Billet de blog 27 juin 2019

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Journal Le Monde : ragots, préjugés et Fake News % Affaire Seth Rich - Assange. ActVI

La transparence est contagieuse. La panique provoquée par les vérités de WikiLeaks relève couleur fluo l’idéologie de la presse « centriste ». En cette ère post-vérité, le désir de vérité des mass media érige leur objectivité à celle d’un footeux inscrit à la tribune Boulogne ; seulement quand le PSG est en mauvaise posture : l’honneur est sauf.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ça ne s’invente pas. C’est dans l’édition M BIGBROWSER du Monde spéciale anti-complotisme, que Le Monde se prend les pieds dans le tapis du redresseur d’infox qui démonte les Fake News à l’aide de Fake News. La pédagogie mondaine s’annonce sans fard : Comment le meurtre de Seth Rich un salarié du parti démocrate a muté en théorie du complot ?

Avant le dessein des motifs, revisitons les trames tapissières outre-Atlantique.

Illustration 1

L’assassinat de Seth Rich, 27 ans, lors des primaires démocrates

Novembre 2016. Quatre mois ont passé depuis la mort de leur fils. Les parents de Seth Rich tiennent avec leurs avocats une conférence de presse afin de relancer une enquête qui piétine. Dignes, ils ne mettent pas en cause la police en charge de l’affaire, mais l’objet de l’événement est clair : un appel à témoin destiné à mener une enquête parallèle, une sollicitation des media pour relayer et renforcer les investigations. Inch’allah.

­5 Juillet 2016. La tenue des primaires démocrates enfièvre l’atmosphère. Seth Rich est invité au QG de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton.

9 Juillet 2016. En fin de brève adressée à son réseau social, Seth Rich implore ses contacts : « S’il vous plait, arrêtez de vous entretuer ». Il perdra la vie 28 heures plus tard, touché au dos par deux balles à deux pas de chez lui dans le quartier de Bloomingdale, Washington DC.

La collusion d’une phrase et d’un drame est une chose ; mais Seth Rich a beau découvrir les jeux de pouvoir, il ne pense pas encore à sa mort. Face aux caméras, sa mère le raconte : « Il croyait fermement que quels que soient les problèmes que l’on rencontre, si on travaille ensemble en tant qu’être humains semblables et égaux, nous résoudrons ces problèmes. » Le jeune idéaliste est désabusé mais combatif, à l’entame de son message du 9 Juillet : « Je le dis et le répèterais, que les gens arrêtent de se haïr… Nous devons nous bonifier et nous défendre l’un l’autre sans hypocrisie. »

Administrateur au DNC (Democratic National Comittee), l’organe central du parti démocrate, Seth Rich ne peut afficher publiquement son choix en faveur d’Hillary Clinton ou de Bernie Sanders ; et il croit encore à la conciliation des contraires, puisqu’il suffit d’être « vrais » dans nos relations pour que les choses s’arrangent.

22 juillet 2016. 13 jours après sa mort, Wikileaks publie les “DNC leaks“, contenant spécialement les courriels de sept membres clés du personnel de la DNC, dont ceux de John Podesta et Hillary Clinton. Les dates des courriels divulgués s’étalent de janvier 2015 à mai 2016.

Nul besoin d’être ivre de complots pour voir deux flagrantes coïncidences, l’une temporelle, l’autre technique :

- L’assassinat de Seth Rich se situe au moment où la divulgation des DNC Leaks se préparait, en pleine campagne des primaires.

- La position de Seth Rich, directeur dès 2014 de la branche du DNC dédiée à l’expansion du droit de vote et des électeurs. À ce titre il avait un accès privilégié au réseau intranet du DNC ; il chapeautait par exemple un projet de logiciel aidant les votants à localiser les bureaux de vote. Son accès à certaines bases de données du DNC fait de lui un acteur techniquement compatible avec les fuites livrées à Wikileaks.

Le Monde ne s’en émeut pas le moins du monde ; le fait qu’il fut « chargé des données électorales » est mentionné sans précision (données numériques, ou bien papier et stabylo ?), dans le paragraphe Un meurtre sans suspect ou motif. Si motif il y a, ce n’est pas au Monde qu’il faut le chercher.

Plus causant est le collectif d’universitaires de Bloomingdale, es psychologie criminelle, qui lança le Profiling Project assisté d’un expert en armes à feu. Leur étude contredit les conclusions de la police qui « considéra que c’était un vol qui avait mal tourné », bilan hautement satisfaisant pour Le Monde, concernant un « vol » où absolument rien n’a été volé. Voici en bref la synthèse du rapport indépendant :

  • Seth Rich a vraisemblablement été victime d’un tueur à gage ou d’un meurtrier en série.
  • Une caméra de surveillance idéalement placée n’a pas été exploitée (raison inconnue). [La foret de caméras déployées n’a offert que l’image des deux paires de jambes des tueurs présumés].
  • Il semble que l’investigation en direction des responsables du meurtre soit « entravée » à la fois « activement et passivement ».

Vision policiaire du Monde : Circulez, y’a rien à voir

Au regard du Monde, « aucun suspect n’a été arrêté, comme c’est le cas pour des centaines de meurtres aux Etats-Unis tous les ans » ; objectivité 100%, n’est-ce pas ? Un tiers des meurtres restent impunis aux États-Unis, en effet. Dans le tout-venant. Mais un tel cas d’école où le FBI met logiquement son grain de sel, où les moyens affectés sont décidés aux sommets, le taux de non-élucidation est sensé chuter rapidement. C’est mathématique. Dans la lutte du Monde contre les “conspirateurs“, la méthode scientifique est optionnelle.

Zéro détail donné sur le quartier de Bloomingdale en phase de gentrification, où vit depuis 60 ans la famille de Steven Matthews, qui témoigne ne plus se souvenir quand il aurait pu entendre des coups de feu avant la nuit fatale. Un quartier paisible où les vols avec violence sont rares.

Le journal ne questionne pas une seconde l’inefficacité policière. La première est intrinsèque : sur une affaire aussi sensible, les pressions politiques et la prudence d’une hiérarchie qui marche sur des œufs oblige la police à ne pas divulguer des éléments clé. Nous ne pouvons en déduire aucune intention significative. Mais parmi les gigantesques lacunes, notons que la police a gardé pour elle les indices sérieux indiquant la nature de l’arme du crime, mais aussi les trouvailles faites sur l’ordinateur personnel de Seth Rich, récupéré en toute logique à son domicile ; mais nul ne sait où il se trouve. Cette rétention d’information handicape gravement l’avancement des recherches, spécialement pour les détectives privés qui sont mis à contribution. Le Monde en a vu d’autres ; pourquoi s’attarderait-il sur de telles broutilles ?

L’arme du crime volée dans un véhicule du FBI ?

Le matin de l’assassinat de Seth Rich, un agent du FBI déclare s’être fait voler dans sa Ford Expedition une arme de poing de calibre 40 et un “long gun“, à 6 heures 45 au plus tôt, donc après le meurtre.

Illustration 2
Lieu du vol d'armes du FBI, situé à environ 2 miles du lieu du crime à Washington DC.

22 juillet 2016, 10:50 a.m. WikiLeaks publie les DNC leaks.

22 juillet 2016, 11:36 a.m. Le FBI offre une récompense de 10 000 $ pour des indices menant au vol de la Ford, qui aurait eu lieu… entre minuit et 2:00 a.m. , juste avant le meurtre de Seth Rich.

Ces informations apparaissent dans des sites nourris aux fumets complotistes, mais le FBI a communiqué publiquement. La bêtise de ces sites ne réside pas en l’occurrence dans l’infox, mais dans l’interprétation hâtive comme celle d’infowars.com pour qui il est évident que le FBI cherche à évacuer l’hypothèse que Seth Rich puisse être le lanceur d’alerte de WikiLeaks, « en suggérant que sa mort serait un acte de violence commis au hasard, et non un meurtre politique ». À vrai dire, quand le FBI avoue que le vol s’est fait avant le meurtre, cela va plutôt dans le sens d’un crime politique où un lien étrange, accidentel ou non, existe entre le meurtre et la présence du FBI proche des lieux du crime ( cf note fbi(*) en pas de page ).

Laissons parler les faits : le FBI connait l’arme volée, et la police a analysé les balles à priori trouvées dans le corps de Seth Rich. Ils savent au moins la probabilité pour que les balles et le pistolet Glock 22 subtilisé correspondent ou non. S’ils ont la preuve que le Glock 22 n’est pas l’arme du crime, ils ont un certain intérêt à l’annoncer. Ils ne le font pas. Le faisceau de pistes se resserre, mais elles restent nombreuses, en l’absence de divulgation par la police des éléments importants.

Illustration 3
FORD expedition, modèle ras du sol. © LAE&M_freeofUse

Le plus fou, c’est que le traitement de l’affaire Rich par les sites atteints de complotite aiguë, apparaisse plus crédible que celui du Monde. Le journal ne questionne pas une seconde l’obstruction patente des autorités américaines qui gardent cachés, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire de juger ni d’extrapoler, des éléments qui, s’ils étaient rendus publics, aideraient d’évidence la résolution ou la compréhension de l’affaire. La police et le FBI américains ont-ils besoins que le Monde les couvre ? Ubuesque.

Quand Le Monde se répand en ragots et infox

Comment la rédaction du Monde a-t-elle pu choisir le journaliste Luc Vinogradoff, d’expériences sportive et musicale (psychédélique notamment), pour traiter un sujet aussi détonnant que l’affaire Seth Rich ? Ah les ressources humaines… tout un poème ; pas d’inquiétude : dans ces conditions un boss avisé reverrait de près la copie d’un poulain s’exerçant sur la rubrique M Big Browser, rayon vade retro satanas conspirationis. Avouons-le, cela nous évoque – encore ! – la surestimation médiapartiale des propos anti-Assange tenus par le pimpant James Ball, recruté par le journal The Guardian juste après un inestimable investissement de trois mois passés au sein de la très accueillante équipe de WikiLeaks.

L’apprenti enquêteur politico-criminel du Monde pose les bases : « Comment Seth Rich s’est-il transformé, à titre posthume, en munition dans la guerre de désinformation médiatique qui a rythmé la campagne présidentielle américaine… » ? Par des rumeurs que « des partisans de Donald Trump » auraient mijotées, nous apprend-il en déclinant quatre angles d’attaque majeurs, parmi lesquels :

1.a. « Seth Rich était le lanceur d’alerte caché de WikiLeaks. 1.b. Il n’y aurait aucun lien avec la Russie ou de collusion entre les Russes et Donald Trump » ;

2. « Il aurait été tué par le DNC, par Hillary Clinton ou par les Russes [selon les versions]. »

-> 1.a. Après avoir marginalisé et tué dans l’œuf les indices troublants, à minima par négligence, Le Monde disqualifie la thèse “Seth Rich lanceur d’alerte“ en mentionnant les pires sites d’information qui soutiennent la thèse (complotistes, droite extrème, néo-conservateurs, blogueurs sexistes pro-Trump…). Cette logique se résume ainsi :

« Si certains amis de mes ennemis ne sont pas crédibles, la thèse de mes ennemis n’est pas crédible ». (*).

Pour ce qui est de l’autre ami, qui selon le journal « laissa entendre que Seth Rich avait pu avoir été sa source », le traitement est privilégié. « Les propos d’Assange donnèrent à la rumeur un vernis de crédibilité », déroule Luc Vinogradoff. Ces « propos » sont extraits d’une interview par écran interposé de Julian Assange accordée à la chaine néerlandaise NewSuur, dont seule cette phrase interprétative est assénée par Le Monde.

La logique qui lave plus blanc

Ici, le procédé est à triple détente.

  1. Commencer par un procès d’intention sur le mode “croyez-nous sur parole“ ;
  2. Enfoncer le clou de l’intention, mauvaise de préférence ;
  3. Ajouter une couche d’information qui décape le dernier « vernis » de crédibilité des propos du bonhomme.

Debogage.

  1. Julian Assange laisserait donc entendre des choses aux caméras de NewSuur ; ni le journaliste ni la rédaction n’ont référencé la vidéo (“croyez-nous sur parole“) de langue anglaise (“opiniâtres incrédules, soyez bilingues“). Nous avons retranscrit en français l’interview en fin d’article. Notre réponse est : Non ! Dans ces 122 secondes de questionnements musclés, nous ne pouvons rien déduire qu’Assange laissât entendre, il ne fait qu’énoncer la nécessité d’élucider une affaire qui inquiète les sources de WikiLeaks, qui se demandent si ce n’est pas la mort qui les attend plus que la prison, s’ils décident de faire le pas ; car les sources sont des femmes et des hommes avec qui Assange dialogue. En somme la triste affaire risque de dissuader les futurs lanceurs d’alerte. Le seul qui « laisse entendre » quelque chose, c’est l’ultra-lucide Le Monde qui miraculeusement fait parler les inconscients.
  2. En ponctuation, le journaliste rappelle sèchement que WikiLeaks « offre une récompense de 20 000 dollars pour tout renseignement ». Pour le lecteur perdu dans le fil rouge contextuel, la récompense est entendue comme le « vernis » supplémentaire de crédibilité d’une histoire que WikiLeaks chercherait à conter.
  3. « … alors même que la famille et les proches de Seth Rich en contredisaient certains aspects, notamment le fait qu’il était assez calé techniquement pour récupérer et faire fuiter 20 000 e-mails. En réalité, il ne maîtrisait pas toutes les subtilités de son propre compte Twitter.»

La famille a bon dos. La compétence informatique de Seth Rich est totalement secondaire. Le point clé est que ses responsabilités lui donnaient accès aux bases de données. S’il avait contacté WikiLeaks, ce serait pour qu’ils le conseillent en termes de prudence et de technique opératoire. En outre, il est possible que d’autres employés du DNC ou d’ailleurs lui aient prêté main forte.

La « réalité » ici servie est rumoreuse. Cet adjectif rare signifie “Qui fait entendre une rumeur, des bruits sourds“. Sourds, car le journaliste ne cite aucun propos d’Assange avec guillemets, il fait entendre ce que bon lui semble sans aucune rigueur et contre toute déontologie. Est-ce ainsi que les hommes dénoncent les conspirateurs ?

Le jeu des 7 différences

Restent deux bombes à désamorcer ; le paragraphe « Une [sic (*)] faux détective, Fox News et Kim Dotcom » s’en charge. Le 15 mai 2017, la chaine néo-conservatrice Fox News confirme que Seth Rich était bien le lanceur d’alerte, citant les propos du détective privé Rod Wheeler ; mais Fox news se rétracte. « Il fallut à peine quarante-huit heures pour comprendre que c’était du vent », exulte le journaliste français. Il référence le papier anglophone de Buzzfeed News pour déduire que « La famille Rich démentit avoir embauché Wheeler comme détective privé ».

Le Monde introduit au lecteur Rod Wheeler « qui se présente comme un détective privé embauché par la famille Rich », « un homme qui a un jour dit que des gangs de lesbiennes violaient des petites filles », dans une section qui le désigne implicitement comme « Une faux détective ».

Illustration 4
Rod Wheeler, détective ayant opéré sur l'affaire Seth Rich © LAE&M_freeofUse

Selon l’article référencé par Luc Vinogradoff, Rod Wheeler est « un ancien inspecteur du département de police métropolitaine de Washington chargé des homicides », collaborateur à Fox News depuis 2002, qui a « été mis en contact avec la famille Rich, via Ed Butowsky », un richissime soutien de Donald Trump. Rod Wheeler avait été « payé par un tiers », Ed Butowsky, pour investiguer sur le meurtre de Seth Rich ; « il lui était interdit par contrat de parler à la presse » sans l'autorisation de la famille, ajoute Buzzfeed. Le Monde ne répercute aucune de ces informations supposées être connues du rédacteur. Ainsi, il se contente de noter que « La famille Rich démentit avoir embauché Wheeler », alors que Buzzfeed précise clairement que les parents de Seth Rich avaient signé un contrat avec Rod Wheeler, lequel était payé et embauché par Ed Butowsky. Ce contrat interdisait à Rod Wheeler toute déclaration à la presse sans leur autorisation. Et c’est à ce niveau que se situe le contentieux entre Wheeler et la famille Rich. Ce qui n’a rien à voir avec ce que le journal Le Monde avance, plongeant le lecteur dans la plus grande confusion.

Le journaliste prétend résumer les propos de Rod Wheeler accordés à la chaine CNN, dans une émission qu’il ne référence pas et que nous n’avons pu retrouver : « Sur CNN, Wheeler reconnut qu’il n’avait en réalité aucune preuve liant Rich à WikiLeaks et qu’il n’avait fait que répéter ce que le journaliste de Fox News lui avait dit. » Rod Wheeler a exposé sa version des faits sur Fox News. La vidéo est présentée sur leur site, mais elle n’est plus lisible contrairement aux autres de la même période; nous en avons retrouvé un montage fait par le youtuber Wild Smile. Il n’a en effet aucune preuve à présenter, mais son discours invalide clairement le fait qu’il n’aurait que répété « ce que le journaliste de Fox News lui avait dit ». D’abord, parce-que le réel problème de l’article retiré par Fox News consistait en des citations avec guillemets de Rod Wheeler, citations que Wheeler n’a ni authentifiées, ni autorisées. Ce qui se comprend au vu du contrat signé avec la famille Rich. Deuxièmement, ses explications face aux caméras de Fox News, cohérentes avec celles données à CNN trois mois plus tard avec son avocate, montrent son indépendance et sa clarté d’esprit.

Sans preuve mais avec force détails, le détective dénonce l’obstruction que la police de Washington opère en refusant de dire ce qui est arrivé à l’ordinateur de Seth Rich, qu’il fut récupéré ou non, ou perdu. Il dit qu’un agent du FBI impliqué dans l’enquête lui a confié qu’il avait eu accès à l’ordinateur de Seth Rich, et qu’il a trouvé des échanges de mails entre Seth Rich et WikiLeaks ; que Ed Butowsky et Melilla Zimmerman, journaliste d’investigation expérimentée de Fox News, lui ont confirmé que « cet enquêteur fédéral » qui aurait dit avoir ausculté l’ordinateur « était crédible ». Ni lui ni elle ne l’ont contredit. La soif au scoop de Fox News combinée à l’ardeur d’Ed Butowsky à plomber le parti démocrate pour faire élire Trump, les ont amené à trahir la confiance d’un détective nommé Rod Wheeler. Wheeler dont le premier souci affiché est allé vers sa source du FBI mise en danger par les révélations non autorisées de Fox News. Cette trahison et violation déontologique de Fox News, qui amena le media à se rétracter, n’invalide aucunement la thèse que Seth Rich fut le lanceur d’alerte des DNC Leaks. Simplement, de cette thèse il n’existe pas de preuve publiée ou publiable, c’est-à-dire ne mettant pas en danger des personnes.

La bombe DotCom

Kim Dotcom est un hacktiviste entrepreneur néo-zélandais, fondateur de l’Internet Party. Sa start-up est fermée à grand fracas en 2012 sur décision de justice américaine ; MegaUpload facilitait le flux de données (et de blé ?) au détriment de la protection des droits d’auteurs, mais ses fautes ne sont pas si tranchées qu’il y parait. Dans quelle mesure Youtube a-t-il prospéré sur le dos des droits d’auteur ? Sur ces plateformes, le respect de ces droits oscille fatalement entre laxisme et censure. Kim Dotcom encourt le risque d’une extradition aux États-Unis.

Sans surprise, Le Monde le présente comme l’une « des personnalités les plus controversées d’Internet », un de ces invités de Fox News « à la crédibilité douteuse ». Père de cinq enfants et quelque peu assagi, Kim Dotcom a quelques affinités destinales avec Julian Assange. Surtout, il affirme avoir échangé avec Seth Rich sous pseudonyme et savoir qu’il était impliqué dans les DNC leaks. Kim Dotcom pourrait être l’un de ces conseils techniques mentionnés plus haut. Quelle qu’en soit la véracité, sa déclaration publiée sur son site comporte des précisions qu’un enquêteur digne de ce nom ne peut ignorer. Son entretien filmé à Bloomberg TV en mai 2015, où il annonce le cauchemar qui guette Hillary Clinton pour 2016, élève son taux de « crédibilité » : « Je suis au courant de certaines choses qui vont lui barrer la route », déclare-t-il à propos de madame Clinton. Kim Dotcom, simple prophète des « controversés » ou hacktiviste bien en liens ? Avec Assange c’est sûr, ils se connaissent de près ; le reste, à vous de voir.

« Le cauchemar de la famille »

Dans le paragraphe éponyme, Luc Vinogradoff fait une leçon de moralisme, arme inconsciente du message désincarné. Attention, séquence émotion. « L’ampleur médiatique ubuesque qu’a pris cette histoire tragique a pu cacher l’épreuve douloureuse qu’ont traversée les membres de la famille de Seth Rich, obligés de faire le deuil d’un fils, d’un frère, alors que “des personnes utilisent son souvenir pour leurs propres objectifs politiques“ ».

En inversant les rôles : “ L’ampleur guignolesque qu’a pris cette tentative de désintoxication aux fake news par le journal Le Monde autour d’une histoire tragique, a pu cacher à ses propres auteurs journalistes - certes pressés par le temps - le simple fait que derrière les noms de Seth Rich, Mary et Joel Rich, Aaron Rich, Julian Assange, Kim Dotcom, se trouvent des êtres de chair et de sang qui sont parties prenantes du dénouement de l’affaire ».

À la lecture de l’article, aucun trait de personnalité d’aucun de ces acteurs n’est rendu tangible. Une approche froide des personnes est tout à fait acceptable si l’on s’en tient aux faits. Mais cet article insiste à décrédibiliser la parole de gens à travers leur propre personne. De ces attaques à personnes via des comptes rendus anecdotiques et biaisés résulte un ramassis de purs ragots, une mise en scène de mots, d’objets et d’acteurs totalement désincarnée.

Un exemple de reportage émouvant et sobre sur le défunt Seth Rich se visionne ici.

Au-delà de la compassion creuse, Le Monde pouvait creuser l’aspect Seth Rich « chargé des données électorales ». Car il fait bien plus, dans une section qui vise à étendre l’usage du droit de vote parmi les citoyens. Il est en contact avec les populations précaires, se rend dans les quartiers peuplés de noirs américains et latinos. Nous imaginons mal le jeune idéaliste Seth Rich, tel que décrit par sa mère et en contact soutenu avec les quartiers pauvres, prendre le parti de l’aile droite du parti, Hillary Clinton, contre celui de Bernie Sanders.

Or dans cette affaire, les affinités de Seth Rich jouent un rôle important. C’est un livre qu’il faudrait écrire à son sujet, non un article. Ajoutons cependant un dernier élément : les DNC Leaks révèlent la correspondance du directeur de campagne d’Hillary Clinton, John Podesta. Dans un mail cité par medium.com, il écrit en 2015 : « Je suis absolument en faveur de faire un exemple d’un dénonciateur (“leaker“) présumé, que l’on ait ou non des preuves qu’il ait fuité ». Qu’y a-t-il à cacher pour avoir des propos aussi agressifs ? Imaginons que Seth Rich soit le lanceur d’alerte. Il a connaissance des DNC Leaks avant parution, il sait donc l’esprit vengeur de John Podesta, il sait que le clan Clinton envoie des taupes dans le camp de Bernie Sanders… Tout cela résonne quelque peu avec le contenu de son dernier tweet : « Je vous en conjure, arrêtez de vous entretuer ». Utiliser un terme aussi fort cadre mal avec une simple observation de bisbilles typiques de divergences internes à un parti.

Cela n’est qu’un indice. Ajouté à tous les autres, dont ceux que nous n’avons pas traités ici, cela forme un faisceau d’indices. Qui n’ont été explorés que timidement par l’ensemble des autorités américaines et mass media. Euphémisme.

Prix spécial de L’information ultra-biaisée

Cette pénible démonstration achèvera d’instiller le doute, nous l’espérons, dans l’esprit des lecteurs encore confiants dans la volonté des éditeurs du Monde à décrire la réalité de manière honnête et impartiale. L’article de la rubrique M Big Browser, malheureusement non-isolé, arbore la panoplie complète du confusioniste anti-complotiste. Un récapitulatif s’impose :

  • Ce que l'on constate : la transformation en vulgaire fait divers d'une affaire extrêmement troublante qui, si Seth Rich se révélait être le lanceur d’alerte, fragiliserait gravement non seulement le parti démocrate, mais les États-Unis dans leur ensemble, et par voie de conséquence les businessmen des mass media occidentaux, eux-mêmes protecteurs des gouvernements locaux, majoritairement anti-sociaux et atlantistes.
  • Méthodes typiques du confusionisme le plus crasse:
    • Discrédit des acteurs apportant des éléments dans le sens d’un assassinat prémédité. En l’occurrence, Rod Wheeler et Kim DotCom.
    • Discrédit de Julian Assange, qui s’est pourtant strictement tenu à ses devoirs : ne pas révéler l’identité de ses sources, tout en les protégeant ou les rassurant. Dans ce rôle malaisé en de telles circonstances, nous défions quiconque prétendrait communiquer plus justement que lui et WikiLeaks dans cette affaire.
    • Utilisation de sources d’information non référencées : l’interview introuvable (jusqu’à preuve du contraire) de Rod Wheeler sur CNN, aggravée par l’absence de mention de son intervention parallèle sur Fox News qui dit le contraire de ce qui est avancé par Le Monde.
    • Utilisation de sources d’informations référencées, mais sans citation directe, rapportant par synthèse des éléments qui sont contredits au sein des mêmes sources. Le lecteur qui doit corriger par lui-même les erreurs journalistiques doit y passer un temps dingue, et être anglophone.
    • Travestissement de réalités par contextualisation partielle ou fallacieuse, volontaire ou involontaire, à tout le moins par un manque de professionnalisme et de déontologie caractérisé.
    • Traitement d’ensemble d’une affaire complexe, dont le rendu global est totalement biaisé, les erreurs ou manipulations allant toutes dans le même sens. En l’occurrence, ces approximations et erreurs masquent les questions que pose une affaire d’ampleur géopolitique nationale et internationale.
    • Enfin, production d’infox au sens relaté dans le journal officiel de la République française, à savoir : « Information mensongère OU délibérément biaisée, répandue par exemple pour favoriser un parti politique au détriment d'un autre, pour entacher la réputation d'une personnalité ou d'une entreprise, ou encore pour contredire une vérité scientifique établie ». [nous soulignons en gras].

Deux éléments de l’article du Monde ici décortiqué répondent parfaitement à l’infox définie par le gouvernement Edouard Philippe :

  1. « La famille Rich démentit avoir embauché Wheeler comme détective privé ». La phrase entière est en hyperlien vers le site Buzzfeed version anglaise, où est contenue la preuve de la fausseté de l’interprétation.
  2. « Wheeler reconnut qu’il n’avait en réalité aucune preuve liant Rich à WikiLeaks et qu’il n’avait fait que répéter ce que le journaliste de Fox News lui avait dit ».

Pour la version « mensongère », c’est évident, ce sont deux infox.

Pour ce qui est d' « entacher la réputation d'une personnalité », Le Monde fait coup triple ; Rod Wheeler, Kim DotCom et Julian Assange sont touchés.

Pour la version « délibérément biaisée » c’est quasiment impossible à prouver puisque cela relève du procès d’intention. Et souvent le biais est introduit inconsciemment. Le biais se mesure donc plutôt à l’échelle du temps long, et incombe aux éditeurs qui eux seuls déroulent l’intention. Par le choix des journalistes pour traiter certains sujets, par exemple. Par l’arme redoutable des titres et sous-titres…

En outre, si nous nous autorisons une analyse infox sur un article unique, c’est que nous avons constaté des biais marqués sur bien d’autres sujets traités par Le Monde.

Et nous conclurons sur la dangerosité de cette prescription gouvernementale du sens de l’infox, qui par ce « délibérément biaisée » ouvre grand la porte à l’arbitraire, prête à justifier la censure sous ses formes insidieuses. Nous n’utiliserons donc plus jamais le terme infox dans cette édition.

(*) : Pour éviter toute confusion : le terme “amis“ concerne ici les défenseurs de la thèse “Seth Rich lanceur d’alerte“, et “certains amis“ sont ceux qui défendent la thèse pour des raisons de fonds de commerce.

[sic(*)] : Ah si ça pouvait être une faute de frappe volontaire, une bouteille à la mère du journaliste ou de.la.du secrétaire de rédaction, genre : « Au secours !! Ils nous font écrire des quêtes sans queue ni crête, Aidez-nous !!!??? »

fbi (*) : On peut fort bien imaginer également que le FBI a visionné après coup les vidéos de rue, prouvant que le vol d’armes a eu lieu avant 2:00 a.m. (que l’agent du FBI ait menti ou non). Hésitant à corriger l’information, de peur d’alimenter la rumeur et discréditer le FBI, les hauts responsables finissent par décider, suite à l’annonce de WikiLeaks, que le moindre mal est de dévoiler le bug avant révélation tierce. À l’écoute des discussions hiérarchiques, il y avait matière à mourir… de rire.

P.S. Pour nos lecteurs acharnés, nous avons retranscrit dans leur entier les paroles anglaises importantes.

RETRANSCRIPTION traduite de l’Interview de Julian Assange sur NewSuur.

9 aout 2016. Le journaliste de la chaine NewSuur (NS) évoque les mauvais sondages de Donald Trump, qui aurait besoin d’un « miracle » pour remonter.

NS : La matière [des DNC leaks] sur laquelle vous êtes assis, augure-t-elle de surprises en octobre [avant les élections US ] ?

JA : Wikileaks ne s’assied jamais sur des “matières“. Les lanceurs d’alerte déploient des efforts considérables pour nous amener cette matière, ils prennent des risques souvent très importants. Un homme de 27 ans qui travaillait pour DNC a été tué par balle dans le dos, il y a quelques semaines, pour des raisons inconnues, alors qu'il se promenait dans les rues de Washington DC.

NS : C’était juste un vol, je crois, non?

JA : Non, l’affaire n’est pas résolue. [ndlr : le “non“ est réflexe, il ne dit pas « non, ce n’est pas un vol », il dit « non, l’affaire n’est pas résolue ».]

NS : Que suggérez-vous?

JA : Je suggère que nos sources prennent des risques et qu'elles s'inquiètent de voir des choses se produire ainsi.

NS : était-il une de vos sources alors?

Nous ne commentons pas sur qui sont nos sources.

NS : Alors pourquoi faites vous une suggestion à propos d’un jeune homme abattu à Washington?

JA : Nous devons comprendre l’ampleur des enjeux aux États-Unis et le fait que nos sources font face à de graves risques, c’est pourquoi elles s’adressent à nous afin que nous puissions protéger leur anonymat.

NS : Ce n’est pas anodin de suggérer un meurtre, et c'est ce que vous faites.

JA : D’autres personnes suggèrent cela; nous enquêtons pour comprendre ce qui s’est passé dans cette situation, avec Seth Rich, je pense que c’est une situation préoccupante, il n’ y a pas encore de conclusion; Nous ne voudrions pas établir de conclusion nous-mêmes mais nous sommes inquiets [quant aux tenants de l’affaire]. Plus important encore, les sources de WikiLeaks sont très préoccupées quand ce genre de choses arrive.

Détails sur les infox :

« La famille Rich démentit avoir embauché Wheeler comme détective privé ». La phrase entière est en hyperlien vers le site Buzzfeed version anglaise.

Extrait de référence :

// Tuesday morning, though, the Rich family rejected the report and told BuzzFeed News through a spokesman that Wheeler had been "paid for by a third party" and was contractually "barred from speaking to press" without permission from the family.

Traduction :  Mardi matin, cependant, la famille Rich a rejeté le reportage [de Fox News] et déclaré à BuzzFeed News par l’intermédiaire d’un porte-parole que Wheeler avait été "payé par une tierce partie" et "contractuellement empêché de parler à la presse" sans l’autorisation de la famille. //

Analyse détaillée de l’infox : Non content d’omettre le plus important de l’information, le journaliste du Monde tourne sa phrase de telle sorte que l’information est purement fausse. Non, la famille Rich n’a pas démenti « avoir embauché » Wheeler, elle a démenti la légitimité qu’avait Wheeler de s’exprimer à la presse. Contactée par Ed Butowsky, la famille avait accepté sa proposition de payer lui-même les services de Wheeler, et donc signé un contrat pour un travail de détective. Or, Ed Butowsky est financier et ancien commentateur de Fox News. Rod Wheeler, forcé de dialoguer avec son payeur Butowsky qui avait tout loisir de transmettre à ses amis de Fox News, Wheeler était quelque peu piégé. La suite est connue. Ce mensonge secondaire, associé à l’absence de retranscription des éléments importants, fait du Monde un producteur d’infox.

« Wheeler … qu’il n’avait fait que répéter ce que le journaliste de Fox News lui avait dit ».

Le décryptage est dans l’article. La référence introuvable à une déclaration faite à CNN rend impossible la stricte vérification, ce qui est d’autant plus grave.

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