Billet de blog 31 déc. 2014

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

XXVII - Les fausses apparences

Pierre RATERRON
Artite plasticien multi-medias, Novelliste ,Chroniqueur
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Feu les Fils préférés d’Abraham ... Vive les Frères de la Corniche ! Certes, mais l’élan n’est pas le même : Mourad et Constantin sont de bons camarades, prompts à assimiler le rituel et les règles de la nouvelle association. Toutefois, pour Pierre, le cœur n’y est plus vraimentEst-ce la proximité de son départ pour la France, prévu pour la fin juin 1946 ou le fait qu’il prenne conscience qu’il «  grandit », Pierre n’attache plus beaucoup d’importance à ces jeux à l’instinct grégaire. A tout prendre, il préfèrerait être seul.

Eh oui, à sa grande surprise, il se découvre solitaire et satisfait de l’être, lui qui passe pour un boute-en-train ( les remontrances et punitions  en devraient être la preuve)…« Tout dans notre comportement n’est qu’apparence » lui disait David. A l’époque, il avait trouvé cette remarque amère et désenchantée. A présent, il n’est pas loin de la faire sienne. On est en Orient méditerranéen, où l’apparence prime souvent l’essence.

Bien sûr, Pierre ne se pose pas ces questions existentielles ende tels termes (il n’a que 14 ans), mais il perçoit confusément, d’une part le poids de ces contraintes - paraître c’est se construire une image-  et d’autre part sa propre contradiction  car paraître constitue, aussi, un jeu excitant…Et puis, il y a les «  fausses apparences », qu’elles soient mensonges pavés de bonnes intentions ou évidences truquées à des fins non avouables. Il a clairement en mémoire deux de ces « incidents de vérité » qu’il ressent encore comme l’expression d’une profonde injustice à son égard . 

Le premier ( dont il n’a eu le fin mot que plusieurs années plus tard) remonte à ses dix ans. Cloué au lit par une rougeole spectaculaire, il était déçu de ne pouvoir disputer un match de cricket avec l’équipe minime du Lycée Français contre celle de l’Ecole Anglaise, la Victoria School, qui leur avait flanqué la pâtée l’année dernière… Cette fois-ci, ils étaient sûrs de prendre leur revanche. Hélas, une fois encore, les «  Rosbifs » ( 1 ) allaient s’en tirer au dépens des « Frogs » ( 1 ) !...

La maladie étant contagieuse, il ne recevait aucune visite. Aussi,    passait-il son temps à lire et à dessiner. Un après-midi, son père lui montra une annonce du journal en langue Française, Le Progrès Egyptien, qui organisait un concours de dessins ouvert aux enfants de 8 à 12 ans, sur le thème « Une scène de rue ». «  Pourquoi ne participerais-tu pas à  ce concours ? Tu aimes dessiner et nul doute que tu pourrais te distinguer. » L’idée lui plut ( il aimait la compétition) et il se mit au travail.  A Alexandrie, l’une des scènes de rue les plus typiques est le musicien ambulant . Il porte son instrument sur le dos, un orgue mécanique à manivelle qu’il installe sur un trépied. C’est un monument, genre armoire en acajou dont la façade est en glace  avec des motifs allégoriques incrustés. Le « musicien » enclenche la mécanique qui diffuse des airs à la mode.  

Son assistant, un gamin, tourne la manivelle pendant que lui jongle avec des objets ou fait faire des tours à son singe dont le collier est relié à une longue chaînette. L’attroupement est immédiat et au bout d’un quart d’heure, le singe présente un chapeau haut de forme aux premiers rangs des spectateurs, n’hésitant pas, bien qu’attaché, à sauter sur l’épaule de celui qui tarde à mettre la main à la poche. C’est cette scène que Pierre décida de peindre à l’aquarelle, sa mère , peintre amateur,  lui en ayant appris les rudiments. Après que toute la famille se soit extasiée, le «  chef d’œuvre » fut emballé avec précaution puis remis  au siège du journal contre un reçu.

Bien sûr, il se voyait recevoir en grande pompe le premier prix ( un nécessaire de peinture dans une superbe mallette en bois accompagné de cinq livres illustrés des aventures de Jules Verne, son auteur préféré ) alors que ses parents rosissaient de fierté aux applaudissements de la foule en délire !... Le pénible dans l’histoire, c’était l’attente,… un mois ! Guéri, Pierre avait repris ses cours au Lycée, questionné chaque jour par Youssef : «  Alors, t’as des nouvelles ?... Sûr que tu vas le gagner ! » Et puis, un midi en en se mettant à table pour déjeuner, … une lettre sur son assiette. Tous le regardent en souriant, l’air entendu. L’enveloppe est à son nom, il l’ouvre avec précaution, le cœur battant la chamade : l’en- tête Le Progrés Egyptien et la lettre sont tapées à la machine. Il cherche le Vous avez gagné le Premier Prix,… mais rien ! A la place, un long texte qui explique qu’ayant trop de talent par rapport aux autres concurrents, il a été classé hors-concours par le jury… Ses yeux se brouillent, il ne comprend pas  ce hors-concours

 Sa mère, son père, puis ses frères lui expliquent tour à tour que c’est une reconnaissance exceptionnelle, qu’il faut laisser une chance à ceux qui sont moins doués, que c’est une attitude chrétienne, que cela n’enlève rien à sa valeur, bien au contraire, etc,  … Saoulé par ce flot de paroles bienveillantes, il se reprend, sourit     ( les apparences, toujours les apparences ) et déjeune comme si de rien n’était,… enfin presque… De retour au Lycée, à 14 heures, il montre la lettre à ses amis. Youssef, enthousiaste, exulte : «  Tu es trop fort ! Comme un champion de boxe, … tu es hors catégorie ! »  David,   lui, est  plus  circonspect :  «  C’est  curieux  qu’il  n’y  ait  pas  de  timbre sur l’enveloppe ... » Mais Youssef a réponse à tout : «  Boutros est un type important, ils lui ont remis  une lettre par porteur !... »  Ces détails n’intéressent pas Pierre : l’essentiel est qu’il n’a pas eu le premier prix, qu’il n’a gagné ni le nécessaire de peinture, ni les livres de Jules Verne . Si c’est cela être hors-concours, alors il déteste cette «  reconnaissance exceptionnelle » !...

 Un an et demie plus tard, cherchant une feuille de papier vierge, il ouvre un tiroir du bureau de son père et tombe, ébahi, devant un brouillon de lettre : « Cher Pierre Raterron, Nous avons beaucoup apprécié votre très belle aquarelle, etc… » Tout se bouscule dans sa tête, … il prend la feuille et court jusqu’à la pièce où sa mère a installé son chevalet . Elle est est en train de peindre une nature morte. «  Maman,    qu’ est ce que c’est , ça ?... » Alice, étonnée par le ton péremptoire, se retourne, aperçoit la feuille et blêmit. Pour la première fois, Pierre voit sa mère perdre contenance… Un silence, puis :  « Assieds toi à côté de moi ,… je vais t’expliquer. »La femme du rédacteur en chef du journal était membre du même atelier de peinture qu’Alice fréquentait. Elle était peu douée mais, préséance oblige, elle faisait partie du jury. En voyant le dessin de Pierre ( ses nom et âge  étaient au dos), est-ce par jalousie, dépit ou de bonne foi, elle prétendit qu’un enfant de dix ans était incapable de présenter un tel rendu sans avoir été aidé ( par sa mère, bien entendu…) Son mari, gêné, s’en était expliqué avec Georges-Mathieu au cours d’un entretien plutôt orageux. Et c’était pour atténuer la déception de Pierre que son père et ses frères avaient imaginé ce stratagème…

L’autre «  incident de vérité » , évidences truquées à des fins non avouables , survint alors qu’il avait onze ans : encore une fois puni en retenue le jeudi après-midi ( le mercredi de l’époque), il passait ces deux heures en compagnie d’un camarade, Jean-Luc fils d’un professeur de mathématiques et d’une professeur de philosophie. Le surveillant s’étant éclipsé un long moment, les deux èlèves en profitèrent pour dessiner au tableau noir. Pierre excellait dans deux sortes de dessins : les bateaux de guerre et les avions de chasse       ce qu’il voyait quotidiennement.  Il se lança dans l’exécution d’un combat tournoyant ( dog fight) entre des Spitfires des Forces Françaises Libres arborant la croix de Lorraine et des Messerschmitt 109 de la Lutwaffe, frappés de la croix gammée. L’excitation et les applaudissements de son camarade aidant, il se surpassa et couvrit le tableau de silhouettes d’avions de guerre . Enfin, la cloche retentit, clôturant les deux heures écoulées et, insouciants, Pierre et Jean-Luc sortirent sans penser à essuyer le tableau…Le lendemain matin, fait exceptionnel  Pierre fut convoqué chez le Proviseur, homme sévère, qui sèchement lui demanda de le suivre, avec Jean-Luc, jusque dans la classe où il avaient été en retenue la veille. Au tableau, un seul avion subsistait,… le Messerschmitt et sa croix gammée. Le reste avait été soigneusement essuyé et lavé.  

 «  Est-ce vous qui avez dessiné cet avion ? » Sans savoir pourquoi, instinctivement Pierre sentit le danger : «  Oui, Monsieur le Proviseur, mais il y en avait plein d’autres, des Français qui combattaient celui-là,… quelqu’un a dû les effacer… »  -«  Jean-Luc, y avait –il d’autres avions ?... » Celui-ci, les yeux dans les sandales, bredouilla «  Non , Monsieur. » Pierre s’insurgea mais rien n’y fit. Un professeur fit sortir le Judas et le proviseur reprit : «  Je ne peux accepter de mauvais Français dans mon établissement. Vous êtes renvoyé !... Retournez chez vos parents, je les convoquerai ! » Atterré mais furieux de cette injustice, lui qui affichait ouvertement sa ferveur pour la France Libre, rempli de haine contre ce lâche de Jean- Luc, Pierre fut d’abord accueilli  fraîchement, puis puni pour avoir dessiné au tableau. Mais par la suite ses parents s’ingénièrent, curieusement, à le distraire pendant les trois jours de son renvoi. Ce ne fut qu’en 1945, alors que son frère cadet était en partance pour la France afin de poursuivre ses études supérieures scientifiques, qu'il lui apprit le fin mot de l’histoire :

 En cette période de guerre les ambitions personnelles s’emballaient. Un professeur de lettres du Lycée, qui se disait ami de la famille personnage ambitieux et sans scrupule, prétendait remplacer Georges –Mathieu dans ses responsabilités, sous prétexte qu’il était un militant démonstratif de la France Libre alors que le père de Pierre observait une réserve toute diplomatique dans l’exercice de ses fonctions. Le matin suivant ayant à faire cours dans la classe en question, il découvrit les dessins, se renseigna et vit le parti qu’il pouvait en tirer. Soigneusement, il essuya le reste du tableau, le lava à l’éponge et après avoir fait la leçon à Jean-Luc en le menaçant de terribles sanctions s’il parlait, alla chercher le Proviseur pour le constat , ajoutant avec perfidie : «  Un garçon de dix ans ne peut dessiner cela de lui-même !... Il aura fallu qu’il entende chez lui des propos pro Allemands !... » Le proviseur, homme sévère mais soucieux avant tout de se faire remarquer par les hautes autorités, ne chercha pas plus loin.

 Cette fois-ci, Georges-Mathieu abandonna son attitude réservée de diplomate et fit sa propre enquête. Les parents de Jean-Luc, intrigués par cette affaire, réussirent à faire avouer leur fils. La confrontation eut lieu au Consulat Général de France.  Le professeur clama en vain sa bonne foi, le proviseur bredouilla qu’il avait été abusé… Le Consul Général de France coupa court et s’adressant à lui : «  Je ne peux pas accepter que cet établissement, fleuron de notre enseignement, soit dirigé par un responsable sans discernement. Ne vous avisez pas de me refaire ce coup là !...  Vous pouvez préparer votre demande de mutation… Quant à vous, Monsieur l’ambitieux, dés le mois prochain, à la suite de mon rapport, vous serez rappelé en France par votre rectorat d’origine. Enfin, dans le souci de préserver l’image du Lycée Français, et non pas la vôtre Monsieur le Proviseur, Pierre restera chez ses parents trois jours mais son renvoi ne sera pas inscrit sur son carnet de correspondance. En revanche je vous invite à infliger à Jean-Luc la même punition et à l’inscrire sur son carnet de correspondance. Vous vous êtes livrés à une dégradante mascarade ! C’est tout, Messieurs !... »

Si son frère ne la lui avait pas révélée, jamais Pierre n’aurait su la vérité. Son père ne lui en a jamais parlé. Fausses apparences et vrais semblants, mensonges charitables et chantages ignobles, il ne ressent dans tout cela que la profonde injustice dont il a été la victime , à deux reprises , dans des affaires d’adultes qui ne le concernaient pas. La correction dont il gratifia Jean-Luc ne calma ni sa révolte, ni son désir de solitude…. armée.

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 (1) Rosbifs: expression populaire utilisée par les jeunes de la communauté française d'Egypte pour désigner les Britanniques

(2) Frogs ( grenouilles): expression populaire utilisée par les jeunes de la communauté britannique d'Egypte pour désigner les Français

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