XXXIV - L'AUBE DE FRANCE

On est le 20 juin 1946. C’est aujourd’hui que Pierre , 14 ans, part pour la France avec ses parents Alice et Georges-Mathieu. La veille, des employés des Messageries Maritimes sont venus chercher deux malles-cabines et quatre grandes valises pour les faire passer en douane.

         Au milieu du hall, trois valises de cabine et deux sacs de voyage. Alice, aidée de Mabrouka, a recouvert tous les meubles de draps blancs. L’appartement , immense à présent, prend des allures de résidence estivale à la rentrée des classes...  Pierre s’est levé tôt pour aller se baigner une dernière fois à la plage de Chatby, au bas de l’immeuble. A cette heure, le ressac est discret presque à propos. La mer est d’huile , Pierre s’y plonge avec jouissance : cette mer, cette plage seront toujours présentes dans son souvenir. Tout en nageant, il se remémore, pêle-mêle, ces deux dernières semaines trépidantes avec l’invitation au mariage fastueux d’un riche propriétaire du Delta, ancien élève de Georges-Mathieu,… le voyage en train à Mansourah, avec ses parents, sa ville natale du côté de Port-Saïd, l'adieu à son frère Georges, né et mort en 1929, qui repose au cimetière, la phrase de son père pendant le trajet du retour : " à Mansourah repose un de mes fils, à Mansourah m'est né un fils..."

         Il y eut aussi le voyage en voiture à l’ambassade de France du Caire avec son père et la solennité des lieux,… les derniers essayages chez le tailleur des deux complets en drap bien râpeux     (  chez les Maristes à Montluçon, un an après la fin de la guerre,  il parait qu’on n’ignore ce qu’est la popeline et le drap fin),... ), sa dernière visite au salon de thé « Les Délices », place Saad Zagloul avec Alice et Georges-Mathieu pour déguster leur célèbre carré de glace au café... Et puis son dernier tour de la Corniche à vélo, jusqu’à Monthaza, en souvenir des ballades avec Irène, la fiancée de son frère aîné Jean-Jacques, appelé sous les drapeaux de la France Libre en septembre 1944... Cette Corniche où en juin 1942, il entonnait la Marseillaise à tue-tête, en pleurant de fierté au passage des camions, arborant le drapeau français, qui ramenaient ceux qui avaient vaillamment combattu à Bir-Hakeim,…. Les vaccinations, sa dernière classe de 3ème au Lycée Français ( où il a failli écoper de deux heures de colle…)

         Et puis, plus en amont, en pleine baignade au printemps 1941, le bombardier italien Savoïa-Marchetti abattu sous ses yeux, la stupeur, le silence, puis un corps tout prés ,..la nage frénétique pour ramener , à la barbe des copains, un morceau de toile avec la cocarde italienne, trophée épique pour les « Fils préférés d’Abraham » avec David qui a réussi à tromper les troupes anglaises et à gagner la Palestine et Youssef quelque part entre New-York et Hollywood pour devenir un grand metteur en scène de cinéma…Enfin, son adieu à Oda, sa chère et tendre amie, en lui déposant un léger baiser sur les lèvres… Pierre porte un dernier regard sur toutes les pièces de l'appartment. Il  ne reviendra pas ici en octobre . Il doit se présenter , fin septembre, à l'Institution St Joseph de Montluçon en classe de 3ème, comme pensionnaire , N° 91.

C’est l’Ile de France, paquebot de la Compagnie générale transatlantique qui les emmènera en France . Il s’agit de l’une des premières liaisons régulières entre Alexandrie et Marseille, depuis la fin de la guerre. Ils doivent être à bord à 11 heures , l’appareillage étant prévu à 13 heures. Dès 9h30, le chauffeur du Consulat général de France vient les chercher pour les conduire à la gare maritime, les formalités de police et de douane risquant d’être longues.Tout à l’excitation du départ pour la France, Pierre prête une attention distraite au superbe panorama du port de Cléopâtre et de la baie d’Alexandrie à partir de la Corniche, autant de lieux qui lui sont si familiers. Il n’a pas conscience qu’il quitte définitivement son pays natal car pour lui seule compte le retour en France, cette France qui est meurtrie, mais libérée. Il a en mémoire ce que le Général de Gaulle affirmait à la libération de Paris auquel il aurait tant voulu participé... Mais les vedettes de la Royal Navy l’alpaguèrent dans la rade d’Alexandrie alors qu’il essayait d’atteindre en yole un transport de troupes. Il sourit en se remémorant le shake-hand vigoureux du Premier Maître de Sa Majesté, Gordon Tilbury quand il lui adressa un sonore et odorant « Well tried, my boy ! »… Et ses parents , stupéfaits, quand l’auxiliaire britannique le ramena à l’appartement.. Il écopa de sept jours à prendre ses repas sur une petite table dans le couloir, ramenés à trois jours grâce à l'intervention véhémente d'Irène la fiancée de son frère Jean-Jacques. Les parents ne croient que très rarement les auxiliaires féminines de la British Army et jamais leur fils, surtout quand il a douze ans.

        Il a hâte d’arriver à l’embarcadère. Enfin, dans l’enceinte du port de commerce, au détour d’un hangar, il aperçoit la mature et les 3 cheminées. Il s’est documenté sur l’Ile de France, un superbe paquebot de plus de 40.000 tonnes, 200 m de long qui file 23 nœuds… Enfin, il le découvre en son entier, mais stupeur !... Il est gris, bleu, vert et sur sa coque, des lignes brisées cassent l’harmonie de son carénage…. Son père lui explique que le paquebot avait servi comme transport de troupes britanniques, d’où le camouflage. C’est son premier voyage civil…

A bord, les miroirs des salons et restaurants sont encore protégés par des panneaux de contreplaqué. Le confort est quelque peu spartiate, même en classe cabine, juste en dessous des premières. Diplomate ou pas, les autorités égyptiennes ont exigé de Georges Mathieu une caution pour être certains qu’il reviendrait en octobre. La douane égyptienne s’est distinguée en apposant un gigantesque tampon sur la page de garde de tout livre ( éditions rares ou pas), revue, carnet, agenda que les parents de Pierre ramenaient en France Après d’interminables formalités de police et de douane, le paquebot appareille enfin à 14heures 30.

       Pierre est accoudé au bastingage du pont supérieur et aperçoit, loin sur le quai, Constantin et Mourad qui gesticulent. Ils se sont dit adieu la veille en se promettant mille choses, qu’ils sont persuadés de pouvoir tenir…. et qu’ils ne tiendront pas, bien sûr… Pierre leur fait de grands signes, mais il n’éprouve aucune peine, aucun regret à les avoir quittés, tout excité par l'aventure de la traversée. Il aurait préféré rejoindre ses frères Jean-Jacques et Claude , dans l'appartement parisien de leurs parents, rue Laromiguière, au fameux quartier Latin où ils poursuivent leurs études supérieures. Mais Georges-Mathieu et Alice ont jugé préférable de l'inscrire en pension. Sa déception est compensée par un sentiment nouveau qu'il découvre non sans satisfaction, celui d'être déjà adulte et responsable ... Il se rappelle le jour où, juché sur les brises-lames d’ Amfouchy et agitant un foulard rouge, il fit ses adieux à Youssef en partance sur un cargo mixte pour Gênes, où son cousin lui a offert la traversée vers l’Amérique sur un autre cargo mixte. Mais il y avait trop de brume de chaleur ce jour là…

          Puis c’est la haute mer et la routine de la vie à bord. Pierre part en « exploration » le plus souvent possible, au grand dam de ses parents. Il aime cette saveur acide de vernis marine et d’embruns. Là encore, il ne peut oublier ce très vieux souvenir qui le fait sourire: en 1937, il avait 5 ans, toute la famille était partie en France pour les vacances d’été en passant par la Grèce et l’Italie. Cette fois, en pleine mer Égée, ils subirent une tempête sévère. En arrivant au Pirée, le commandant grec avait fait cadeau de ses propres épaulettes à Pierre, 5 ans, pour « résistance héroïque au mal de mer ! ». Ce jour là, le roi n’était pas son cousin !...

         Enfin, dans la nuit du 3ème au 4ème jour, Georges Mathieu le réveille en silence et l’emmène au pont promenade. Devant eux, sur un horizon rouge sombre, une barre noire parsemée de lucioles : la côte. Il est 5 heures du matin, au large de Fréjus… Pierre tombe à genoux et pleure d’émotion devant cette aube de France…Il cherche la main de son père, la serre nerveusement.et murmure : « C’est la France, Papa… » Et d’une voix émue, Georges-Mathieu répond : « Oui Pierre, c'est la France, notre pays !... »



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        Dernier chapitre de « Mes Chroniques Alexandrines »

 

 

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