Assange torturé – Gareth Peirce détourne le regard

Le 13 décembre se tenait la séance de « prolongement de détention » de Julian Assange à la Westminster Court. Au final, une 3ème opportunité ratée par l’avocate Gareth Peirce, de demander la libération et l’arrêt de la torture de son client apparu dans un état de santé effroyable.

    21 Octobre 2019 : Julian Assange comparait physiquement au tribunal de Westminster. Il peut encore s’exprimer.

18 Novembre 2019 : Julian Assange apparait sur écran vidéo, il prononce son nom, difficilement.

13 décembre 2019 : Julian Assange apparait sur écran vidéo, il n’est pas en état de dire son nom et sa date de naissance. Il finit par confirmer péniblement son nom déclamé par la juge.

19 décembre 2019 : Julian Assange apparait sur écran vidéo, il lutte pour se concentrer, il n’y parvient jamais plus d’une ou deux minutes.

Le processus de torture infligé à Julian Assange au pays du “Rule of Law“ en est à sa phase finale. Ses apparitions à la Cour de justice britannique ne concernent en rien la Justice, c’est une scène théâtrale où la punition d’un citoyen récalcitrant est exposée aux yeux de tous. « Regardez ce qui vous attend si vous ne respectez pas la consigne », c’est le message que les grands de ce monde semblent nous envoyer. Négation des droits fondamentaux, humiliation, incarcération, torture, tel est le destin promis aux gens qui dérangent.

Autumn 2019, London. Chains spread by Yellow Vests Assange defenders. Autumn 2019, London. Chains spread by Yellow Vests Assange defenders.

 

Les œillères de Gareth Peirce

Face à la juge Vanessa Baraitser le 13 décembre, Gareth Peirce se plaint de n’avoir pu s’entretenir avec Julian Assange. Si elle ne l’a pas vu, c’est que l’avocate découvre ce jour-là le délabrement psychique et physique de son client : incapable de s’exprimer, mal attifé, absent, recroquevillé comme s’il était frigorifié. Croyez-vous qu’elle s’indigne de son état ? Pas le moins du monde. Elle ne cherche pas à établir un contact avec lui, comme au cours des séances précédentes elle fait comme s’il n’existait pas. L’important pour elle c’est de voir en huis clos un homme neutralisé par ses geôliers. On imagine la scène :

- « Salut Julian, comment tu vas ? »

- « … »

- « Bon OK, je t’explique la stratégie : toi tu continues, et nous on s’occupe du reste ; ça te va ? »

- «  ».

- « T’es sûr ? »

- « Je… »

- « ?? »

- « .. suis Aus… Australien »

- « Génial. Bon ben on fait comme ça alors ».

Soyons sérieux : les avocats actuels ont eu huit mois pour créer les conditions d’une justice équitable, ils ont totalement foiré. Par conséquent l’exigence de première urgence est l’ajournement du procès tant que Julian Assange n’est pas en mesure de se défendre ; s’indigner devant les juges, interpeller les citoyens, arrêter la mascarade. Sortir Julian Assange de cette machine à broyer avant qu’il ne soit trop tard. Nul besoin de lui demander son avis pour agir à le sauver.

La stratégie de la « discrétion »

Lors d’un débat à Paris, en réponse à des critiques sur l’action de Gareth Peirce et de ses collègues, une femme haut-placée dans les instances internationales, semblant connaître l’avocate, rétorquait l’argument d’une « stratégie de la discrétion ». Et c’est naturel qu’un certain nombre de gens raisonnables aient pu soutenir cette option. À condition d’accepter que la défense d’Assange se déroule sans interaction avec les citoyens impliqués, sans dénonciation des mensonges médiatiques, sous la forme d’une négociation de coulisse entre l’équipe de défense et les autorités britanniques et états-uniennes, de laquelle Julian Assange est de fait exclu (des restitutions auraient pu lui être faites, mais nous savons que son isolement et sa santé ne l’ont pas permis).

Notre conviction déjà exposée dans l’édition, est que cette stratégie est vouée à l’échec et ne respecte pas Julian Assange : du point de vue de l’efficacité et de l’éthique, nous la condamnons avec force. Elle est politiquement minée par les gigantesques conflits d’intérêts qui touchent les avocats d’Assange, et bien que Gareth Peirce ne soit apparemment pas en conflit direct, elle les cautionne en acceptant de travailler à leurs côtés. Nous ne sommes d’ailleurs pas à l’abri d’en trouver, des conflits ; le 6 novembre elle s’entretenait aux USA avec Rand Paul, sénateur libertarien du Tea Party, juste avant ou après son blocage réussi “d’une résolution réaffirmant le soutien du Sénat à la protection des lanceurs d’alerte“. Nous prolongeons l’analyse en fin d’article.

Senator Rand Paul with US President Donald Trump Senator Rand Paul with US President Donald Trump

Concernant Julian Assange, les choses prennent une tournure nouvelle. La dégradation de son état de santé est patente et rapide, à tel point qu’une personne a cru voir des bandages à ses poignets, signe d’une tentative de suicide ; erreur fermement corrigée par des témoins présents le 18 décembre, il avait au poignet gauche un fin bracelet, sans doute en plastique ; d’autre part, l’homme peut être affaibli sans avoir d’idée suicidaire, tout en restant intérieurement combatif. Il n’empêche que les inquiétudes pour sa vie ou sa santé mentale sont légitimes et incontournables. Enfin, presque. Gareth Peirce reste imperturbable, elle ne laisse transparaitre aucune émotion, aucun intérêt pour la santé déclinante de son client, elle ne demande rien à la justice en conséquence. Elle défendrait une icône empaillée qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Elle ne fait rien pour le protéger, pour sonner l’alerte. À tel point que si Julian Assange mourait en prison, ou bien en sortait avec des séquelles mentales, la question de sa responsabilité pénale se poserait avec acuité.

Le déroulement de l’audience du 13 décembre se lit avec menus détails dans le compte rendu de Monika Karbowska, qui cite la juge Vanessa Baraitser : “ « Monsieur Assange, vous allez comparaître en vidéo le 19 décembre. A moins que Madame Peirce ne veuille faire une requête pour une comparution physique ? » Elle répond Non, elle ne le veut pas ! Alors que c’est la seule façon d’avoir accès à son client, le droit de travailler avec lui 1 heure avant et 2 heures après l’audience dans les fameuses « consultation rooms » du tribunal ! La juge tend la perche à l’avocate qui refuse la main tendue ! Dans le public, c’est l’incompréhension, le trouble et l’indignation. “

Pour quelqu’un mal en point et en isolement drastique, une demi-journée au tribunal est une bouffée d’air, une occasion de voir ses soutiens dans le public, ou de s’exprimer, s’il puise dans ses ressources. Ça permet aux observateurs de rendre compte de son état. Ça répond au besoin de Gareth Peirce de voir son client. Et elle s’y oppose.

Les adeptes de la discrétion commencent peut-être à se poser des questions.

Où sont passés les garde-fous ?

Nous parlons d’un citoyen innocent traité sur le sol européen comme aux pires temps de la Grande Inquisition. Peu de monde s’en émeut, l’indifférence est de règle. Que faire pour contrer cette terrifiante perspective ? Les regards citoyens se tournent alors vers les instances de régulation internationale.

Les ONG en font partie, elles sont pour cela financées par les États et les dons. Axée sur les persécutions politiques, Amnesty International est aux premières lignes ; la pression occidentale aurait pu la forcer à défendre mollement Julian Assange. Que nenni : Amnesty International écrabouille de tout son poids un Julian Assange sans défense. D’ONG à OG, il n’y a qu’un « Non » que ses responsables ont omis de renvoyer aux desiderata états-uniens, visiblement.

De par l’implication directe de la Suède et de la Grande Bretagne, le parlement européen a le devoir de réagir. Quelques députés, dont l’irlandaise Clare Daly, ont essayé de faire bouger les lignes, notamment par une conférence intitulée « Julian Assange, Extrême Cruauté et injustice ». C’est un début, mais les députés indignés ne sont pas légion. Aucun des 750 députés n’a répondu à l’envoi groupé de la requête de libération de WJJA ; rappelons qu’ils sont grassement payés sur nos deniers pour le faire.

La Cour Pénale Internationale et la Cour Européenne des Droits de l’Homme sont des recours possibles. La complexité des démarches, et la difficulté à obtenir le soutien d’avocats dévoués à la cause démocratique, n’ont pas permis de franchir leur seuil, pour le moment.

Reste l’ONU. Avec le Ruling de 2016, l’organisation a qualifié le confinement de Julian Assange à l’ambassade de « détention arbitraire », et exigé sa liberté de mouvement. Sans succès, ni suivi actif des États membres. Le 31 mai, le Rapporteur de l’ONU à la torture Nils Melzer diagnostique une « torture psychologique ». En novembre, Nils Melzer réitère le constat et exhorte les autorités à libérer Assange dans les plus brefs délais. Rien ne se passe ; l’étape suivante et logique, en ligne avec les prérogatives de l’ONU, c’est l’investigation. Comment Julian Assange est-il torturé, depuis quand, où et par qui précisément ?

Dans sa dernière requête l’association WJJA demande l’ouverture d’une enquête. L’ONU répond que c’est impossible car « le Royaume Uni ne reconnait pas la compétence du Comité Contre la Torture ». Il y a deux choses distinctes : les pays volontaires ratifient le traité onusien relatif à la torture, mais ils ne reconnaissent pas nécessairement la compétence du Comité. Dans ce cas l’article 20 est clair, l’ONU ne peut diligenter une enquête, c’est comme ça (*). Ce qui est moins clair, c’est que le Royaume Uni, qui a ratifié le traité, n’ait pas reconnu la compétence du Comité. Les pays qui ne l’ont pas reconnu sont listés sans ambiguïté, avec le verbe être conjugué au présent, et le Royaume Uni n’est pas dans la liste publiée par l’ONU. Aux yeux du public, le Royaume Uni reconnait le Comité Contre la Torture, la réponse de l’ONU reçue cette semaine est erronée, et la nécessaire enquête reste réglementairement possible.

À moins que la liste ne soit pas à jour, ce qui est grave. L’ONU appartient aux citoyens du monde, ils doivent savoir quels pays sont suffisamment engagés contre la torture pour s’exposer eux-mêmes à une investigation sur leur sol.

Puisque l’ONU est un de nos derniers recours, inutile de dire que les citoyens exigeront de leur organisation plus de transparence, une réponse référencée et étoffée.

UN Convention against Torture article 20 extract UN Convention against Torture article 20 extract

D’autres prérogatives existent, souvent liées à l’initiative de pays membres de l’ONU. Et forcément, le péquin dresse la liste des gouvernements non-affidés aux États-Unis. En Amérique du Sud, depuis le coup d’état en Bolivie, seuls le Nicaragua, le Venezuela et Cuba travaillent à leur indépendance politico-économique (voir analyse d’Aymeric Monville). À l’Est, le Grand Méchant Poutine fait de même dans son pays, non sans déclencher quelques affaires, Browder-Magnitsky en est une.

Nos lecteurs le savent, nous ne sommes pas manichéens. Quand la porte-parole aux Affaires Étrangères de Russie, Maria Sacharowa, s’exprime sur la situation d’Assange, ça nous interpelle. Elle dit sur la chaîne RT Deutsch : « La situation de Julian Assange est clairement une violation des lois, règlements et normes en vigueur qui régissent et garantissent la liberté des médias et la sécurité des journalistes, par le monde occidental et le Royaume-Uni en particulier, un monde qui prétend être un modèle de normes démocratiques. C'est un exemple de ce à quoi ressemble la politique du "deux poids, deux mesures" dans la vie réelle - plutôt inesthétique. Les États qui font la leçon aux autres et les exhortent à respecter les droits de l'homme et la liberté d'expression ignorent complètement les "valeurs" qu'ils déclarent lorsqu'il s'agit de leurs propres intérêts ».

Sans négliger le caractère relativiste de toute déclaration diplomatique, ni présager de l’exemplarité démocratique de la Russie, cette vision synthétique de la situation occidentale convient subtilement, selon nous, à la réalité du terrain. Pour ce qui est des creuses leçons de morale, Maria Sacharowa exprime incontestablement un ras-le-bol largement populaire.

Et si la Russie nous fait la courte échelle, pourquoi ne pas y mettre le pied, et après une cure de jouvence, leur tendre les mains en retour ?

En attendant, c’est vers l’ONU que se portent nos espoirs, cette fragile construction élaborée par nos mères et pères, animés de sages résolutions consécutives à un désastre que personne ne voudrait voir se reproduire.

 

(*) : Pour une vision globale, lire la Convention contre la torture et autres traitement cruels….  L’examen de la Convention semble offrir des possibilités d’intervention alternatives. Nous y reviendrons.

Méthode / Gareth Peirce / 9-11 / Alan Dershowitz

Nous avons beau agir en direction du rétablissement d’une certaine justice, nous autres acteurs de cette édition et au-delà, n’ignorons pas que le rôle librement assigné par nous-même dépasse l’idée même que nous avions envisagé. Chercher la petite bête, cum grano salis de préférence (latine), dénoncer, traquer les incongruités, mettre en lien, élaborer des hypothèses, flirter avec l’indicible, discerner des motifs, bref enquêter la tête froide autant que possible, tout cela fait que parfois nous préfèrerions ne pas avoir à le jouer, ce rôle. Qui il est vrai peut se rapprocher d’un rôle de flic, mais aussi de communicants, de militants, de simples témoins, d’acteurs de terrain, voir même de juristes.

La démission progressive de l’ensemble des institutions démocratiques nous pousse à jouer ces rôles ; à accepter de recevoir des critiques avisées, des insultes, des accusations parfois. “Complotistes“ en est une, revenue récemment d’une personne connue dont nous tairerons le nom, de peur de lui nuire. Hors nécessité, la dénonciation, on s’en passe. Le pointage de doigt anti-complotiste (“anti-conspiracy“) est une invention de la CIA, son directeur John Dowles l’a admis en son temps. Nous le voyons comme une interdiction de penser, une interdiction au tissage de liens, une assignation à résider dans sa petite case, un frein à l’étude systémique des faits. Certes, les allumés pas toujours Illuminati, les réductionnistes scientistes parfois adoubés par les agrégats anti-complotistes, existent. Peu nous en chaud. Un minimum de méthode, de sincérité, de transparence, de travail, la nécessité de stopper la dynamique destructrice, voilà ce qui fait notre “complotisme“.

Gareth Peirce

Alors voilà, quand la nécessité appelle, et que des gens importants posent question, on insiste. Comment une femme si hautement réputée que Gareth Peirce peut-elle agir de la sorte ? Question complotiste à dix balles.

Gareth Peirce (in the middle, grey suit) out from Westminster Court, October 11 2019. Gareth Peirce (in the middle, grey suit) out from Westminster Court, October 11 2019.

Elle se définit dans un essai comme « une avocate qui représente des personnes qui font ou ont fait l'objet de renditions et de tortures, qui sont détenues dans des prisons au Royaume-Uni sur la base de preuves tenues secrètes, ou qui sont internées dans des prisons secrètes à l'étranger sous des régimes qui continuent à pratiquer la torture. Elle a représenté de nombreux hommes et femmes appartenant à des communautés jugées à tort "suspectes", dans des affaires telles que celles des Quatre de Guildford, des Six de Birmingham, de Judith Ward, de Jean Charles de Menezes et de Moazzam Begg ».

Les « communautés jugées à tort “suspectes“ » sont ici principalement musulmanes et catholiques irlandaises. Concernant l’Irlande, Gareth Peirce dit qu’elle a défendu des « IRA suspects », ce qui peut prêter à confusion : ces personnes, accusées à tort (*) dans les années 70 d’avoir posé des bombes pour l’IRA, ont toujours nié être des militants de l’IRA. Gareth Peirce n’a jamais défendu des membres de l’IRA, ni soutenu la cause de l’IRA en tant que telle.

La direction de l’IRA a fermement nié avoir instigué les attentats de Birmingham, qui ne correspondaient pas au « code de conduite officiel de l’IRA ». Pas plus de six jours après ces attentats, le durcissement répressif du “Prevention of Terrorism Act 1974“ était adopté. Savoir qui ou quelle organisation a fomenté ces attentats est une question politique de taille. Gareth Peirce ne l’a pas abordée publiquement, à notre connaissance.

Dans son essai publié en 2010, Chroniques de la face sombre – Sur la torture et la mort de la justice, Gareth Peirce attaque le processus de harcèlement judiciaire et carcéral qui s’est instauré dans la première décennie du 21ème siècle au Royaume-Uni.

Dans cet intéressant bilan historico-judiciaire post-11-septembre, une lacune saute aux yeux : la réintroduction légale de la torture dans les pratiques états-uniennes y est à peine ébauchée. C’est pourtant le point de départ de la complicité britannique qu’elle dénonce. Elle écrit : « Dès l'été 2002, les avocats de la Maison Blanche ont dressé la liste des techniques qui, selon eux, ne constituaient pas de la torture au sens de la Loi fédérale sur la Torture…» ; elle liste les supplices qui seront infligés à Guantanamo et ailleurs, « la position debout forcée », la « grenouille recroquevillée », le « bruit extrême »… Mais Gareth Peirce ne décrit pas de quelle manière les États-Unis s’exonèrent du respect des lois internationales. L'analyse de Gareth Peirce est un mélange d'éléments lucides bien informés et d’imprécisions douteuses (**).

La « mort de la justice » n’étant pas un long fleuve tranquille, essayons d’y voir plus clair.

Depuis Bush Junior, une instance appelée Office of Legal Counsel (OLC) a pris une importance particulière. Elle est composée d’une trentaine de juristes, dirigés par un procureur général nommé par le Président. L’OLC rédige des “mémos“ qui orientent l’application des lois dans les Cours de Justice. Ces mémos ont tendance à rester secrets, mais ils sont largement prescripteurs, comme les mémos sur la torture qui ont conceptualisé les “techniques d’interrogatoires renforcés“. C’est par ce mécanisme que la CIA torture sans risque, sans modification de la loi. Le Torture Act mentionné par Gareth Peirce, lequel définit et interdit la torture, est toujours actif et permet aux États-Unis de ne pas apparaitre comme violant les lois internationales, sur le papier.

An Attorney office in USA An Attorney office in USA

L’OLC n’est pas imperméable au lobbying, des gens comme Alan Dershowitz ont contribué au modelage des Torture memos. Cet avocat, introduit par Geoffrey Robertson dans la défense d’Assange, était partisan d’une solution franche, prônant la légalisation de la torture pour mieux la cadrer. La solution retenue est plus présentable ; en 2005, le procureur général Alberto Gonzalès écrivait : « Le huitième amendement [interdiction des peines cruelles et inusitées] a longtemps été considéré par la Cour Suprême comme s'appliquant uniquement aux peines prononcées à l’intérieur du système judiciaire ». Il suffit alors de jongler avec les situations qui ne relèvent pas, selon certaines interprétations, du système judiciaire américain (un étranger torturé hors des États-Unis par exemple), et le tour de passe-passe fonctionne : la torture est impunément pratiquée par des officiels américains.

Amorcées dans le contexte de “War on Terror“, puis dans celui des guerres d’Afghanistan et d’Irak, ces tortures se perpétuent dans un cadre “légal“ qui est toujours en place. Ce cadre est la base nécessaire aux renditions qui n’ont plus rien d’extraordinaire, mais qui présentent différentes configurations. Quand une rendition est voulue par des officiels états-uniens, elle consiste à trouver des complices et des lieux propices en dehors du territoire américain, ce qui permet de torturer discrètement et impunément la victime choisie. Notre article précédent étudie quelques cas de figure possibles relatifs à Julian Assange.

Le contournement du circuit judiciaire se retrouve sous d’autres formes dans des lois à portée internationale comme le Patriot Act ou le Magnitsky Act ; le mandat d’arrêt européen est lui-même instrumentalisé dans des proportions qu’il s’agirait d’évaluer. La justice n’est pas morte, elle est court-circuitée, freinée, globalisée, déséquilibrée.

Le Scoop du 11 septembre

Le 6 juin 2006, Ed Haas du Muckraker Report contacte un responsable du FBI, Rex Tomb, étonné que Ben Laden ne figure pas dans leur tableau de chasse ; il répond que « le FBI n'a pas de preuve solide reliant Ben Laden au 11 septembre ». Ce n’est en fait pas très neuf, le rapport du FBI avait plus ou moins fuité, mais la réponse limpide de Rex Tomb enfonce un sérieux coin dans la version officielle. Le rapport du FBI déclassifié en 2015, “Protéger la patrie au 21ème siècle“, ne contredit pas Rex Tomb : les « preuves additionnelles » suite à la commission du 11 septembre « aggravent le cas des co-conspirateurs déjà identifiés… », se contente de noter le rédacteur. Ben Laden n’est pas cité, et il est plus instigateur que « co-conspirateur » ; et si le FBI n’avait pas « déjà » de preuves solides à l’époque, il n’en n’a pas plus en 2015.

Le scoop, c’est Gareth Peirce qui nous l’offre avec insistance, en 2009 : « On pouvait répondre sans hésitation à la question de savoir qui était responsable du 11 septembre », puis elle cite deux agents des services britanniques, « Oussama ben Laden et ses hommes étaient les seuls à pouvoir le faire », pour finir avec l’ex-agent de la CIA Michael Scheuer, qui « fait remarquer que les raisons de l'attaque du 11 septembre 2001 par ben Laden ont été clairement exposées en quelques jours ».

911 Twin Tower collapse. NYC police image. 911 Twin Tower collapse. NYC police image.

Une chose est sûre, elle ne cite pas l’agence qui a autorité sur le sol américain : le FBI. Autant dire que Gareth Peirce nous sert sagement la version officielle du pouvoir en place, ce qui la rapproche un peu plus d’Alan Dershowitz, incontestable gardien de cette version du 11 septembre. Il affirme lui-même connaître deux ou trois membres de la Commission d’Enquête du 11 septembre qui a conclu à la culpabilité de ben Laden (parmi onze membres). Alan Dershowitz a diffusé ces conclusions dans des conférences publiques, par exemple à l’université de Pennsylvanie en 2007, peu après les déclarations de Rex Tomb.

Gareth Peirce a travaillé aux Etats-Unis, elle garde des liens étroits avec ces pays, donc contrairement aux européens moyennement informés, elle ne peut pas ignorer les dramatiques controverses qui existent encore concernant l'ensemble des événements du 11 septembre. Ses déclarations à sens unique concernant Ben Laden ne peuvent pas être fortuites. Elle disqualifie une voie majeure ouvrant à la recherche d’une vérité en lien direct avec l’extension de la torture ; en termes éthiques, c'est absolument contraire à la démarche de Julian Assange. En tant qu’avocate, elle connait le poids de la preuve. Pourtant elle s’accommode de l’absence de preuve quant à la culpabilité de Ben Laden ; en termes politiques, c'est profondément inquiétant.

Gareth Peirce dénonce la torture dans les livres, elle défend à la Cour des cas de torture accomplis mais on ne sait pas de quelle manière précisément, et quand elle défend un homme qui est en train de subir la torture (le qualificatif "psychologique" n'est pas nécessaire selon la définition de la torture de l'ONU ; on est torturé ou on ne l’est pas), elle ne dénonce même pas le processus de torture devant le juge de Julian Assange, pire, en ne refusant pas de participer à la mascarade, elle donne corps à une procédure juridique qui a tout sauf les caractéristiques d'une procédure juridique. [Les autres]

 On ne s’étonne plus alors, de voir naviguer dans les mêmes eaux où baigne Julian Assange en toute inquiétude, Geoffrey Robertson de Doughty Street Chambers, son compère néo-conservateur Alan Dershowitz, Gareth Peirce de Birnberg Peirce & Partners, Mark Summers de Matrix Chambers qui réunit à lui seul le pour et le contre dans des cas d’extradition vers les États-Unis

(*) : La justice britannique a innocenté les Six de Birmingham en 1991, après une quinzaine d’année de détention. Les zones d’ombre demeurent.

(**) : Dispatches from the dark side, édité par Verso / New Left Books (basés à Londres et New York), est un recueil de textes écrits par Gareth Peirce de 2008 à 2010. Voici quelques commentaires complémentaires.

- Dans le premier chapitre, Gareth Peirce présente les bases de la torture : « Aujourd'hui, le style d'interrogatoire du GSS israélien - appelé " shabeh " par ses victimes - continue à s'inspirer des mêmes techniques et de celles utilisées par les Britanniques en Irlande du Nord. Elles incluent la privation de sommeil, les tortures de confinement, les séquences d'épuisement, l'exposition à des températures extrêmes, l'utilisation du bruit et la torture sur “chaise“. »

Elle ne donne pas la définition de la torture de l'ONU, qui est la référence internationale, mais elle cite un long propos de l'ancien rapporteur de l'ONU à la torture, Nigel Rodley, dans un contexte non précisé : "Chacune de ces mesures, en soi, peut ne pas provoquer de douleurs ou de souffrances aiguës [...] elles sont parfois apparemment appliquées pendant des jours ou même des semaines. Dans ces circonstances, elles ne peuvent être qualifiées que de torture".

Or, la définition de référence ne conditionne pas la torture à une durée quelconque, ni à une combinaison de "mesures" ; elle est beaucoup plus stricte. Gareth Peirce ouvre la porte à une acceptation relativiste de la torture.

Quelques pages plus loin, Gareth Peirce mentionne l'ancien chef du MI6, Richard Dearlove, qui préconisait « l'utilisation des renseignements obtenus par la torture au sein de services de renseignement étrangers », elle mentionne ensuite une « note de service d'un conseiller juridique du ministère des Affaires étrangères en mars 2003 », en accord avec le point de vue du MI6, et elle commente :

 « Quel était le bien-fondé juridique de ce conseil ? Moralement, il n'y a pas de doute. Mais qu'en est-il de l'encouragement à la torture résultant de la réception enthousiaste de nos informations ? »

Cette question est plus qu’étrange de la part d'une avocate spécialiste : la réponse juridique est précisément donnée par la définition de l'ONU, qui inclut comme tortionnaires tous les officiels qui "acquiescent" la torture faite par d'autres. La réponse est donc d’emblée négative, non ce n'est pas légal, c'est un crime lourdement puni quand on " utilise des renseignements " obtenus par des tortionnaires étrangers.

Après 10 pages de son livre, le lecteur commence déjà à avoir une vision relâchée de ce qui est internationalement considéré comme torture, sans avoir lu lui-même la référence (elle est publiée à la fin de notre article précédent).

Les propos peuvent être pertinents, quand elle note l’indispensable « contrôle de l'information » par « l’état secret » quand il veut s’exonérer de ses crimes, ils peuvent être instructifs, quand elle relève l’écrasante majorité des justiciables qui optent pour le plaider coupable face à la justice américaine qui utilise des moyens de pressions coercitifs (la simple possibilité d’être jugé dans un tribunal militaire, par exemple).

Elle ne va pas au fond du problème : sa critique de la torture est pragmatique, elle n’est pas principielle, elle ne sonde pas les arrières pensées dissimulées par les éminences grises qui suscitent la torture, elle ne pointe pas son caractère inefficace et contre-productif, la haine réciproque induite, ni l’abandon intrinsèque de toute forme d’intelligence. Les tortionnaires prétendent qu’aucun dialogue n’est possible avec le « barbare », la seule solution serait donc l’extorsion d’information. La réalité est que les instigateurs de la torture cherchent à faire dire ce qu’ils veulent entendre dire quitte à forcer le mensonge. La réalité est que le vandalisme dont la torture est un des vecteurs, a pour effet essentiel d’empêcher l’instauration de ce préalable à la paix qu’est le dialogue.

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