes racisés, qui dans le contexte actuel pourraient se sentir particulièrement visés par ce qui se dit dans les médias ?

Je n’en sais rien. Je ne peux pas présumer d’une origine à partir des noms des signataires. La seule question que l’on peut se poser c’est celle de la représentativité de notre métier et clairement, bien sûr, je déplore le manque de représentation de journalistes racisés. On peut aussi se demander si la logique de domination à l’œuvre fait que ces journalistes-là seraient contraints de simplement d'obéir et de faire le job … Par ailleurs, je tiens à rappeler que parmi les rédacteurs de cette tribune, il y a  trois femmes et que nous nous sentons aussi particulièrement visées par les propos sexistes des politiques conservateurs et réactionnaires.  

Pensez-vous lancer d’autres initiatives, d’autres textes ?

Nous ne comptons pas écrire d’autres tribunes. Mais oui, dans notre travail quotidien, « nous ne nous tairons pas », comme nous l’avons écrit. Nous ne débunkerons pas les propos de tel ou tel, mais nous continuerons à défendre nos valeurs, antiracistes, pro-droits LGBT, féministes... Le plus important à retenir de ce texte, c’est qu’il faut arrêter de focaliser sur le « presque  candidat »,  et ne pas oublier toutes les figures racistes, homophobes, anti-féministes, etc, c’est toute cette montée de valeurs extrémistes et  réactionnaires qui doit nous  interroger. Nous n’attendons pas de réactions de la part des grands patrons, nous voulons juste amener les journalistes à réfléchir individuellement sur leurs pratiques. Et ce serait déjà pas mal ! Nous n’avons pas vocation à devenir une instance de régulation de nos métiers…

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