Billet de blog 22 mai 2010

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

IV - La fin des innocences...

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est la fin de l’été 1939… La brume reprend possession du vallon au crépuscule et ne se dissipe, le lendemain, que le soleil déjà haut . Ce matin , dès six heures, Pierre a entendu le pétarou ( petite moto pétaradante )de l’employé de mairie, son arrêt à la porte de la grange, le collage de l’affiche à grands coups de pinceau et le départ tonitruant …

Sans bruit, comme il l’a appris chez les louveteaux, il sort du lit, chausse ses sandales et rejoint la porte qui donne sur l’escalier extérieur. L’ennui, c’est qu’il lui faut traverser la chambre de ses parents. Ayant exploré, tout au long des vacances, les possibilités (réduites) de parcours silencieux sur ce parquet séculaire, il réussit à franchir l'obstacle sans avoir troublé , apparemment, leur sommeil. Tiens, la porte est entrouverte,… Au pied de l’escalier, la fraîcheur de la brume le surprend, mais il tient à aller voir l’affiche, le premier .

Depuis un mois, les rappels de classes se succèdent mais tous attendent, dans la crainte ou dans l’enthousiasme, l’affiche tricolore annonçant l’ordre de Mobilisation générale… En tournant le coin de la maison, il sursaute…Une voix étonnamment proche , ô combien familière : « Remonte tout de suite te coucher, tu vas prendre froid ! » .

La curiosité étant plus forte que la peur de la sanction, Pierre s’avance à tâtons dans ce qu’il appelle un « brouillard hydrophile » ( depuis que son père lui a expliqué qu’il était constitué de minuscules gouttelettes d’eau et de par son aspect cotonneux, il trouve judicieux de l’appeler ainsi …) Il distingue de manière imprécise une silhouette en robe de chambre, devant l’affiche. Il s’approche, met sa main dans celle de son père, se presse contre lui et attend…

Les drapeaux tricolores croisés et le texte luisent de colle. A présent son père est silencieux… Au loin, parviennent étouffés des chants de coqs… La petite main serre plus fort : « Papa, c’est la guerre ?... » - « Oui,… c’est presque la guerre… Allons, viens ! » D’un geste précis, il prend son fils dans les bras , le porte jusqu’au pied de l’escalier et accompagne son « Allez, au lit ! » d’une tape affectueuse.

Revenu dans la grande chambre qu’il partage avec ses deux frères aînés, Pierre n’a pas l’intention de se recoucher. C’est lui qui a vu le premier l’affiche, la seule importante, et il compte bien en tirer quelque avantage, d’abord vis-à-vis de ses frères et puis, surtout, vis-à-vis de Marcel, le fils de Georges le sabotier, qui s’est attribué comme nom de guerre « Balto », parce qu’au fond de sa poche, il conserve un paquet vide de cigarettes Balto et qu’il aime bien ce nom,…ça fait « homme ».

- « Je vais gagner mon pari et j’aurai le Pradel de Marcel !... A Alexandrie je pourrai couper tout seul la pastèque, faire des flèches… », le bonheur, en somme… C’est la veille que tout s’est décidé : celui qui annoncerait le premier à l’autre la Mobilisation Générale, gagnerait, le couteau Pradel, de Marcel si c’était Pierre, et l’une des deux épaulettes du Commandant du paquebot grec, si c’était Marcel, alias Balto… Ce dernier voulait les deux, mais Pierre fut intransigeant. « Après tout, M’en fous… » pense Marcel « y aura bien un autre pari de parigot- tête de- veau et là, j’aurai les deux épaulettes… Y vont en tirer une langue de vache, au village ! »

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Ca y est, la guerre est déclarée. On est en septembre 1939. Pour Pierre, sept ans et demie, ce sont les grandes vacances qui se prolongent. Et si, avec ses parents et ses frères , il ne pouvait plus retourner à Alexandrie ?... Un temps, cette idée le réjouit : découvrir l’automne, puis l’hiver en France, Noël sous la neige… Oui mais,…et ses copains de Chatby ?...Le choix est compliqué… Il demande conseil à Marcel, qui le rassure : « Laisses donc faire,… de toutes façons, ce sont tes parents qui commandent, alors t’occupes !... »

Sur la porte de la grange, l’affiche avec les drapeaux tricolores croisés est toujours là, un peu défraichie , mais encore lisible. Elle trône au milieu d’Avis à la Population qui édictent des consignes pour le ravitaillement et recommandent la prudence : « Taisez-vous !... Les murs ont des oreilles…La cinquième colonne vous guette ! » Pourquoi la cinquième ? se demande Pierre... Ses frères passent leur temps à essayer de repérer les émissions d’éventuels espions à l’aide d’un poste à galène fabriqué dans une boite à cigares. Avec leurs écouteurs sur les oreilles, ils prennent des airs importants, rabrouant leur jeune frère d’un « Tu ne peux pas comprendre, ce n’est pas de ton âge ! » sans appel…

Et pourtant, avec Marcel, Pierre joue à la guerre. L’ennui, c’est qu’aucun des deux ne veut jouer le rôle de l’Allemand… La ligne Maginot, les tanks, le cuirassé Richelieu, le sous-marin Surcouf, les chasseurs Morane 406 et Dewoitine 520 sont autant d’atouts pour jouer à la guerre, oui, mais du bon côté !...

L’autre sujet d’intérêt de Pierre est Cosette, huit ans et demie, la sœur de Marcel. C’est leur père Georges qui a voulu lui donner ce prénom… Lecteur inconditionnel de l’œuvre de Victor Hugo, et particulièrement des Misérables, « cette pauvre petite a tellement souffert qu’il n’est que justice de lui donner la possibilité d’une vie meilleure chez moi… » précise – t - il dans un large sourire.

Souvent, Pierre passe de longs moments à regarder Georges dégrossir des morceaux de frêne ou de bouleau, préparer et choisir les formes, creuser les sabots avec ses gouges… Mais quand s’assoit Cosette sur le banc, face à la maison de sa grand-mère Pauline, et qu’elle lui fait signe, alors là, il n’a d’yeux que pour elle et s’empresse d’aller la rejoindre au plus vite sur ces planches disjointes, polies par des générations d’augustes et vénérables derrières…

Les deux enfants se retrouvent souvent pour faner ou aider à la rentrée des foins dans le vallon qui sépare La Gastine de la ferme des Feuillade. Perchés au sommet du chargement, ils répartissent le foin sur la charrette, au fur et à mesure des brassées qui leur sont envoyées. Cosette est experte en la matière… Pierre admire la dextérité et l ‘efficacité de son amie, ce qui ne l’empêche pas de s’amuser comme un petit fou.

Mais ce qu’il apprécie particulièrement, c’est le casse-croûte, à l’ombre de la charrette : René, le père Feuillade sabre la tourte de pain bie en tranches épaisses, les répartit et fait de même avec le jambon. De son côté, Lily sa femme, à l’humeur rayonnante, distribue les verres à moutarde, verse un vin épais aux hommes et de la limonade aux femmes et aux enfants. Pierre essaye bien, parfois, de colorer sa limonade, « pour voir », mais Lily est vigilante : « Voilà que le Pillot * se prend pour un gars !... Attends de grandir, t’as bien le temps !... » s’esclaffe-t-elle en un rire strident qui se répercute dans le vallon.

Pierre, alors, sort le Pradel de Marcel ( qu’il a gagné), s’essaye à tenir fermement sa tranche de pain, avec le jambon, de la main gauche et d'en découper un petit bout en une fois, sans catastrophe… Pas facile à réaliser avec aisance, encore moins quand Pierre veut offrir ce petit bout de pain et de jambon à Cosette, assise en face de lui…Les sauterelles, dans le foin épars, sont toujours très assidues lors de cette opération périlleuse, alors que les rires fusent. Mais Pierre n'en a cure: il persévère jusqu'à ce qu'il réussisse. Puis, il tire de sa poche un petit mouchoir qu'il offre à son amie pour s'essuyer les lèvres, ce qui provoque l'hilarité générale qu'il continue à ignorer....

Un jour, cette amitié leur joua un mauvais tour, en toute innocence : Ils étaient allés se promener tous les deux sur la route , encore caillouteuse, qui monte à Saint Rémy. De chaque côté de la chaussée, un fossé peu profond. Le vent de septembre est plutôt frais. Cosette a des frissons. « Viens, je vais te réchauffer » lui dit Pierre en l’entrainant dans le fossé où ils s’allongent, serrés l’un contre l’autre. « Ca va mieux Cosette?.... » - « Oh oui, on est bien tous les deux, comme ça… »

Ce bonheur ineffable ne dure que quelques minutes… Un coup de frein brutal, un homme descend de vélo, Georges-Mathieu se dresse à leur gauche, statue du Commandeur, les cheveux au vent : « Cosette, tu devrais retourner tout de suite chez tes parents. Quant à toi, Pierre, je t’attends dans le jardin. » C’est comminatoire et sans appel…Mais c’est Alice qui se chargea de faire la leçon à Pierre et de lui expliquer que ce qu’il a fait avec Cosette n’était pas convenable pour un garçon de sept ans et demie. Pierre ne comprit pas ….Et comme Georges-Mathieu en avait parlé à Georges, le père de Cosette, les deux enfants eurent l’interdiction de se voir jusqu’à la fin des vacances… Heureusement, Marcel se proposa d’être leur messager : ils purent ainsi se rencontrer plusieurs fois, par hasard…

A la Gastine, en cette fin de septembre, les parents de Pierre sont inquiets… Puis un matin, Georges-Mathieu reçoit son ordre de mission pour rejoindre son poste diplomatique à Alexandrie… Alice et ses trois garçons iront à Guéret pour scolariser les deux aînés, qui ont seize et quatorze ans et demie , en attendant d’obtenir du Ministère des Affaires Etrangères un « passage » pour l’Egypte…

* Pillot : « petit Pierre » en patois corrézien. Etait utilisé pour les enfants , plutôt que « Piare », plus dur

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