Billet de blog 18 mai 2010

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

III - Le dernier été...

Pierre RATERRON
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Août 1939 : depuis un mois, toute la famille est en Haute Corrèze pour l’été. Depuis le 15 juin, les évènements et les situations se sont succédées à un rythme trépidant : le départ d’Alexandrie sur le paquebot Champollion, les trois jours de traversée jusqu’à Marseille,… la remontée vers Paris par le train de nuit, avec ses escarbilles, les quinze jours de halte dans l’appartement de ses parents au Quartier Latin, la redécouverte du Métro avec son odeur si particulière, la Brûlerie de café St Jacques qui embaume le quartier, le Luxembourg et ses courses de boxautos *

Puis le départ pour St Rémy, prés d’Ussel par le train, avec d’autres escarbilles, le changement à Eygurande- Merlines dans la nuit finissante – Georges Mathieu montrant à ses enfants le massif du Mont-Dore et le Puy de Sancy en ombres chinoises sur fond d’aube - et l’arrivée au petit matin dans la minuscule gare où le cousin Georges, sabotier, le mégot au coin des lèvres, les attend tout sourire au volant de sa camionnette Ford T… Autant de sensations et de souvenirs qui se bousculent et se télescopent parfois dans l’esprit de Pierre. Toutefois, dans cette confusion « heureuse » bien compréhensible, il n’a pas conscience qu’il est privilégié, ce qui plus tard le laissera désarmé, un temps, quand il sera confronté aux situations et aux aléas d’une vie « ordinaire »… Le dîner, la veillée, la montée vers les chambres par l’escalier extérieur, le coucher, voilà le rythme immuable des soirées à La Gastine prés Combefort,( commune de St Rémy), la maison de son arrière grand-mère Catherine. Elle mourut, parait-il, à quatre-vingt quinze ans d’une chute d’escabeau alors qu’elle nettoyait ses carreaux de fenêtres… Comment peut-on vivre si longtemps, s’interroge Pierre, alors qu’à sept ans et demie certaines journées lui paraissent interminables ?...D’après Bibi, le fils de l’épicier-buraliste du village, « …plus tu vieillis, plus le temps se raccourcit !... » Bibi a dix ans : « Je veux apprendre à jouer de l’accordéon … parce qu’après, il sera trop tard,…va y avoir la guerre !... » Pourquoi trop tard, pourquoi le guerre ? se demande Pierre… Sur la porte de la grange, juste en bordure de la route caillouteuse, une affiche officielle change presque chaque semaine : selon Bibi, « c’est le rappel des classes, c'est-à-dire d’anciens soldats qui redeviennent soldats . Et s’il y a vraiment la guerre, l’affiche aura deux drapeaux Français entrecroisés et s’appellera MOBILISATION GENERALE… C’est mon père qui me l’a dit, il a fait la Grande Guerre à Verdun ! » Dans leur appartement d’Alexandrie, les parents de Pierre ont toute la collection de l’ILLUSTRATION sur la Grande Guerre. Il ne se lasse pas d’en regarder les images… Et puis, ses oncles étaient aussi à Verdun… Des héros, comme le dit son père qui voulut s’engager, mais il était trop jeune… - « Dis donc Bibi, si celle-là on l’appelle la Grande Guerre, comment va s’appeler celle qui va venir, peut-être ? » La réponse est cinglante comme un coup de sabre : « La Der des der ! » - « La quoi ?... » - « La Der des der, la dernière !... Parce qu’on va te leur fiche une torchée !... As pas peur, pour Noël c’est plié, emballé !... Je veux, mon neveu ! » Comme il est drôle Bibi… Pierre est en admiration devant tant d’assurance et de répartie. Il fait répéter la phrase plusieurs fois pour l’apprendre par cœur et la ressortir quand l’occasion s’en présentera. Il n’eut pas longtemps à attendre : le surlendemain, ses parents reçoivent à déjeuner des relations d’Alexandrie, de passage en Corrèze. En de telles circonstances, dès le matin sa mère lui fait ses recommandations quant à sa tenue à table : « On ne parle pas , on ne joue pas avec ses couverts, on ne sauce pas avec son pain, on s’essuie délicatement la bouche avec sa serviette avant de boire, on ne joue pas avec son couteau et lorsque tu as fini, tu ne croises pas tes couverts, tu les poses, parallèles, sur ton assiette, sans bruit. Tu as bien compris Pierre , Répète ! » Pierre annone les recommandations, puis court se préparer. Sa mère a coutume de dire avec un sourire : « Il est gentil, affectueux, souvent attentionné, mais il est absolument imprévisible ! » Et, bien sûr, au déjeuner l’imprévisible survient…La conversation est centrée sur les perspectives de guerre. Pour faire diversion et tenter d’apaiser les esprits,l’une des dames, jolie et qui sent bon le jasmin, s’adresse à lui : « Et toi, mon petit, tu t’amuses bien en vacances ?... A quoi joues-tu ? » Pierre n’apprécie pas d’être appelé « mon petit », mais comme il n’a pas le droit de parler, il se tourne vers sa mère qui l’autorise à répondre. Ca y est, il l’a son occasion…Bien droit, l’air radieux, il répond d’une voix claire : « Nous jouons à la guerre, Madame, parce qu’on va te leur fiche une torchée !... As pas peur, pour Noël c’est plié, emballé !... Je veux, mon neveu ! » La dame, surprise, éclate de rire. Très fier de sa sortie, Pierre rit aussi et se tourne vers ses parents… Son père est littéralement statufié, le visage blême… Sa mère s’est levée prestement et ,à présent, lui serre le bras à lui en faire mal tandis que, souriante, elle explique aux invités : « Vous savez, Pierre n’a que sept ans et il ne comprend pas tout ce qu’il répète… C’est une véritable éponge, il retient ce qu’il entend au village … » Un silence, puis : « Nous préfèrerions qu’il retienne ce que nous essayons de lui inculquer… » finit-elle en fixant intensément son fils de ses beaux yeux bleus qui, pour l’heure, annoncent l’orage… Les frères de Pierre, plus âgés de sept et neuf ans, sont écroulés sur leur banc, hilares, congestionnés mais silencieux. Un regard de leur père leur fait reprendre une position plus convenable…

Dans la maison, à onze heures du soir tout le monde dort,…enfin presque … Pierre, lui, est bien éveillé … Il ressasse les évènements du déjeuner, perplexe : « J’ai été privé de dessert et toute l’après-midi j’ai été puni à rester dans ma chambre. C’est pas juste !,… C’était drôle, non ?... »

* Boxautos : petites voiturettes qui avançaient à la force des bras grâce à deux manches ou leviers actionnés alternativement . Les courses de boxautos se déroulaient sur une piste aménagée au jardin du Luxembourg ( pour enfants de 6 à 10 ans)

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