XVIII - " A main ouverte"...

Il est six heures ce matin là. Pierre, quatorze ans, a passé la nuit sur la terrasse, installé dans une chaise longue. A l’Est, en direction de Stanley Bay, la Corniche est d’un rouge pourpre. La brise de mer se lève , prolongeant l’humidité de la nuit. Bientôt, lorsque le soleil aura viré au blanc éclatant, la torpeur du désert s’installera pour la journée, figeant les ombres asséchées. Le combat est pour aujourd’hui, en fin d’après-midi, à la sortie du Lycée. Les détails en ont été mis au point par les « assistants » de Pierre et ceux de Roberto. Les filles, sans doute nostalgiques du beau David et de l’entreprenant Youssef avaient prévenu les garçons : « Si vous vous débrouillez pour prévenir le « surgé » et faire annuler le combat, vous pourrez toujours chercher dans les pochettes surprises les solutions aux problèmes, les résumés, les rédactions !…Et , bien sûr, plus d’échange de petits papiers par-dessus le mur qui sépare les deux cours de récréation !... » C’était concis et sans appel. La veille au soir, enfermé dans sa chambre, Pierre a fait ses préparatifs pour le combat à mains nues,…enfin presque nues… Dans la tradition Egyptienne, la main est respectée, c’est elle qui nourrit, c’est elle aussi qui préserve du « mauvais œil » ( la main de Fathma conjure les mauvais sorts ). Aussi les assistants des deux protagonistes se sont-ils entendus pour permettre le port de gants en peau, à la condition expresse que les coups ne soient donnés que du revers de la main ouverte. C’est Saad, le seul en seconde à savoir lire couramment l’arabe littéraire, qui a trouvé cette astuce, hier ; comme il fréquente le soir une madrasah ( école Coranique), sa réputation d’arabisant n’est plus à faire. Par ailleurs, c’est l’un des plus fidèles « clients » de Mademoiselle Chloë, à la bibliothèque ( ce qui l’avait fait surnommé « le Rat » ). Mourad, le second de Pierre pour le combat, raconte : « Tu l’aurais vu, petit et chétif comme il est, le regard destructeur derrière ses lunettes rondes sur le bout du nez, s’approcher du groupe des assistants en pleine discussion, un gros livre relié dans les bras . Julio, le second de Roberto l’interpelle : « Hé, le rat !... qu’ est-ce que tu as trouvé ?... » Lui, aussi sec lui balance :« Tu sais que je n’aime pas que tu m’appelles le rat ! » Whoullah ( Vraiment) ça m’a toujours étonné qu’il ait une voix si forte, le Rat… Alors l’autre lui dit que c’est pour plaisanter et tous les salamaleks… » « … Et là, Saad, enfin le Rat, prend la posture comme il sait le faire, ouvre le livre et déclare avec le ton d’un professeur : « Vous avez tout faux pour le combat à mains nues… Ibn El Khaldoun, le grand philosophe et historien du 14 ème siècle… » Il marque une pause, puis demande d’un air entendu :« Vous connaissez, bien sûr !... » Sciés qu’ils étaient les autres, Ibn Machin, ils connaissaient walloo ( rien) ! …Saad pousse son avantage, l’air peiné : « Comme c’est dommage ! Vous, l’élite future du pays, que vous ne le connaissiez pas… » Silence lourd et bouches bées… Saad poursuit : « Enfin, comme je suppose qu’aucun de vous ne lit l’arabe, je vous traduis : Ibn El Khaldoun relate un combat pour l’honneur de deux nobles chrétiens organisé par le Calife de Cordoue en 1350… Comme ils n’avaient pas le droit d’utiliser leurs armes, il fut décidé qu’ils combattraient à mains nues en ne portant les coups qu’avec le dos de la main ouverte, exclusivement, dans le but de laver l’honneur sans entraîner la mort, car seul le Calife a le droit de vie et de mort sur ses sujets… » «…Le Julio,le second de Roberto, si moqueur d’ordinaire, avait le regard laiteux comme s’il avait vu une girafe sur la Corniche !... Et là, Saad les a ratiboisé sur le même ton assuré : « Boutros ( Pierre) et Roberto sont chrétiens, je suppose qu’Ils ne veulent pas se tuer,… juste se battre… Nous sommes en Egypte dont la religion est l’Islam et le Roi Farouk le Calife… Tout concorde, c’est parfait . » Puis, il a tourné les talons et s’en est allé…!... Oui, vraiment, grandiose le Rat ! » Pierre est soulagé à la perspective de ne pas affronter les poings de Roberto . Toutefois la conduite de Saad l’intrigue : « Pourquoi crois-tu qu’il ait fait cela ?... Nous ne sommes pas amis… » Mourad prend l’air mystérieux « Je t’ai gardé le meilleur pour la fin… Le Rat est venu me voir après: Tu diras à Boutros que plusieurs fois il m’a défendu en récréation contre des imbéciles « …Dis lui qu’à présent, nous sommes quittes. … Les Fils préférés d’Abraham m’agaçaient parfois avec leurs prétentions, mais il a eu raison de demander le combat,…c’est juste. Il est né ici, mais c’est un roumi ( européen),… il mériterait d’être Musulman ! » - « C’est la vérité, Mourad, ou tu brodes ?... » - « … Je te jure que c’est vrai, tiens… sur la tête de Sarah la belle rousse qui est en première, que j’aime plus que tout et que même je respecte au point que ça me monte à la tête !... »- « Ca va, n’en fait pas une tonne !...» Mourad ajoute : « Pas la peine de t’en faire ; le Roberto tu vas l’étendre aussi sec… Il parait fort mais il n’a rien dans les bras,… il ne mange que des pâtes et des loukhoums,…obligé que tu le dynamites, sportif et nerveux comme tu es ! » Le délicat problème des gants a été résolu par une expédition clandestine dans la penderie de sa mère : Pierre a choisi une paire en chevreau, trop étroite à la paume, mais le cuir se détend et les boutons pressions assurent une bonne fermeture. A peine habillé, il a avalé un bol de thé , pris son cartable et gagné la porte de l’appartement sur la pointe des pieds , sans avoir embrassé Alice, sa maman, ce qu’il fait d’habitude chaque matin… Mauvais présage ?... Il ne sait… A présent, il pénètre dans le hall du Lycée Français par la grande porte, l’autre, celle des élèves n’est pas encore ouverte : il est trop tôt, sept heures trente,…encore une demi-heure à attendre…Dans les couloirs solennels, ses pas résonnent étrangement sur les dalles… Comme tout est silence ici !... Tiens, une porte qui claque au loin, et soudain, un étau lui happe le bras , le Surgé qui hurle : -« Qu’est-ce que vous fichez ici, à cette heure ?... Vous savez pourtant bien que les élèves ne sont pas autorisés à emprunter les couloirs de l’Administration !.. C’est encore une de vos trouvailles ?... Allez, ouste, dans la cour et plus vite que ça !... » Les grands destins sont souvent contrariés, c’est bien connu…Encore toute une journée à passer avant d’affronter l’immense Roberto… Pierre descend le petit escalier qui débouche sur la cour des Grands, s’arrête, se tape le front : « Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de provoquer ce menhir ?... »

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