"LA NAISSANCE DE LA FALSAFA: AL-KINDÎ

Qui pense peut se passer de ses sens pendant qu'il se concentre: l'imagination opére librement et les concepts en sont plus [nets]. L'imagination réside dans l'âme, utilise des formes sans matière. Le rêve résulte de l'abandon des sens et de l'usage de la pensée par l'imagination. C'est durant le sommeil que l'âme peut prédire, surtout si elle est pure. Elle est alors dite prophétique. Al-Kindî

La Première formulation de la falsafa, au sens strict, hellénique du terme, est due à Abū Yūsuf Ya'qūb ibn Ishāq al-Kindî (env. 796-env.873), qui reçut le titre de Faylasūf al-'arab, le "Philosophe des Arabes".

Ses écrits attestent sa connaissance de la philosophie grecque.

En son traité des définitions (Risāla fi hudūd), Il analyse huit termes qui ne coïncident pas avec ceux du livre de la Métaphysique d'Aristote.

Il Livre dix définitions de la philosophie : suivant son étymologie, suivant son activité, suivant sa fin, suivant sa cause, suivant sa dimension humaine et suivant son essence. 

De la première définition, il retient que "philosophie" vient d' "amour" et de "sagesse".

La seconde, la troisième et la quatrième sont platoniciennes, de même que la cinquième, qui part de textes gnostiques; la sixième est symbolique.

Il a une assez bonne connaissance ce de l'histoire de la philosophie. 

Il a consacré aux œuvres d'Aristote un traité où il les regroupe en quatre sections :

les œuvres logiques, les œuvres physiques, De Anima et la Métaphysique.

Aristote est cité avec abondance et précision.

Platon l'est fréquemment aussi, notamment dans le Traité de la doctrine de l'âme (Risāla fî l qawl fî l nafs).

Socrate se voit attribuer trois courts traités.

Il connaît la pensée de Plotin grâce à la Théologie dite d'Aristote, dont il corrige la traduction par Ibn Nā'mah al-Himsi (...)

Ses vues platoniciennes apparaissent dans sa doctrine de l'âme, substance simple, immatérielle et éternelle; capable d'atteindre, une fois détachée du corps, à la plus haute connaissance intellectuelle, elle s'assimile à Dieu.

Si dans les problèmes logiques, physiques et biologiques, l'influence aristotélicienne est considérable, en métaphysique c'est la synthèse platonicienne qui l'emporte.

Le Livre d'Al-Kindî Sur la Philosophie première n'est ni un commentaire, ni un résumé de la Métaphysique d'Aristote.

Il s'agit d'une œuvre originelle où prédominent les éléments néoplatoniciens; Al-Kindî y refusé l'éternité du monde et la conception intellectuelle de la divinité. 

Vivant au temps où la traduction des ouvrages grecs en arabe atteignait son apogée, Al-Kindî contribua largement  à établir la terminologie philosophique arabe. 

Son Traité des définitions est un petit lexique philosophique des plus précis, le premier connu dans le monde arabe :

il comprend un peu moins de cent termes, dont certains, semble-t-il, tiennent leur signification d'al-Kindî lui-même. 

Ce travail de fixation de la terminologie fut complété par l'usage de la logique, nécessaire au déploiement de la pensée.

La philosophie se doit d'utiliser une méthode mettant à l'épreuve le sens de chaque vocable et la valeur de chaque affirmation. 

Qui ignore la mathématique et la logique ne saurait s'adonner à la philosophie : la déduction seule peut mener aux causes premières.

L'assimilation de la pensée grecque par al-Kindî va l'amener à poser le problème de l'accord entre philosophie et vérité révélée.

Il définit la philosophie comme la science universelle de la réalité.

Outre sa valeur théorique, elle permet d'orienter la vie de l'homme vers le bien.

En ce sens, à la vérité de la philosophie incombe une mission semblable à celle de la vérité révélée.

A cette fin, la spéculation rationnelle est licite, menée par des hommes honnêtes et religieux, elle aide à mieux interpréter le texte révélé. 

Entre les connaissances purement t philosophiques de la sagesse humaine ('ilm insânî) et la sagesse divine ('ilm ilâhî) des prophètes demeurent cependant des différences fondamentales. 

Al-Kindî se rapproche en effet de la position des mu'tazilites : il défend l'unité et la justice divines, mais il envisage le monde comme créé dans le temps, acte de la volonté divine. 

(...) 

La connaissance se répartit entre les vérités indépendantes, antérieures à la démonstration, et celles que l'on obtient grâce à elles.

Les connaissances antérieures sont de trois genres :

connaissance de l'existence de l'objet, 

connaissabce des principes universels évidents par eux-mêmes et ne nécessitant aucune démonstration,

et connaissance de l'essence de la chose, exprimée dans sa définition. 

(...)

Atteindre l'essence à partir des données sensibles exige une opération intellectuelle particulière, réalisée grâce aux quatre degrés de la connaissance :

l'intellect en puissance,

l'intellect en acte ou agent,

l'intellect passant de la puissance à l'acte 

et l'intellect démonstratif. 

L'intellect en puissance est une partie de l'âme qui s'actualise sous l'action de l'Intellect agent, lequel se manifeste lors de l'actualisation des formes intelligibles, ces dernières étant par ailleurs le produit de ce même Intellect agent. 

L'intellect qui passe de la puissance à l'acte est l'intellect disponible. 

Son activation s'opère grave à l'actualisation de l'intellect en puissance par l'Intellect agent, qui constitue le dernier maillon de la chaîne des sphères célestes régissant notre monde :

il devient alors disposition intellective constante, 

intellect en habitus.

Enfin, l'intellect démonstratif réside dans les connaissances acquises en acte :

c'est l'utilisation de la disposition intellective, de l'intellect en habitus. 

Pour qu'il y ait connaissance, il n'est besoin que d'une réalité formelle. 

D'une certaine manière, les formes sensibles et intelligibles sont présentes dans l'essence de l'âme.

(...)

Au contraire, les accidents matériels, corrompant la vertu réceptive de l'âme, éloignent l'homme de la vérité.

Si l'homme parvient à maintenir son âme pure, sa vie intérieure s'identifie avec la vérité éternelle;

c'est alors qu'elle produit la prophétie, qui est l'intuition propre à l'âme affranchie de la matière.

Au rebours de la connaissance directe, le savoir médiat naît des connaissances acquises, grâce à quatre modes démonstratifs:

1. La division qui permet de passer du genre à l'espèce, puis de l'espèce aux individus.

2. La décomposition, qui mène aux parties composant les choses.

3. La définition.

4. La démonstration proprement dite, ou argumentation dialectique. 

Dans celle-ci, l'erreur est toujours très proche, tant à cause des dispositions du sujet que de la nature de la démonstration.  

Conduisant à la logique, elle présente cependant une grande valeur pour le savoir rationnel.

La logique, selon al-Kindî, se confond avec l'éthique:

elle mène l'homme vers la connaissance universelle propre aux êtres célestes,

et il atteint au paradis de manière strictement intellectuelle.

Si la vertu n'est autre que la connaissance de l'universel, la sagesse résulte d'un effort de la vertu intellectuelle. 

Histoire de la pensée en terre d'Islam, Miguel Cruz Hernāndez, Desjonquères, 2005. pages 179-181.

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Parmi les œuvres d'Al-Kindî, [émérite ancêtre de Montaigne] figure un petit ouvrage, la Consolation, destiné à un ami qui lui a demandé un livre contre la tristesse. 

Il y soutient que l'homme se doit de rechercher la véritable félicité, qui ne peut s'obtenir que par la méditation du sens de la vie et des causes de notre chagrin. 

Il conclut qu'il y a toujours motif à consolation, grâce à dix arguments :

1. Si la tristesse vient de nous-mêmes, elle n'a pas lieu d'être. Si elle vient d'autrui, il faut s'en protéger, ou n'en faire aucun cas, car tout est passager.

2. Il faut songer que nous nous sommes consolés en d'autres occasions de notre affliction.

3. Ne pas vouloir être affligé, c'est ne pas vouloir vivre, car le mal fait partie de l'existence.

4. Tout homme fait l'expérience de la tristesse.

5. Tout ce que nous avons est in fin de Dieu. 

6. Or nous concevons une éternelle tristesse du changement incessant, ou nous n'en ressentons jamais. 

7. Pourquoi aspirer à plus que nécessaire ?

8. Notre vie est un voyage.

9. Nous devons haïr tout ce qui est mauvais : or la tristesse est un mal.

10. Si grandes soient nos pertes, il restera toujours quelque chose. 

Notes : les mises entre crochets sont d'E'M.C. 

Choix, découpage, notes évolutives, E'M.C. 

 

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