AL-FARÂBÎ LE PREMIER GRAND PHILOSOPHE MUSICIEN

Al-Fârâbî, Wasij, Transoxiane 259/832 (un an avant le décès d'al-Kindî) mort à Damas, 339/950, le premier grand philosophe musulman. Émérite exécutant, il laisse un grand Livre "sur la musique" attestant ses connaissances mathématiques, et qui est sans doute l'exposé le plus important de la théorie musicale au Moyen Âge. Henri Corbin.

Abû Nasr Mohammed Ibn Moham Ibn Tarkhân Ibn Uzalagh al-Farâbî naquit à Wâsij, près de Fârâb en Transoxiane, en 259/872,

un an donc environ avant le décès d'al-Kindî à Baghdâd.

D'une famille de notables, son père avait exercé un commandement militaire à la cour des Samanides.

Mais, comme celle de son prédécesseur al-Kindî dont il suivit les exemples, sa biographie est peu connue dans le détail. 

Jeune encore, il vint à Baghdâd (...) il [y] étudia la logique, la grammaire, la philosophie, la musique, les mathématiques et les sciences.

Qu'il comprit le turc et le persan, cela ressort de ses œuvres (la légende veut qu'en plus de l'arabe il ait été à même de comprendre 70 langues!)

Progressivement il acquit une maîtrise qui lui valut le surnom de Magister secondus (Aristote étant le Magister primus), 

et le fait regarder comme le premier grand philosophe musulman. 

Et tout indique, conformément à une opinion courante en Iran, que ce grand philosophe était shî'ite.

En effet, on le voit, en 330/941, il quitte Baghdâd pour Alep où il jouit de la protection de la dynastie shî'ite des Hamdânites, Sayfoddawleh Hamdâni ayant pour lui une extrême vénération.

Cette protection shî'ite spéciale n'est pas un hasard. 

(...) 

Aprés son séjour à Alep, Fârâbî fit encore quelques voyages, alla jusqu'au Caire, et mourut à Damas en 339/950, à l'âge de 80 ans. 

Ce grand philosophe était un esprit profondément religieux et un mystique. 

Il vivait dans la plus  grande simplicité et portait même le vêtement des soufis.

Nature essentiellement contemplative, il se tenait à l'écart des mondanités.

En revanche, il aimait participer aux séances de musique,

étant lui-même un exécutant remarquable. 

Il a laissé un grand livre "sur la musique" qui atteste ses connaissances mathématiques, et qui est sans doute l'exposé le plus important de la théorie musicale au Moyen Âge. 

(...) 

Il semble que le sentiment profond du Magister Secundus (1) procéda de cette idée que la sagesse avait commencé par exister chez  les Chaldéens en Mésopotamie (2);

de là s'était transférée en Égypte,

puis en Grèce,

où elle avait été mise à temps par écrit,

- et que lui incombait, à lui, la tâche de ramener cette sagesse dans le pays qui avait été son foyer. 

Ses œuvres nombreuses comprennent (ou comprenaient) des  sommes faites sur le corpus aristotélicien :

l'Organon, la Physique, la Météorologie, la Métaphysique, l'Éthique à Nicomaque,

maintenant perdus. 

On ne peut citer ici que quelques unes de ses principales œuvres (cf. bibliographie) :

- le grand traité sur L'accord entre les doctrines des deux Sages, Platon et Aristote;

- le traité sur l'objet des des différents livres de la Métaphysique d'Aristote;

- l'analyse des Dialogues de Platon; 

- le traité "de ce qu'on doit savoir avant d'apprendre la philosophie";

- Introduction à la philosophie d'Aristote,

- le traité De Scientiis  إحصا العلوم Ihsâ' al-olûm (3) qui eut une grande influence sur la théorie de la classification des sciences dans la Scolastique occidentale;

- le traité De intellectu et intellecto;

- les Gemmes de la sagesse (Fosûs al-hikam), (4) qui a été le plus longuement étudié en Orient. 

Enfin le groupe des traités concernant ce qu'il est convenu d'appeler la "philosophie politique" de Fârâbî,

- avant tout le Traité sur les opinions des membres de la Cité parfaite (ou de la Cité idéale);

- le Livre du gouvernement de la Cité;

- le Livre de l'atteinte à la félicité ; 

- un commentaire sur les Lois de Platon. 

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Histoire le la philosophie islamique, Henri Corbin, Gallimard, 1986, pp. 225, 226.

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Notes, E'M.C.

(1) Le Magister secundus, surnom d'Al-Fârâbî, Aristote étant le Magister primus.

(2) Mésopotamie, l'Irak; lieu-dit de l'Écriture et du Mythe; première grande décisive naissance de la civilisation humaine; voir, entre autres, travaux de Jean Bottero que nous avons répertoriés depuis l'animation de cette édition.  

3) H. Corbin traduit ici إحصاء العلوم ihsâ' al-'olûm, voir, par ailleurs, ihsa' al-'Ûlûm.

(4) Gemmes de la sagesse فصوص الحكم - titre repris  par l'immense mystique andalou Ibn 'arabî qui en pluralise le substantif complétif pour l'enchatonner spécifiquement à chacun des prophètes décisifs d'Adam à Mohammed (SBDL). 

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Choix, découpage, notes, E'M.C. 

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