le naufrage des civilisations selon Maalouf

L’auteur nous dresse un tableau de notre monde à partir de son point de vue levantin (il est né à Beyrouth en 1945) et de sa longue expérience d’intellectuel. Il n'a choisi l’image du Titanic qu’avec réticence puisqu’il ne s’agit là aucunement de collapsologie mais bien plus d’horlogerie historique dont les rouages fragiles s'emboîtent les uns dans les autres pour mener vers un constat inexorable.

Les origines multiconfessionnelles et interculturelles de Maalouf ont déterminé sa vision panoptique du monde: maronites, catholiques grecs ou romains,  presbytériens voire  athées ou  franc-maçons, Turcs et  Égyptiens… un mélange qui l’a amené naturellement à se méfier des crispations identitaires et religieuses qui ont mis sa terre natale à feu et à sang en la plongeant selon ses mots dans les ténèbres alors qu’elle prenait son envol: dans sa jeunesse il eut á subir douloureusement les effets des soubresauts politiques de sa région en fuyant d’abord l’Egypte lorsque Nasser accéda au pouvoir et ensuite Beyrouth ravagée par la guerre civile.

Si le hasard fit de lui un témoin oculaire de la fusillade du bus de la place du miroir á Beyrouth qui mit le feu á la poudrière libanaise le 13 avril 1975, c’est son travail de journaliste qui lui fit côtoyer le porte parole de l’OLP Kamal Nasser dont il trouva ensuite le cadavre après l’opération “vengeance de Munich” du mossad en plein Beyrouth, être un des rares témoins directs de la fondation de la République islamique par l’ayatollah Khomeiny ou assister à la prise de Saigon par l’armée populaire nord-vietnamienne et à la débandade des Etats-Unis. Tous ces drames le conduisirent à élaborer une perspective historique personnelle axée autour de deux dates-repère: 1967 avec la guerre des six jours et 1979 avec l'avènement du thatchérisme et la révolution islamique en Iran.

Il emprunte au vocabulaire germanique son “Zeitgeist” c.a.d. un “esprit du temps” qui caractérise une génération à une époque donnée et il observe une inversion des progressismes autrefois associés à la gauche mais dont les conservatismes se sont emparé pour permuter les valeurs avec la fin du bloc de l’est soviétique. Les causes profondes sont à chercher dans les prémisses de cette année 1979: l’affaiblissement des USA les conduisant à l’énorme erreur de miser sur les religieux au proche-orient pour contrer l’invasion soviétique en Afghanistan et l'opportunisme de la “dame de fer” qui sut tirer profit du marasme des grèves dans lequel était plongée la grande Bretagne avec son volontarisme qui décomplexa les idées de droite portées par un Hayek et l’école de Chicago triomphante sous Reagan.

Il ne faudrait pas en déduire que Maalouf est de gauche, bien au contraire: il se situerait plutôt hors de la mêlée après une année passée aux côtés des communistes qu’il voit plutôt comme une erreur de jeunesse parce qu'il ne se sent pas en osmose avec les réflexes militants. C’est un observateur lucide des soubresauts de son époque que tourmente la nostalgie du Moyen Orient des années 60 où Eluard, Gramsci et Bertold Brecht avaient droit de cité dans les amphithéâtres alors qu’une laïcité modérée s’y était implantée. Mais il ne refuse pas de flirter avec le libertarisme en avouant son écoute complaisante à l'argument des impôts qui entraveraient l’initiative privée. Il faut dire qu’en remplaçant Claude-Levi Strauss au fauteuil 29 de l’Académie française Maalouf a trempé son œuvre dans la respectabilité institutionnelle loin de toute subversion et  il est peu probable qu’il y devienne le parrain de Piketty.

L'intérêt du livre réside dans le décentrage qu’offre son éclairage oriental puisqu’il est imprégné par la thèse de la perte d’un âge d’or qui aurait été à portée de main mais que l’humiliation qu'Israël infligea en 1967 au monde arabe avec la guerre des six jours ainsi que les déchirements intercommunautaires portés par les tuteurs lointains (URSS et USA mais aussi France ou Emirats…) anéantit à jamais, portant à la planète entière les germes des tourments à venir. Il s’attarde sur le cas libanais qui aurait pu fonctionner avec son système de quotas par la répartition rigoureuse des postes en fonction de la religion si seulement l’appartenance nationale avait pu l’emporter sur la confessionnelle, utopie rendue impossible  par les multiples ingérences extérieures que la situation géographique de ce petit pays rendit inéluctables car trop de passions et d’armes y convergèrent simultanément.

Le ton pessimiste de cet essai ne manquera  pas d'être attribué au délugisme actuel des collapsologues que l’on retrouve bien souvent chez nos aînés qu'animerait la nostalgie du monde de leur jeunesse. Il serait cependant dommage de détourner le regard d’une analyse intelligente de l’histoire contemporaine où les événements marquants s'organisent de façon cohérente et de ne pas apprécier la lucidité de cet observateur attentif et disert.

https://www.grasset.fr/livres/le-naufrage-des-civilisations-prix-aujourdhui-2019-9782246852179

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