XXXI - Le cinéma Eden

On est en juin 1946  Pierre a 14 ans. Il sait qu’il partira pour la France à la fin de ce mois. Tout à la  joie du départ, de la découverte du pays qu’il a quitté en décembre 1939, il ne peut, cependant  éviter d’éprouver une certaine nostalgie quand il se remémore sa vie ici, à Alexandrie, ses amis David et Youssef et les «  Fils préférés d’Abraham » qui se réunissaient dans les catacombes du quartier de Chatby, sans compter les circonstances, les rencontres, les lieux,  qui lui semblent, à son âge, avoir été autant de marques-pages de sa vie … Par exemple l’Eden, petit cinéma de quartier aux sièges vétustes recouverts de molesquine râpée, à la couleur incertaine… Situé dans une petite rue perpendiculaire à la corniche du front de mer, entre les stations de tramway Camp de César et Ibrahimieh,  ce cinéma avait l’avantage d’être le seul, à Alexandrie,  à projeter des films français entre 1940 et 1945. Le directeur et projectionniste était un Maltais amoureux de la France…

 L’Eden n’ouvrait que le Samedi et le Dimanche, séances à 14 heures et à 20 heures. Georges-Mathieu, Alice, Pierre et ses deux frères aînés allaient le dimanche, à pied, par la Corniche, en pressant le pas, le trajet durant une demi-heure , afin d’arriver à l’ouverture car le nombre de places était limité. Le but était de s’asseoir aux 15 ou 16ème rangs en bordure, afin de ne pas déranger en cas de besoin.  Georges-Mathieu avait bien retenu la leçon, car une fois, la famille était arrivée en retard et avait du prendre place au 2ème rang…La séance avait été des plus pénibles, engendrant des maux de tête qui ne dissipèrent qu’à la brise de mer , au retour sur la corniche…

 Youssef, fou de cinéma et malin comme une belette, avait déjà entrepris des manoeuvres d’approche auprès du propriétaire qui, constatant qu’il savait se servir d’un projecteur à arc, le prit en amitié et lui confia, à l’issue d’une période probatoire, la cabine de projection fin 1943 . Le fait que Youssef le fasse bénévolement, contre quelques places gratuites, avait  sûrement convaincu le propriétaire. David étant déjà parti pour la Palestine, Pierre ne manquait pas de rejoindre Youssef en cabine, autant qu’il le pouvait. A chaque séance, , il rejoignait son ami pendant la moitié du film. Cela dura un mois, donc 4 séances jusqu’à ce jour, au retour sur la corniche, où Georges-Mathieu lui demanda des explications sur ses absences longues et répétées. N’ayant pas le choix, Pierre lui avoua tout… Alice prit le relais : » Tu es un inconscient, Pierre, ces projecteurs à arcs électriques sont très dangereux !...Il ne t’as pas suffi de faire sauter les plombs de l’immeuble avec Youssef, quand nous habitions rue Calamaque ?...Dorénavant tu resteras à ta place pendant toute la séance !... »

La situation était d’autant plus critique que, depuis, Pierre était obligé de s ‘asseoir en milieu de rang, avec ses deux frères d’un côté et ses parents de l’autre, piégé en somme… Le lundi suivant, en allant  au Lycée Français, Youssef lui demanda «  T’es pas venu hier !... » -«  Si mais j’étais coincé… » et de lui raconter…Youssef éclata de rire ; « Et toi, tu es le seul être humain à ne  pas avoir besoin d’aller aux toilettes ?... » Lumineuse, l’idée!....Bien évidemment, Pierre allait le rejoindre dans la cabine, dès qu’il le pouvait…. Mais après l’interdiction de ses parents, qui craignaient un accident avec ces énormes projecteurs à arc qui tombaient en panne trop souvent, Pierre était bien obligé d’utiliser le subterfuge du «  besoin urgent »… Ce à quoi répondait Alice, sa mère : « Tu as une montre… Alors dix minutes, sinon je monte te chercher moi-même !.. ». C‘était quand même dix minutes de bonheur assuré, dans le bourdonnement des projecteurs à arc, avec son ami Youssef.

Il fallait le voir aller d’un projecteur à l’autre, , grimpant sur un tabouret pour placer ou enlever les bobines avec des gestes précis, engager l’amorce dans le clapet de visée, guetter le top sur l’écran et lancer la bobine suivante, puis déposer la précédente sur l’enrouleur électrique pour la rembobiner. De temps en temps, il soulevait le capot d’un projecteur, muni de lunettes de soudeur pour contrôler l’usure des arcs en un éclat bleu qui éclaboussait la cabine.      «  Ne regarde pas, Boutros, sinon tu deviendras aveugle !... »  Pierre obtempérait, mais sans crainte, car cette proximité du danger lui plaisait et ne faisait que renforcer l’admiration qu’il portait à son ami qui accomplissait avec sang-froid des tâches qui lui semblaient aussi complexes que dangereuses.

 Toutefois, c’était les jeudis après-midi que Pierre éprouvait un réel plaisir Il prenait des leçons chez un répétiteur qui habitait à 500 mètres de l’Eden. A 18 heures, sorti de  son cours, il courait jusqu’au cinéma car c’était le jour où le propriétaire et Youssef procédaient au filage, au calibrage et à la mise en place des projections du week-end. Et là, seul dans la salle au 15ème rang, il visionnait les actualités et le film : Pépé le Moko, Quai des brumes, La Belle équipe, Entrée des Artistes, La trilogie de Pagnol, Zéro de conduite de Jean Vigo, Gabin, Jouvet, Raimu, Michèle Morgan, Annabella, Fernandel , Rellis , Carette, étaient autant de sollicitations à son imagination. Tous les films étaient en noir et blanc. Pierre ne sut que bien plus tard comment ce propriétaire de cinéma réussissait à obtenir des films français, pendant la guerre : comme Malte faisait partie du Commonwealth, et étant maltais, il avait organisé une filière par la Suisse  et Malte. Les bobines de films arrivaient d’ordinaire par les cargos ravitailleurs ou transports de troupes et très exceptionnellement par avion, par exemple à Noël 43, les sous-marins allemands et les vedettes lance-torpilles italiennes basées à Pantelleria ou à Chypre, interdisant l’accès par mer au port d’Alexandrie.

 Début 1946, le Technicolor inonda  les écrans d’Alexandrie.  Pour Pierre ce fut une révélation avec Robin Hood, Autant en emporte le vent, Blanche Neige et les 7 nains , mais surtout Fantasia… C’est alors que  le Cinéma Eden dut fermer définitivement, faute de clientèle : le noir et blanc en français ne pouvait lutter à armes égales avec le technicolor d’Hollywood en version originale…

 

                

                                                                

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.