Assange témoin – Pour l’honneur de Seth Rich ?

Julian Assange sera entendu comme témoin sur l’affaire Seth Rich, dans la cadre d’un procès confrontant les parents Rich à la chaine Fox News. Mais la plainte qu’ils soumettent à la Cour ne met pas vraiment le destin de leur fils au cœur du problème.

On en sait peu sur l’affaire Seth Rich, à part que le jeune homme de 27 ans fut déclaré mort après avoir reçu deux balles dans le dos le 10 juillet 2016, dans son quartier de Washington DC. Son poste à l’administration centrale du Parti Démocrate, le DNC, lui donnait un accès aux bases de données informatiques, ce qui explique les thèses faisant de lui le responsable de la fuite des mails échangés par les dirigeants du parti, les fameux DNC Leaks publiés par WikiLeaks deux mois après sa mort, en pleine campagne présidentielle.

Julian Assange annonce alors l’octroi par WikiLeaks d’une récompense de 20 000 dollars à toute personne détentrice d’informations clés sur la mort de Seth Rich.

Le manque de curiosité est un vilain défaut

Après quatre ans d’enquêtes officielles, nous n’en savons guère plus. Le rapport Müller de 2019 est le chant du cygne du « Russia Gate », qui reposait sur le prétendu hacking des services russes à la base des DNC Leaks, ainsi qu’une collusion entre Donald Trump et la Russie : en l’absence de preuve, le Russia Gate s’est dégonflé de lui-même. Nous sommes donc ramenés au point de départ, avec une probable intervention d’un ou plusieurs employés du DNC, voir d’instances supérieures, sans aucune preuve que Seth Rich y ait participé.

Les éléments nouveaux à disposition sont d’ordre analytique : quand on sait qu’il faut douter de tout ce qui entoure l’histoire de WikiLeaks, des protagonistes aux accusateurs à l’organisation elle-même et à ce qu’en disent les médias, particulièrement ceux qui ont coopéré avec WikiLeaks (Le Monde, Der Spiegel, The Guardian, le New York Times, Mediapart), les bases solides se réduisent à peau de chagrin et les hypothèses se multiplient comme des petits pains.

Pour commencer, on ne sait quasiment rien sur Seth Rich lui-même. Quelques photos et une personnalité qui se résume à une phrase, délivrée par sa mère : « Il croyait fermement que quels que soient les problèmes que l’on rencontre, si on travaille ensemble en tant qu’êtres humains semblables et égaux, nous résoudrons ces problèmes ». Il serait donc généreux et idéaliste, et désabusé quoique combatif à l’approche de sa mort, comme le suggèrent ses derniers cyber-messages : « Je le dis et le répèterais, que les gens arrêtent de se haïr… », ou « S’il vous plait, arrêtez de vous entretuer ». Ces propos sont si anodins, qu’aucun journaliste qui a pu interroger collègues et amis de Seth Rich, n’a pensé à leur demander ce que ces phrases pouvaient bien signifier. Ces collègues, cités de manière anonyme, ne nous apprennent qu’une chose, que le malheureux était incompétent en informatique ; sous-entendu, il n’a pas pu faire sortir les DNC Leaks.

Sauf que pour récupérer des données, l’essentiel est d’avoir les clés d’accès, le chemin des répertoires, une clé USB, et si nécessaire, la complicité d’un technicien. Et comme Seth Rich était « député directeur pour l’expansion des votants et la protection des données », il avait nécessairement des accès privilégiés à certains serveurs. Rassurez-vous, aucune enquête policière ou journalistique n’a vérifié auprès de ses supérieurs quels accès il avait, ni comment ils avaient confié à un aussi jeune employé, trois ans après l’obtention de son diplôme en sciences politiques, une responsabilité nationale aussi élevée.

Les soucis des “Riches“

En bref, nous ne savons quasiment rien ni sur la personne, ni sur les faits, ni sur la possibilité qu’ils se produisent. Et ce n’est pas fini, puisque le sujet de cet article est la joute judiciaire qui oppose les “Riches“, terme utilisé par la presse US pour désigner les parents du défunt, à leur ancien bienfaiteur Ed Butowski et la chaîne conservatrice Fox News, avec laquelle il travaille de longue date. Butowski avait financé une enquête privée sur la mort de Seth Rich, pour le compte des parents, afin de palier à l’enquête policière qui n’avançait pas. Butowski avait alors fourni des informations à Fox News, sans l’accord des Riches. En mai 2017, Fox News affirme qu’un agent du FBI a eu accès à l’ordinateur de Seth Rich, où se trouveraient des échanges de courriel entre le défunt et WikiLeaks, ce qui validerait la thèse du lanceur d’alerte assassiné.

Étant donnée la fragilité du témoignage anonyme d’un agent du FBI, réel ou inventé, et l’abus de confiance de Butowski envers les parents, Fox News dément l’information au bout d’une semaine, mais le mal est fait. Les Riches s’engagent sans succès dans des procédures judiciaires, et finissent par accuser le média et Butowski d’avoir « aidé, encouragé et conspiré en vue d'infliger intentionnellement [aux Riches] une détresse émotionnelle ».

Issue de la classe moyenne de l’Amérique profonde, la famille Rich ne roule pas sur l’or. Une des conséquences de la « détresse » subie, est, selon la mère Mary Rich, sa difficulté à retrouver du travail suite à la manipulation d’Ed Butowski. Les prévenus répondent que c’est un faux prétexte, et avancent que les Riches cherchent en fait à rétablir la réputation de leur fils, arguments formellement réfutés par les juges de la Cour de district de New York :

« Supposons que Seth ne soit pas mort mais qu'il ait survécu aux tirs dans un état comateux » ; dans ce cas, « Seth aurait certainement pu intenter un procès en diffamation contre eux », ce qui n’aurait pas empêché les Riches « d’intenter un procès séparé – ce procès -… ». Avec cette foudroyante hypothèse, les juges n’hésitent pas à remuer le couteau dans la plaie des Riches, mais ils vont dans leur sens : en défendant (sur le papier) leurs propres intérêts, les parents rendent leur plainte recevable par la Justice.

La vie est cruelle. Quatre ans après la tragédie, les parents de Seth s’enferrent dans un processus juridique où le sort de leur fils est, fatalement, mis de côté.

Satanée politique

En se rangeant derrière la conclusion de l’enquête policière, les Riches tournent la page : leur fils est victime d’un vol qui a mal tourné, il n’est pas responsable des fuites qui ont porté préjudice à la campagne d’Hillary Clinton.

De son côté, le businessman Ed Butowski, soutenu par Fox News, mais également proche de l’ex-conseiller de Donald Trump Steve Bannon, s’investit dans l’affaire Seth Rich pour des raisons clairement politiques. Il intervient en novembre 2016, au moment où le Parti Démocrate accuse la Russie d’être à l’origine des DNC Leaks, argument clé de la procédure d’impeachment contre le président Trump. L’enjeu est de taille. Butowski se base sur les confidences de la journaliste Ellen Rattner, qui dit avoir rencontré Julian Assange à Londres, lequel lui aurait affirmé que les fuites avaient été opérées non par les russes, mais bien de l’intérieur, par des membres de l’administration du parti, le DNC.

Les vingt questions que la partie Fox News compte poser à Julian Assange dans le cadre du procès à venir, s’inscrivent pleinement dans cette logique, en voici deux :

« Quel était le rôle de M. Assange (s’il en avait un), dans le cadre des activités de WikiLeaks en

2016 ? »

« Si M. Assange lui-même n'a pas communiqué avec Seth Rich, sait-il si une personne affiliée à WikiLeaks a communiqué avec Seth Rich d’une manière ou d’une autre ? ».

Mais peut-être que Craig Murray (*), qui s’est rendu aux Sam Adams Awards à Washington en septembre 2016, en sait autant sinon plus qu’un Julian Assange cloitré dans les locaux d’Équateur, finalement ?

Quant aux motivations de Joël et Mary Rich, de leur fils et frère de Seth, Aaron, nous ne pouvons qu’élaborer des hypothèses. S’ils ont initialement accepté les services d’Ed Butowski, c’est qu’ils sentaient bien que la police criminelle de Washington DC n’avait pas les mains libres ; conclure à un larcin raté, sans qu’aucun objet n’ait été volé, dans un quartier plutôt tranquille, se terminant par deux ou trois balles dans le dos (pourquoi dans le dos ?), ce n’est pas crédible. D’autant que la police ne divulgue ni n’utilise aucun des indices disponibles.

Quid des balles utilisées, donc de la nature de l’arme du crime ? Rien.

Quid de l’ordinateur ou du téléphone de la victime ? Rien.

Qui du vol d’armes dans un véhicule du FBI dans un quartier proche, quelques heures avant le crime ? Les balles correspondent-elles au type d’armes volées ? Silence total.

Quid de l’enquête dans les services du DNC où travaillait Seth Rich ? Rien.

Lorsque les Riches abandonnent leur enquête privée, ces bizarreries éléphantesques continuent d’encombrer la scène de crime. Ils ont beau se dire persuadés que leur fils n’y est pour rien dans les DNC Leaks, ils ont beau s’indigner en mai 2017, et demander d’« arrêter de politiser le meurtre de notre fils », leur revirement ne colle pas. Des parents normalement constitués, aimants comme ils l’ont exprimé, veulent savoir comment leur fils est mort, pourquoi, qui l’a tué, se confronter au tueur. Ils ne peuvent pas se contenter d’une enquête qui enterre leur fils une seconde fois.

Or, au moment exact où les Riches veulent s’affranchir des atermoiements politiques, un certain Brad Bauman devient « porte-parole » de la famille. Ce dernier se dit lui-même « political consultant working for Democratic candidates », c’est un soutien notoire des élus ou futurs élus du Parti Démocrate. Dix mois après la disparition de leur fils, les Riches laissent la politique partisane enterrer la vérité sur sa mort.

Cette politique partisane ne semble pas provenir de Joël ou Mary Rich, qui n’ont pas un discours de citoyens politiquement engagés ; ils sont possiblement électeurs du parti démocrate, ce qui n’est pas garanti ; ils viennent de l’État du Nebraska, dont le vote est en faveur des candidats du Parti Républicain depuis au moins 40 ans, et leur ville Omaha balance entre les deux partis. S’il est évident que les Riches subissent une énorme pression du Parti Démocrate à l’échelle nationale, on peut douter qu’il en soit de même au niveau de leur entourage proche ou local. Du reste, là-bas comme en France, le vote ne signifie qu’à la marge l’adhésion à un parti dont chacun connait l’étendue de la corruption.

Est-ce sauver l’honneur de son fils, que de nier, à tort ou à raison, les dommages que ses actions ont pu engendrer sur un parti pour lequel il travaillait ? Pour un esprit corporatiste, la réponse serait positive. Pour un esprit attaché à la vérité et à la morale, c’est moins sûr.

Les DNC Leaks, dont l’authenticité n’est pas contestée, révèlent essentiellement les coups bas portés par le clan Clinton contre le camp de Bernie Sanders. Ce n’est pas un tsunami, mais cela ouvre les yeux sur des pratiques, ce qui a le mérite de favoriser un assainissement des comportements internes. L’impact sur le résultat des élections est mineur au regard des renoncements de la double présidence démocrate (dérégulation financière, Guantanamo, statu quo légal sur la torture et les « interrogatoires renforcés »…) cautionnés par une Hillary Clinton secrétaire d’État qui confondait soutien à l’opposition syrienne et développement du terrorisme.

En cessant leur combat pour la vérité, les Riches renoncent à défendre l’honneur de Seth Rich, s’il était à l’origine des fuites. Ils échouent à honorer sa mémoire, en ne cherchant pas à connaitre la cause du crime. Ils échouent évidemment à « dépolitiser » une affaire qui est politique par essence, en prenant le parti d’un parti, et donc, en renonçant à la part noble de ce que recelait de politique cette histoire.

Ils cherchent toujours…

Si Fox News et Cie veulent évacuer définitivement la piste russe des DNC Leaks, qui a du plomb dans l’aile depuis le rapport Müeller, mais à laquelle continueront de croire ceux qui y tiennent vraiment, des citoyens plus ou moins anonymes ne lâchent pas l’affaire, pour des raisons démocratiques.

Le « Projet Transparence » combat la « corruption, particulièrement au sein des professions judiciaires et légales ». Le fondateur de cette association, Ty Clevenger, lance en mars 2018 une FOIA (**) afin de déclassifier les fichiers du FBI relatifs au meurtre de Seth Rich. La première réponse qu’ils reçoivent est qu’aucune archive ne contient le nom de Seth Rich. Chargée de la sécurité intérieure, le FBI ne s’est bien sûr pas intéressé à cette affaire. La mauvaise foi a heureusement des limites (temporelles), la preuve est fournie par l’organisation Judicial Watch, qui s’est procurée des courriels datant d’aout 2016, où avocats et responsables du FBI évoquent le cas. En mai 2020, l’avocat Ty Clevenger relance sa demande auprès de la NSA et du FBI, adossée à une pétition recueillant des centaines de signatures.

La recherche de vérité est un combat de longue haleine, les noms et les certitudes émergent peu à peu. Nous savons que quatre ans après, en dépit du changement de présidence, le FBI reste embarrassé par ce qui a été fait et ce qu’il sait.

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Rassurons-nous une dernière fois : en naviguant avec une extrême prudence, nous conservons toutes les chances de faire fausse route. Le suivi de l’entourage de Julian Assange, des mois durant, est en cela un excellent entrainement. Prenez l’affaire du loiv suédois (traduction à ce lien) :  il suffit de savoir qui est la plaignante Anna Ardin pour démonter l’entourloupe (XX). L’unique erreur est de penser que les journalistes ou le wagon bondé des avocats d’Assange ont suivi la piste Ardin, alors qu’ils ont tout fait pour s’en détourner ou nous en détourner. Le loiv suédois est une fable, nous ne savons juste pas exactement jusqu’à quel point c’est une fable.

L’affaire Seth Rich est encore plus brumeuse, la vie des protagonistes est à peine ébauchée (merci la presse, celle qui est autorisée à les interroger), et les parents ne semblent pas se comporter en parents, nous sommes donc éventuellement au milieu d’un grand désert, si d’aventure une tempête de sable emportait tout le décors.

Un tel retour sur expérience présente un gros avantage : impossible pour Allen Dulles (voir note 0) de nous cataloguer de “complotistes“, puisque le néant n’est pas un complot, ni même de nihilistes, puisque les nazillons ignorent la philosophie.

Hypothèse de comptoir

Il faut bien le dire, les éminences grises des cimes se moquent de nous. Par-dessus le marché, les juristes des cours de justice se permettent des hypothèses indécentes, alors on s’est dit, pourquoi pas nous ?

Reprenons ; de l’affaire Seth Rich, nous disposons de cinq éléments solides :

  • Des voisins de « Seth Rich », dans un quartier assez tranquille de Washington DC, ont entendu deux ou trois coups de feux au petit matin du 10 juillet 2016.
  • « Seth Rich » a disparu.
  • Douze jours plus tard, des milliers de courriels de personnalités du Parti Démocrate, à priori stockés dans des serveurs situés dans des locaux du DNC à Washington DC, ont été récupérés et publiés par WikiLeaks.
  • La police criminelle de Washington DC, probablement assistée ou chapeautée par le FBI, a enquêté, ou fait mine d’enquêter, et n’a rien trouvé. Les médias assermentés n’ont rien cherché.
  • WikiLeaks a offert une récompense de 20 000 dollars pour toute information relative à l’affaire, ce qui n’a publiquement rien donné.

Hypothèse compatible et arbitraire :

La décision de faire sortir les DNC Leaks est prise à haut niveau au sein du Parti Démocrate.

Soit Seth Rich :

- a été manipulé pour sortir les données, puis supprimé.

- n’a aucun rapport avec les fuites.

- …

Dans cette hypothèse, Seth Rich peut ne pas exister, cela ne change rien à la finalité.

Intérêts de la fuite contrôlée :

  • La révélation des dissensions internes a un impact limité.
  • La défaite était incertaine mais probable ; la fuite ouvre une porte de sortie en cas de défaite, puisqu’elle explique en partie la défaite.
  • Surtout, elle donne l’opportunité à l’opposition de prétexter une collusion de Trump avec la Russie et de lancer la procédure d’impeachment.
  • L’assassinat de Seth Rich, réel ou simulé, constitue une intimidation envers les potentiels lanceurs d’alerte.
  • Focus sur une affaire criminelle pour combler le vide programmatique du parti démocrate.

Cette hypothèse a le mérite de fonctionner avec des éléments de départ très vagues. Elle ne dépend pas d’un quelconque résultat d’enquête policière.

Et au vu de ce que nous sommes en train de vivre à travers le covid, cette version apparait réaliste et apaisante.s

(*) : Les Podesta Leaks, dont on ne sait pas s’ils sont obtenus par la même source que les DNC Leaks, sont publiés par WikiLeaks le 7 octobre 2016. Le voyage en septembre de Craig Murray est donc, en quelques sortes, “entre les deux tours“. Les diverses explications qu’il donne sur ce voyage, m’ont laissé dans un certain état de perplexité.

(**) : FOIA = Freedom of Information Act, procédure légale anglo-saxonne très pratique, qui permet de déclassifier prématurément des archives étatiques. Le filtre des autorités est certes sévère, mais la justice est dans la boucle, et c’est plus flexible que la déclassification à la française.

Note : 0 : Allen Dulles est le fameux premier directeur de la CIA dans les années 50 et 60. C’est l’inventeur, dixit lui-même quelques années après l’assassinat de JFK, du concept des « théoriciens de la conspiration », exécrablement mal traduit chez nous par les « complotistes ». Ainsi, toute personne osant penser que JFK n’avait pas été tué par un tireur isolé, était-il qualifié de complotiste. Dans l’essai d’Histoire de Jacques R. Pauwes, “Le mythe de la bonne guerre“, on peut lire en page 181 des éditions Aden :

« Déjà en mars 1945, par exemple, des négociations eurent lieu à Berne, en Suisse neutre, entre l’agent local des services secrets américains, Allen Dulles, et le général SS, et criminel de guerre notoire, Karl Wolff ». Ces négociations sont connues sous le joli nom de « Lever de Soleil ». En fin de page : « Toutefois, Dulles et Wolff étaient, entre temps, devenus de bons amis, et le futur chef de la CIA aidera le général SS à ne pas être trop inquiété pour ses crimes de guerre ». À cette aune, qualifier de “nazillon“ cet américain qui a construit un des modèles phares de la “démocratie“ géopolitique, est un euphémisme d'une clémence papale.

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