XXXIII - LA ROUTE D'EL - ALAMEIN

De bonne heure, sous le contrôle attentif d’Alice, Mabrouka prépare le pique-nique de Pierre, deux sandwichs club avec du feta, des tomates et du blanc de poulet, une banane, deux mandarines et une gourde remplie d’eau teintée d’antésite. Le tout dans une sacoche militaire achetée à la NAAFI, magasin des troupes anglaises.

  Ce mercredi matin, toute la classe de 3ème du Lycée Français de la Mission Laïque part en excursion au lac Mariout, la plus grande étendue d’eau douce lagunaire du nord de l’Afrique. Il se situe au sud d’Alexandrie, à quelques kilomètres. Du temps des Ptolémée, les vignes qui poussaient sur ses rives donnaient un vin capiteux fort apprécié des Romains.

Le rendez-vous est à la station de tram Sporting, face au club inter sports, au terrain de golf et au champ de courses du Sporting Club. C’est à 3 stations de Chatby, vers l’est. La sortie est organisée conjointement par le Lycée Français et la Victoria School, qui prête son bus à impérial d’un rouge éclatant dénommé fièrement « City of London ». Les élèves des deux établissements se connaissent bien car ils participent à des compétitions sportives communes. En outre, Pierre va suivre , une fois par semaine, les cours de la Victoria School pour parfaire sa connaissance de la langue anglaise et de sa littérature .

Bien sûr, c’est la cohue pour occuper, en premier, l’impérial. Jouant des coudes, Pierre parvient à s’y installer, au premier rang des sièges, à l’avant. Le seul inconvénient est le soleil qui tape dur à travers le pare-brise et les fenêtres. Il fait très chaud à l’impérial mais quelle vue !…C’est la seconde fois que Pierre participe à ce type de sortie., mais l’année dernière, en 1945, elle n’avait lieu que l’après-midi. Aujourd’hui, c’est donc une grande première…

Pour se rendre au lac Mariout, il faut prendre à l’est la direction de Damanhour, qui est la route du Caire par le delta du Nil. On contourne le lac jusqu’à un coquet club house et des cabines qui desservent une petite plage . L’ambiance est joyeuse dans le bus , chansons françaises et britanniques se répondent pour finir par être reprises en chœur….

Soudain, non loin du lac, un barrage de la police égyptienne et de l’armée britannique, dont un contingent est encore stationné à Alexandrie. Les responsables du bus demandent des explications, essaient de parlementer, rien n’y fait !... Il paraîtrait qu’une bombe italienne , enterrée, a éclaté très tôt ce matin au contact d’un soc de charrue. Le paysan est mort dans l’explosion… En outre, d’autres projectiles non éclatés ont été découverts à proximité… Dans le bus ce n’est pas l’effroi qui prédomine, tous ces adolescents ont connu les bombardements des années 41 et 42, mais c’est bien la déception…

… Pierre est aux premières loges, sur les sièges avant de l’impérial. Il voit les deux responsables de la sortie s’entretenir un long moment. Au bout d’une demi- heure, montre en main, l’un d’eux, le britannique, monte à l’impérial.

En anglais, il nous fait part de l’impossibilité de rejoindre le club-house et la petite plage du lac Mariout. Toutefois, il nous propose de nous emmener à Agami, à l’ouest d’Alexandrie, connue pour ses superbes plages mais qui jusqu'au début de l’année 1946, était interdite pour des raisons militaires… « Vous ne vous baignerez pas dans de l’eau douce, mais vous ne le regretterez pas, d’autant plus que nous ferons quelques miles sur la route d’El Alamein, qui vient d’être rouverte. » conclut-il…

Un hourrah lui répond, la cause est entendue. Il est 10 heures du matin, le bus fait demi tour avec difficulté , reprend la direction d’Alexandrie et emprunte une route parallèle à la Corniche, qui contourne la baie, le port de Cléopâtre, la gare Centrale, le quartier du Mex, le port de commerce , la base navale, où la Force X française a été prisonnière de la Royal Navy de 1940 à 1943, date à laquelle elle rejoignit les Forces Françaises Libres.

Le bus roule à vive allure sur cette route poussiéreuse. Bientôt, il rattrape la côte à l’ouest d’Alexandrie, puis c’est Agami, quelques villas aux volets clos qui ont du être somptueuses, mais c’est tout. En revanche la plage est immense. Tout le monde descend, se déshabille sur place et court se baigner. En sortant de l’eau, chacun retourne au bus pour prendre son pique-nique. Les élèves s’installent par petits groupes à l’abri du soleil le long du mur d’enceinte d’une énorme villa. On discute ferme entre groupes et trois élèves, dont Pierre vont trouver les responsables : « Il n’y a rien d’intéressant ici, on préférerait aller tout de suite en direction d’El Alamein » La demande est acceptée.

Le bus reprend la direction de l’ouest, puis, tourne à droite sur une route rectiligne qui a l’air de se perdre dans le reg du désert… Une heure passe, tous les élèves somnolent plus ou moins. Soudain un coup de frein . Les yeux écarquillés, Pierre surplombe un croisement de routes et un poteau indicateur… A gauche il indique CAIRO :250 Kms et à droite, El Alamein 60kms. Les panneaux sont criblés d’impacts de balles. Le bus prend à droite et roule pendant une demi-heure à vitesse réduite. Le long de la route, plusieurs panneaux CAUTION MINES ( Attention Mines). Enfin, devant le capot, une palissade barre la route et un avertissement : BRITISH ARMY – NO TRESPASSING ( Armée Britannique- Accès interdit). Du bus, on peut apercevoir , au-delà de la palissade, quelques ruines de bâtisses incendiées, la carcasse d'un half-track britannique, des rochers, de la pierraille, tout est désolation …

Pierre est très ému. Il se remémore cette fin octobre 1942 où, en pleine nuit, il est allé sur le balcon pour voir s’illuminer l’horizon à l’ouest par les départs de salves d’artillerie britanniques. La bataille d’El Alamein commençait…

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