Billet de blog 27 déc. 2014

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

XXVI - Les Frères de la Corniche

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mourad sent bien que dans l’amitié naissante entre Pierre et Constantin il n’a pas sa place. « Evidemment qu’ils sont bien ensemble !... Ce sont  deux roumis( européens) ! » se dit-il… Tout au long de son enfance , dont ses camarades ne savent rien, il a couru après ce mot magique : « ami »… Mais, contrairement à ce qu’il ressent, il n’est pas tenu à l’écart et Pierre y veille…

 On est au printemps 1946, en fin d’après-midi. Ils sont tous les trois dans les catacombes de Chatby assis sur des sarcophages. Pour Constantin et Mourad, c’est la première fois. Pierre lui n’y étais pas retourné depuis le départ de Youssef et la fin des « Fils préférés d’Abraham »…C’était leur lieu de réunion.  Le matin même, en se rendant au Lycée, Pierre était silencieux lui d’habitude si loquace. Mourad osa : «  Qu’as-tu Boutros ?... Rien à nous raconter ce matin ?… T’es malade ?... » Constantin l’interrompit , blagueur: «  Laisse-le, tu vois bien qu’il veut nous dire quelque chose mais qu’il  ne sait pas comment s’y prendre ! » « Lui, il est sacrément fort ! » pensa Pierre… Il se lança : «  J’ai beau le retourner dans tous les sens, nous sommes trois…, alors pourquoi ne pas suivre l’idée de Mourad et nous donner un nom ?... » L’intéressé rosit de fierté, mais il se tint coi. «  Que proposes-tu ? » demanda Constantin . - « Eh bien, que l’on se réunisse après le Lycée dans les catacombes… » Mourad ne put s’empêcher d’intervenir :«  Mais c’est là que vous teniez vos réunions…» - «  Là même,…  les Fils d’Abraham, c’est de l’histoire ancienne… Pourquoi, ça vous gêne ? » Devant les dénégations ravies de ses camarades, Pierre conclut : «  Bon, alors à ce soir !... » Puis il se tut jusqu’au Lycée.

 Les catacombes de Chatby ont fait l’objet de campagnes de fouilles archéologiques dans les années 30 , puis en 1939, interrompues par la guerre : à trois mètres au dessous du sol, des sépultures ( uniquement des sarcophages répartis par salles, à ciel ouvert), remontant aux premiers siècles après JC, dont certaines chrétiennes, presque toutes pillées et laissées à l’abandon. C’est un de ces lieux interdits où se retrouvent les amoureux pressés de mieux se connaître, les petites bandes spécialisées dans les vols à l’étalage, les adeptes de la Lune et quelques « confréries » comme les Fils préférés d’Abraham. Les uns et les autres ne se gênent pas, occupant par accord tacite les lieux à des moments différents de la journée … et de la nuit. Le vague gardien posté à l’entrée, dans une guérite adossée à une haie de jasmin ,n’est pas très regardant : comme il prend son service à 8 heures et le quitte à 18 heures, quelques pièces de monnaie le rassurent, pendant la journée, sur le bien fondé des activités qu’il est censé interdire. Quant à la nuit…

   Un temps, il fut envisagé en haut lieu de faire visiter ces catacombes. Mais il aurait fallu les entretenir et pendant ces années de guerre, les esprits et les priorités étaient ailleurs… Le gardien avait pris en amitié Pierre, surtout parce que ce dernier ne manquait pas de lui porter à chaque fois un pain chami ( pain arabe )bien garni de fouls médamès( fèves à l’égyptienne) et de tomates.

Pierre est arrivé en avance au rendez-vous pour ne pas que ses camarades voient son émotion…Ahmed, le gardien l’aperçoit quand il traverse la rue. Il le héle : «  Boutros, mon ami, où étais-tu ?... Je te croyais mort !... Ca fait des siècles que je t’attends !.. » -«  N’exagère pas Ahmed, ça fait à peine trois mois !... » - «  Mais tu me manquais… » Pierre s’approche :- «  Comment vas-tu ?... Et  la famille ? » - «  Bien, grâce à Dieu, Lui qui est si miséricordieux !... » -«  Tiens, tu dois avoir faim à cette heure là,,… voici un pain garni comme tu les aimes… » Ahmed n’en finit pas de le remercier «  Tu es bon pour moi et tu es honnête parce que toi tu m’apportes à manger… Ce n’est pas comme les autres qui me donnent quelques petites pièces de monnaie… » Là, il se met à pleurer «…  que je suis obligé d’accepter parce que je suis pauvre et que j’ai une famille à nourrir… Je m’en veux !... Maudits soient –ils ! »

 La diatribe terminée, l’œil redevenu subitement sec, il poursuit sur le ton de la confidence : «  Alors comme ça, tu reviens… Tu t’es fait de nouveaux amis ?... » - «  Oui et je me demandais si notre endroit était libre ? » Ahmed lève les bras au ciel : -  «  Mais bien sûr qu’il est libre !... J’ai interdit de l’utiliser et il est comme lorsque tu l’as quitté. » Pierre ne peut s’empêcher de sourire: il ne croit pas un mot de ce que le gardien lui raconte mais les apparences sont sauves… L’Orient, toujours l’Orient…

 Après être descendu par une échelle (dont les barreaux sont à moitié pourris),  être passé sous une arche et avoir emprunté un escabeau branlant , le voilà dans la «  salle bleue », dénommée ainsi  car, le long d’un muret, subsistent quelques centimètres carrés d’une mosaïque d’un bleu lapis-lazuli. Les sarcophages sont toujours là, les paquets de cigarettes vides et les canettes de gazouz ( limonade) aussi…. Ahmed a dû recevoir pas mal de piastres pour cette occupation intensive !... A peine a-t-il fini de nettoyer succinctement la place et de cacher les déchets derrière le muret, que Pierre accueille Constantin et Mourad. Ils sont graves, dame,… c’est un peu de la légende des Fils d’Abraham qu’ils vivent. Il les fait asseoir et déclare: «  Nous sommes ici pour trouver un nom à notre association. Avez-vous une proposition à faire ? » Impressionnés par le lieu et le ton solennel, ni l’un ni l’autre ne répond.

 Après un long silence, Constantin se jette à l’eau :- «  Tu avais parlé de Frères,non ?... Alors pourquoi pas les Frères de la Côte ?... » Mourad éclate de rire : «  Ca marchera jamais !... C’est le titre d’un film de pirates avec Errol Flynn. Il l’ont passé le mois dernier au cinéma Eden … »  - «  Alors quoi ?... »  Mourad, encore lui, prend un air entendu : «  Moi, j’ai bien une idée mais je ne veux pas me faire rabrouer comme la dernière fois… » - «  Allez,… joue pas à la victime !… » font les autres, « … accouche !... »  - «  Bon, vous l’aurez voulu… Pourquoi pas Les Frères de la Corniche ?... » Un long silence, puis Mourad reprend : «  Je savais bien que ça ne vous plairait pas… » -«  Mais non, idiot,… » lance Pierre, « … ton idée est excellente !... Les filles du Lycée m’ont bien surnommé Capitaine Corsaire, les Frères de la Corniche, c’est  épatant !... N’est-ce pas Constantin ?... »

 - «  C’est vrai, tu as eu une bonne idée Mourad…. » Celui-ci ne se sent plus, il est aux anges. C’est alors que quatre gamins d’une dizaine d’années surgissent  et  s’insurgent  :  «  Qu’est-ce que vous faites chez nous ?... »          - «  Chez vous ? » s’exclament les trois compères…- «  Oui, chez nous, on l’a payé assez cher à Ahmed ! »  Constantin descend calmement du sarcophage où il était assis et de toute sa haute taille, il toise le chef de la bande qui lui arrive à la poitrine : «  Dis donc, petit, sais-tu que tu te trouves dans un endroit historique, celui des Fils d’Abraham et maintenant le lieu de réunion des Frères de la Corniche ? Et tu oses dire que tu l’as acheté à Ahmed ?... » L’interpellé bredouille quelques mots, se retourne vers ses copains … Ils ne savent plus quoi faire… Mourad en profite : «  Je vous conseille de déguerpir et d’éviter de nous déranger à l’avenir, sinon on va vous fiche la raclée !... » Puis , claquant dans ses mains : «  Allez, caltez valetaille et plus vite que ça ! » Les intrus ne se le font pas dire deux fois et détalent à toute allure dans le labyrinthe des catacombes.

 Les trois amis n’en peuvent plus de rire … Pierre, entre deux hoquets : «  Je  vais lui causer du pays à Ahmed, ce vieil escroc !... » Et Constantin : «  « Ils ont eu une trouille bleue !... » - «  C’est normal, dans la salle bleue ! » ajoute Mourad en se tapant sur les cuisses… Le fou rire reprend de plus belle… Sept heures du soir sonnent à l’horloge du Collège Saint Marc, il est temps de partir… Ils ramassent leurs cartables  et sortent des catacombes en se donnant des grandes claques dans le dos. Les Fils d’Abraham ne sont plus, vive les Frères de la Corniche. Il va falloir qu’ils défendent leur territoire. Pour l’instant, il n’est que  temps de rentrer… Alice, la mère de Pierre l’attend depuis une heure… «  Qu’est-ce que je  vais me faire assaisonner !... » pense –t-il en pressant le pas, «  Mais ça valait le coup ! »

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Élections italiennes : après Draghi, l’extrême droite
Journal — À Saint-Étienne, le maire, la sextape et le chantage politique
Journal — Qatar : le Mondial de la honte

À la Une de Mediapart

Journal — Moyen-Orient
Face à la colère du peuple, le régime iranien choisit la fuite en avant répressive
Les unités organisant la répression sont multiples et impitoyables mais n’arrivent toujours pas à mater des manifestants qui n’exigent plus seulement la fin du voile obligatoire, mais celle du régime.
par Jean-Pierre Perrin
Journal
Énergies renouvelables : un projet de loi au détriment du vivant
En pleine crise énergétique, le gouvernement présente dans l’urgence un projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire. Un texte taillé pour les industriels, et qui sacrifie la biodiversité comme la démocratie participative.
par Mickaël Correia
Journal
Amnesty International dénonce le rôle de Facebook dans les exactions contre les Rohingyas du Myanmar
L’ONG publie un rapport documentant comment, en 2017, le réseau social a été incapable de modérer les messages appelant à la discrimination ou au meurtre des membres de cette minorité ethnique de confession musulmane, et les a même promus via ses algorithmes. Elle demande à sa société mère, Meta, de les indemniser.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Éducation
Revalorisation salariale : les enseignants se méfient
Plusieurs enseignants, très circonspects sur la réalité de la revalorisation salariale promise par Emmanuel Macron, seront en grève le 29 septembre 2022, dans le cadre d’une journée interprofessionnelle à l’appel de diverses organisations syndicales. La concertation annoncée pour le mois d’octobre par le ministre Pap Ndiaye sur le sujet s’annonce elle aussi houleuse.
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Italie : il était une fois l’antifascisme
On peut tergiverser sur le sens de la victoire des Fratelli d'Italia. Entre la revendication d'un héritage fasciste et les propos qui se veulent rassurants sur l'avenir de la démocratie, une page se tourne. La constitution italienne basée sur l'antifascisme est de fait remise en cause.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
Giorgia Meloni et ses post-fascistes Italiens au pouvoir !
À l’opposé de ce qui est arrivé aux autres « messies » (Salvini, Grillo…), Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia semblent - malheureusement - bien armés pour durer. La situation est donc grave et la menace terrible.
par yorgos mitralias
Billet de blog
Italie, les résultats des élections : triomphe de la droite néofasciste
Une élection marquée par une forte abstention : Le néofasciste FDI-Meloni rafle le gros de l’électorat de Salvini et de Berlusconi pour une large majorité parlementaire des droites. Il est Probable que les droites auront du mal à gouverner, nous pourrions alors avoir une coalition droites et ex-gauche. Analyse des résultats.
par salvatore palidda
Billet de blog
Trop c’est trop
À tous ceux qui s’étonnent de la montée de l’extrême droite en Europe, il faudrait peut-être rappeler qu’elle ne descend pas du ciel.
par Michel Koutouzis