Par l’éducation « à l’excellence » qu’il reçoit de ses parents, Pierre s’est forgé l’idée que, plus tard, il aurait obligation à devenir « quelqu’un de grand…» .Trop de différence d’âge avec ses frères, la course souvent épuisante pour rester à leur niveau, c'est-à-dire s’intéresser aux mêmes choses, rire des mêmes blagues, leur tenir tête aussi, … autant de raisons qui l’amènent à se rendre compte, dès l’âge de douze ans , que s’il veut « grandir », il lui faut avoir un rapport aux autres, direct, sans référence à ses frères et puiser dans son propre imaginaire
Le « On aurait dit que… » de son enfance prend, alors, toute son importance. Ensuite, les années de guerre sont passées par là, sans comparaison avec ce qui se passe en France aux mêmes moments, mais avec des risques de mort par les bombardements fréquents et un « état de guerre » permanent dans lequel rumeurs, fausses nouvelles, démentis, propagande s’en donnent à cœur joie et ravivent le sentiment d’impuissance que Pierre ressent profondément ici, à Alexandrie,… loin de France.
Bien sûr, tout cela est confus, sans causalité directe identifiée, mais suffisamment ressenti pour qu’il ne laisse pas passer les petites opportunités, dans sa vie de lycéen, de « forcer le destin », bien grand mot pour illustrer son amour juvénile de la liberté et de la justice, pour lui-même et pour les autres . Dans cette entreprise, qui parfois prend l’allure d’une croisade, il est puissamment aidé par la Providence. « Aies toujours cela à l’esprit : tant que tu auras la foi du charbonnier, drue, pleine, entière, tu pourras soulever des montagnes !... » lui disait sa mère. L’image lui plaisait parce qu’elle conjurait l’impossible…
Un temps, il fut troublé par ce que lui disait le Père Dobbous, franciscain qui le préparait à sa première communion : « C’est en reconnaissant ta propre faiblesse que tu trouveras la force de surmonter les épreuves… Seigneur, je suis entre vos mains, aidez moi ! Et tu verras qu’Il répondra à ton appel… Demandez et il vous sera répondu !... » N’était-ce pas en contradiction avec la foi du charbonnier ?... Voudrait-il dire que le Seigneur est plus abordable que les grandes personnes ?… Et pourtant, au Sacré Cœur d’Ibrahimieh ou à la Cathédrale Sainte Catherine, il a l’air sévère derrière les grilles du chœur, avec toutes ces dorures… Mais comme il a une confiance totale en sa mère et dans le Père Dobbous, il retient qu’il pourra s’adresser directement au Seigneur pour lui demander de l’aide et comme il reconnaîtra sa propre faiblesse, avec une foi aussi forte que celle d’un charbonnier ( au fait, pourquoi le charbonnier ?...), il pourra soulever des montagnes !..
Et puis, dans l’éducation d’un garçon de quatorze ans, en 1946, un des maître mot est de « ne jamais rien demander aux grandes personnes ! ». C’est d’ailleurs un sujet quasi permanent de remontrances : Pierre ayant un esprit curieux, demande sans cesse aux grandes personnes qui, ô surprise, lui répondent, au grand dam de ses parents … « Tu vas cesser cette très mauvaise habitude de questionner ! Ce n’est pas comme cela que nous t’avons élevé !... » - « Mais, Maman, puisqu’ils me répondent gentiment à chaque fois… Eux aussi me questionnent… » - « Mais cela est normal, c’est dans l’ordre des choses, ils sont bien éduqués, eux ! ».
En début d’année, une rencontre l’a impressionné, celle d’un Père Dominicain (1), aux grosses lunettes d’écaille, qui fumait la pipe. Son père, parallèlement à ses responsabilités diplomatiques et à son activité musicale, faisait des études de théologie. Il avait l’intention de passer un doctorat. Cela était possible car, pendant la guerre, certains responsables des prestigieuses Conférences des Annales avaient réussi à gagner Alexandrie et à continuer le cycle, en plus modeste
Par ailleurs, L’Ecole Biblique de Jérusalem avait une représentation à demeure, à Alexandrie. L’Egypte qui avait été jusqu’à 1939 un lieu de passage obligé pour toute manifestation culturelle en Méditerranée, était restée une étape ou une escale importante pendant la seconde guerre mondiale.
Ce Père dominicain était en Egypte pour un cycle de conférences . Comme il restait plusieurs jours à Alexandrie et qu’il avait sympathisé avec les parents de Pierre, il vint dîner à Chatby. Pour ce dernier, c’était l’occasion rêvée de mettre un peu d’ordre dans les préceptes qu’il avait reçus et d’obtenir des réponses. En effet, il avait accompagné son père et sa mère à l’une de ses conférences : il avait remarqué la grande aisance du conférencier qui ne lisait pas de notes et s’exprimait en un style clair et direct . Toutefois, sur le fond, il n’avait pas compris grand-chose… Bien évidemment, Pierre ne pouvait savoir, alors, que ce Père Dominicain devait devenir, bien plus tard, l’un des conseillers du Pape Jean XXIII pendant le Concile Vatican II….
«… Surtout, que je ne te prenne pas à embêter le Père avec tes questions idiotes !... Il est là pour se détendre , alors écoute le bien,… c’est un saint homme ! » Pierre est prévenu. Le ton d'Alice est péremptoire , il va donc lui falloir encore « forcer le destin »… Après le dîner, le gardien met en place les fauteuils Morris sur la terrasse, face à la mer, pour le café ou l’infusion. Sa mère est occupée à la cuisine avec Mabrouka et son père s’est éclipsé momentanément dans son bureau…
« Pierre, conduis le Père à la terrasse et fais le s’installer confortablement !... »C’est l’occasion rêvée : Le Père fait quelques pas sur la terrasse, respire profondément la brise de mer, tire une blague d’un pli de son habit et se met à bourrer consciencieusement la pipe qu’il a dans l’autre main : « Et toi, mon garçon, comment t’appelles-tu déjà ? » - « Pierre, Mon Père » - « C’est un très beau prénom, celui du premier des Apôtres… »Un silence, puis regardant Pierre avec bienveillance par-dessus ses lunettes : « Toi, tu veux me dire quelque chose mais tu n’oses pas ... Vas-y, nous sommes seuls… »
Alors, Pierre lui raconte tout, le charbonnier la faiblesse et la force ... Comme il est impressionné et qu’il craint que quelqu’un ne vienne, il bafouille un peu , mais l’essentiel est dit, puis il attend…Le Père a écouté avec attention, il sourit : « C’est toi , tout seul, qui te pose ces questions là ? » -« Oh oui, mon Père !... » « Eh bien tu as tout compris : C’est parce que tu as une foi forte, celle du charbonnier que tu peux avouer ta faiblesse au Seigneur et Lui demander Son aide. Ainsi, c’est une image, tu pourras soulever des montagnes… Et sais-tu pourquoi tout cela est possible ?... » - « Parce que le Seigneur peut tout. » - « Certes, c’est vrai, mais surtout parce que Dieu est amour et que le Seigneur nous dit ; Aimez vous les uns les autres !... »
Les parents de Pierre arrivent, le Père se tourne vers eux ; « Nous avons eu, Pierre et moi, une conversation très intéressante, n’est-ce pas Pierre ?... » Il ne sait plus quoi dire, sa mère demande inquiète : « J’espère , Mon Père, qu’il ne vous a pas ennuyé, il lui passe parfois de drôles d’idées par la tête,… c’est l’âge… » - « Pas du tout, chère Madame, ce jeune homme tient des propos pertinents et sa foi chrétienne fait plaisir à entendre ! » Alice s’est figée, elle scrute son fils, qui regarde la mer d’un air détaché : « Pierre un grand chrétien ?...Décidément ce garçon me surprendra toujours ! » se dit-elle , alors que son mari ( qui ne s’en laisse pas compter ) ordonne discrètement à Pierre de redescendre dans sa chambre.
A l’étage de l’appartement, la porte fenêtre du balcon est ouverte. Pierre la franchit, au loin à l’ouest les feux vert et rouge de la passe qui mène au port de Cléopâtre, une mère appelle son enfant dans le soir, des rires gras proviennent du bas de l’immeuble… « Aimez-vous les uns les autres ,…oui , mais c’est pas tous les jours facile… » se dit-il en fixant l’horizon qui s’installe pour la nuit…
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(1) - Le père Congard