point godwin et cinq minutes de Godard

Au risque de relancer le juke box voici quelques réflexions concernant ces fameux parallèles historiques avec le nazisme:

Personne n’ignore, du moins l'espère-t-on, les terribles exactions de ce régime qui mit le monde à feu et à sang et dont les séquelles sont encore sensibles de nos jours: déficit démographique, redécoupage géographique de l’Europe et un traumatisme historique qui ne permet aucune résilience.

Cette référence permanente au mal absolu hante les productions artistiques, les décisions politiques ainsi que les réseaux sociaux. Transformé en tabou á ne pas enfreindre au risque légitime de souiller la mémoire des victimes et des martyrs, le régime du troisième reich s’est converti en objet de culte négatif qui étend son ombre sur l’actualité: l’entreprise de “dédiabolisation” du RN par la laïcité et le rejet d’une religion réputée hostile n’en est-elle pas une projection ?

C’est justement cette référence permanente et souvent inconsciente qui est à l'œuvre dans nos convictions citoyennes: “plus jamais ça”! Aussi est-il hors de question d’inviter Marine le Pen alors que l’on prétend se faire inviter dans les universités d’été du RN (Mediapart 2017). En effet la respectabilité de ce parti se voit entachée par le soupçon permanent de néonazisme véhiculé par le racisme de nombre de ses membres, racisme qui fut le socle des idées de Hitler et à l'origine du désastre mondial.

C’est pourquoi il conviendrait de suivre Godard qui refusait toute neutralité fondée sur un équilibre du temps de parole avec des personnes ou des idées relevant du néonazisme afin d’éviter tout délitement de la société vers l'extrême droite. C’est aussi la raison pour laquelle il convient de stigmatiser avec le point Godwin toute référence au passé concentrationnaire pour balayer au nom des victimes les rapprochements délicats. L’inconvénient de ce procédé appliqué au pied de la lettre, hormis la rupture de dialogues naissants entre acteurs ou citoyens opposés, est que l'histoire se convertit en caricature ce qui est bien dans l’air du temps et surtout qu’il acte le rejet du retour de balancier possible, prenons des exemples:

Les antivax' ont recours á l’argument de la mise au ban de la société (voir le billet de ce jour de la modération) alors que personne n’envisage de les exterminer mais leur logique est qu’avec l’informatisation galopante ils sont susceptibles d’entrer dans les systèmes informatiques et de se voir rangés parmi les mauvais citoyens comme c’est le cas actuellement en Chine: le récent documentaire d’Arte peut en inquiéter plus d’un/e. Ce n’est pas le lieu d’ouvrir le débat mais il faudrait prendre en considération le risque de fracture de la société déjà engagée avec la diabolisation des théories du complot qui ne fait qu'en renforcer la spirale infernale: leur argument qui se veut alerte est-il censurable au prétexte qu'il est alarmiste?

Le débat autour de la laïcité et le clivage sur la question du voile fournissent aussi des occasions de rejeter toute comparaison entre la situation des musulmans et celle de leurs cousins juifs, ces questions oú se mêlent race et religion étant particulièrement propices á déchainer les passions avec un conflit actif en arrière-plan. Prétendre comparer les deux situations représente une atteinte aux droits des minorités qui sont protégés par notre constitution et est susceptible de poursuites comme pour le mouvement BDS rendu illégal. Donc les cinq minutes se voient réduites à zéro par la loi qui assimile une minorité à un État pour défendre le libre-échange.

Nous le voyons, s’aventurer dans les sables mouvants du politiquement correct n’est pas sans risques mais entre appeler au meurtre et effectuer un rapprochement historique il y a une nuance qui devrait être prise en considération par les gestionnaires de réseaux sociaux malmenés par tant de violence dans les débats et le déferlement de la haine qui cependant n’est pas unilatéral car laisser éclater sa rage provoquée par de multiples frustrations personnelles est hélas un échappatoire fort prisé. Nous sommes encore au début de cette ère digitale de la communication mondialisée (hormis la Chine, autoexclue) et l’espoir de voir les échanges s’apaiser nous anime. La censure cependant attise les rancœurs et le sentiment d’injustice, aussi cet instrument doit-il être mené avec discernement si l’on ne veut pas courir le risque de se voir taxé de malhonnêteté dans un pays où la liberté d’expression est mise sur un piédestal. La neutralité n’est pas toujours une complicité avec le Mal.

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