XXXII – Le piano de rêve

 

A quinze jours de son départ pour la France, en Juin 1946, Pierre fait le tour de l’appartement qu’il occupe avec ses parents dans le quartier de Chatby, à 4  stations de tramway du centre ville d’Alexandrie. En 1944, son frère aîné , Jean-Jacques a été appelé sous les drapeaux dans les Forces Françaises Libres. L’année suivante, Claude le cadet est parti pour Paris afin de continuer ses études supérieures, La classe 45 étant dispensée de service militaire, il a rejoint son frère qui vient d’être démobilisé

A bien y réfléchir, c’est le piano que Pierre regrettera le plus. Il se rappelle qu’il y en a un dans l’appartement de ses parents au quartier Latin, Mais il ne rejoindra pas ses frères,  Georges-Mathieu et Alice ont décidé  qu’il serait pensionnaire chez les Maristes à Montluçon… La perspective de la pension ne le préoccupe, pas trop, c’est au contraire , et de manière paradoxale, une affirmation de son indépendance.

Ce piano droit est un Pleyel en acajou , de facture néoromantique ainsi que l’affirme Georges-Mathieu. Pierre ne sait pas très bien ce que cela veut dire, mais il a fière allure avec ses quatre portes-chandelles en bronze, fixés à son tableau. Il trône dans le hall d’entrée, entre la porte vitrée donnant sur le bureau-salon et celle de la salle à manger. Il règne sur cet espace, entouré de quelques fauteuils directoire avec, en face un divan recouvert d’un lourd tapis persan…

L’usage du hall est multiple : il sert, en premier, avec vestiaire attenant, à l’attente des rendez-vous et des invités, mais aussi de salon de musique, l’après-midi pour l’étude  et certains soirs pour de mini-récitals en famille ou entre amis… Mis à part ces deux usages, il fait, parfois fonction de chambre d’isolement pour l’un des frères qui l’aurait méritée par sa conduite….

Pierre avait assez vite compris qu’en fait, la punition était une récompense qui lui permettait d’être seul, toute une nuit, avec le piano, son piano de rêve…Dans une famille de musiciens comme l’est celle de Pierre, il n’est pas acceptable de «  s’amuser » avec les instruments de musique. Le cadet est violoniste, comme son père et Pierre, qui est destiné plus tard à apprendre à jouer du violoncelle. L’aîné, lui, est pianiste et seul autorisé à utiliser le piano… 

Pas facile pour Pierre, dans ces conditions,  d’approcher le piano dans la journée. Mais il ne manque pas de ressources et n’a pas dit son dernier mot…

Quand il lui arrivait d’être puni, ce qui était assez fréquent, Pierre attendait que toutes les lumières de l’appartement soient éteintes pour se glisser hors des draps en prenant soin de ne pas faire grincer le sommier, puis sans hésiter, traversait le hall , s’installait sur le tabouret, relevait le couvercle, en silence, enlevait la protection du clavier , faite de velours et de soie brodés et parcourait du regard les touches noires et blanches qui luisaient faiblement à la lueur d’un clair de lune qui s’invitait par la porte vitrée…

Ses mains , alors, effleuraient les touches, toujours en silence et rien n’arrêtait les débordements de son imagination, tour à tour  soliste, compositeur-guerrier ou chef d’orchestre…. Et puis , il y avait cette musique qu’il écoutait en cachette à la radio, qu’on appelait Jazz…

Un matin, Alice le trouva endormi, affalé sur le couvercle du clavier. Elle le réprimanda, sans plus 

Plus tard, beaucoup plus tard,, Pierre retrouva ce piano idéal dans l’improvisation, mais aussi en d’autres mains, celles d’Yves Nat,de Juan Pires, de Thelonius Monk, d’Herbie Hancock, de Paul Blay et de Martial Solal. Certains lui firent même l’honneur et l’amitié de le juger digne de partager le secret de leur « piano de rêve »…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.