La mystification Mélenchon

Le meeting de Mélenchon est une image d'Epinal, l'avatar d'une France disparue bien que partiellement glorieuse... Mais il n'est pas sûr que la nostalgie soit bonne conseillère.

Certes, on nous dit qu'il y avait du monde ce dimanche à la Bastille (cela reste à vérifier) ; certes, le leader du Front de Gauche et co-président du Parti de Gauche parle cru et dru selon ses dires ; certes, on revoit des drapeaux rouges et une France oubliée qui redonnerait espoir... Certes.
C'est oublier un peu vite, au-delà des images d'Epinal nostalgiques d'un passé glorieux entre Front populaire et Libération, le fond de l'affaire pour ce qui nous concerne aujourd'hui.

C'est très bien de citer Hugo, Eluard, Robespierre et de montrer qu'on aime Jean Ferrat mais tout cela ne peut faire oublier que M. Mélenchon ne s'inscrit même pas, en vérité, dans un revival PCF rehaussé par une nostalgie par ailleurs sans fondement. Le chef du Front de Gauche est dans une démarche mitterrandienne aggravée par les occurences relativement récentes de la gauche au pouvoir (1981 n'est pas si loin). A l'examen et à la condition expresse de garder la tête froide, on s'aperçoit que le Front de Gauche porte le même nom que son parti principal et que son chef a des positions bien peu reluisantes même si celles-ci, comme à chaque fois qu'une partie non négligeable du peuple a cru dans son salut via la gauche parlementaire, sont bien souvent - trop souvent - tues.

Chacun de ceux qui se situent, pour aller très vite, à ce que l'on appelle faute de mieux la gauche de la gauche entend dire dans son entourage que Jean-Luc Mélenchon fait des discours formidables, qu'il redonne envie de faire de la politique et qu'enfin, on va voir ce qu'on va voir. L'épatant, dans tout cela, c'est que le coup mélenchonien, à cette aune-là, fonctionne au moins en partie ! D'ailleurs, les gens que l'on voit dans les manifestations du FdG rappellent ceux qui fêtaient la victoire de Mitterrand et qu'on ne revit plus jamais, ensuite, dans les raouts socialistes.

Ce qui est inquiétant, quand même, c'est que M. Mélenchon ne cache même pas son jeu et qu'il est facile de voir, béantes, ses contradictions. Il déteste ceux qu'il appelle les Solfériniens. Nul ne lui en voudra, du côté gauche, mais alors, pourquoi, par exemple, ce culte de Mitterrand, toujours opiniâtrement défendu par le Parti de Gauche ? Mitterrand fut une canaille et ne pas le reconnaître relève de la malhonnêteté intellectuelle et politique. Chacun sait que le précédent président socialiste a introduit le règne de la finance en France et que, sous ses deux mandats, les inégalités ont explosé. Chacun sait que ce triste individu, grand et cynique désorienteur politique, a promu des gens de sac et de corde devenues depuis des figures du sarkozysme comme, par exemple, Bernard Tapie et Jacques Séguéla. Chacun sait bien que dans l'affaire d'Ouvéa, où des patriotes kanaks furent liquidés par la gendarmerie française dirigée par le Chef de l'Etat, Mitterrand a laissé faire pour définitivement assurer sa réélection sur une émotion légitime d'une partie de l'électorat de gauche contre Pons et Chirac.

En réalité, croire que M. Mélenchon n'a qu'un rapport affectif à Mitterrand est une erreur. Ce n'est pas la nostalgie d'un soir lyrique de carton pâte en mai 1981 qui, seule, le pousse à défendre mordicus l'ancien Président de la République. Non. M. Mélenchon s'inscrit dans le droit fil de Mitterrand (et de de Gaulle, du reste) dans sa vision de la France : il est un vrai mitterrandiste. La France unie était le slogan aux relents un peu pétainistes d'un Mitterrand père de la nation en 1988 mais au-delà du slogan, c'est une vision profondément réactionnaire de la France qu'il faut combattre. Il n'y pas LA France mais au moins deux France et celle dont pourraient se réclamer les militants d'une politique émancipatrice fait face, de façon radicalement inconciliable, à celle de 1815 mais aussi de Cavaignac tirant sur les ouvriers au nom de la République en Juin 1848 ou encore celle de la répression de la Commune et des guerres coloniales.

Dans son discours de dimanche à la Bastille, M. Mélenchon a fait litière - comme d'habitude - de cette question-là. Le PG raconte aux foules qui l'acclament un roman national faisant passer la France et les Français pour les porteurs d'un universel qu'on aurait mal inculqué aux indigènes. Mais c'est une sinistre blague !

Que l'on puisse croire, en 1792, qu'il y a des gens pour aimer les missionnaires armés, passe encore... Mais maintenant ? Et puis quoi, le renouveau du discours émancipateur est cocardier en diable ? Mais à ce compte-là, que M. Mélenchon honore les partisans yougoslaves qui n'ont rien à envier aux glorieux soldats de l'an II, qu'il admire La longue Marche des communistes chinois, qu'il salue la lutte des patriotes vietnamiens contre la France puis les USA et le génie du Général Giap et qu'il dise que la grandeur de la France - à supposer que grandeur il y eut - dans les années 1950 et 1960, c'était les porteurs de valise, le Manifeste des 121 ou le stalinien valeureux Henri Alleg ! Qu'il parle aussi de l'indélébile tâche du 17 octobre 1961 !

Mais non, M. Mélenchon s'en vante suffisamment : il est un homme d'Etat ! Il n'empêche que son robespierrisme lacunaire lui fait ignorer que pendant la Révolution dont il se réclame, Marat et les Sans-culottes considéraient l'idée même d'un homme d'Etat comme méprisable et ridicule (voir le très bon livre de Eric Hazan qui fait preuve d'un robespierrisme pondéré, honnête, sagace et dérrrrrépublicanisé). L'homme d'Etat est réaliste, il sait saluer le "patriotisme" armé de Dassault et ne le qualifie pas, lui, de "salopard". S'il salue les opprimés du monde - il est de gauche ! - il garde quand même un oeil sur le standing impérialiste de la France (voir Mitterrand accompagné de Régis Debray à Cancun en 1981) et soutient les interventions en Libye et au Mali. Cela se traduit aussi, immédiatement, par les déclarations stupéfiantes de M. Delapierre sur nos anciennes colonies (voir ici) mais aussi par d'autres propos tout aussi postcoloniaux sur nos colonies actuelles des DOM-TOM (voir , même si le billet incriminé a été... supprimé !) alors qu'il faut soutenir sans réserve et avec enthousiasme le LKP.

Nulle révolution, là-dedans, ou alors citoyenne, c'est à dire de l'ordre du dîner de gala : M. Mélenchon voudrait-il une révolution sans révolution ? Qu'il se réclame alors de Louvet !

C'est que le succès du Front de Gauche, hélas également porté par des gens de bonne foi mais satellisés et éblouis par le succès électoral de leur coalition étrange, représente aussi une régression d'importance dans la politique démocratique progressiste. Il y a dans les soutiens du Front de Gauche, Régis Debray. Celui-ci, un temps habitué des messes basses chez Alain Finkielkraut le samedi matin mais également relais de la thèse raciste des "territoires perdus de la République", est le principal calomniateur, à gauche, de ce que fut Mai 1968. Il est celui qui a diffusé dans une partie de l'opinion l'idée que le grand mouvement de Mai-Juin 68 aux 8 millions de grévistes n'était qu'une partouze libérale-libertaire. Et si, même malgré lui, Dany Cohn-Bendit lui donne raison, le regretté Daniel Bensaïd, Alain Badiou, Pierre Overney, Jacques Rancière ou les ouvriers et ouvrières de LIP démentent, eux, cette vision mensongère à visée sciemment réactionnaire.

C'est qu'on chante La Marseillaise au Front de Gauche où on considère que "le tribun du peuple" autoproclamé, c'est mieux que les comités de soldats anonymes à Draguignan et l'autogestion version LIP et que l'homme providentiel, c'est mieux que le désordre créatif gauchiste des commissions et ou comités divers (d'usine, de cités ouvrières, ...). D'où ces manifestations à l'ancienne où l'on dit (et fait dire par des médias bienveillants) qu'il y a du monde mais dans lesquelles on ne dit rien de singulier, de novateur, sinon la répétition farce de grandes heures disparues.

Le Front de Gauche, ainsi, par la voix de son chef (pour d'autres composantes - minoritaires - du FdG, hélas satellisées, il en va autrement mais elles sont inaudibles) est en effet incapable de parler du pays tel qu'il est et de l'oppression aujourd'hui parce que le pays réel et son peuple multinational lui sont à jamais étrangers. On touche ici au délire laïcard franchouillard de la Mélenchonie. Savent-ils, les manifestants de dimanche, qu'ils ont acclamé le représentant d'un parti qui a voté contre le port de la burqa ? Savent-ils que deux conseillers PG de Paris ont voté, en bons disciples du Père Combes, contre la création d'un centre culturel musulman au prétexte qu'on pourrait, horreur !, y prier ? Vu que ces gens-là, homogènes sur ce point à toute la clique islamophobe de Redeker à Causeur, sont par ailleurs opposés aux prières de rue, que proposent-ils aux fidèles de l'Islam ? Des caves ?

Ne savent-ils pas que Robespierre lui-même était contre la déchristianisation et que nombreux furent les révolutionnaires du XXème siècle qui, comme Rosa Luxemburg, pointaient derrière les campagnes antireligieuses un détournement de la lutte de classe, essentielle celle-là, pour un clivage servant les réactionnaires entre croyants et athées ?

Tous ces points réunis suffisent à interroger à fond la réalité de la promesse politique représentée par le Front de Gauche. Celui-ci ressemble à un mitterrandisme farce dont il a gardé le sens - réactionnaire - de l'Etat et, par conséquent, l'amour pour "la patrie républicaine" impérialiste et la France éternelle et laïque (et surtout pas musulmane !). En cela, comme feu Mitterrand, Jean-Luc Mélenchon est une mystification. Qu'il soit devenu l'idole (pourrie ?) d'une partie significative de la gauche radicale pose un grave problème. Car le terme de tout cela ne peut être, une fois de plus, que la déception et la rancoeur dans le peuple.

Il faut inventer, de façon à la fois nationale, locale et internationale, des façons de faire de la politique en fidélité à Mai 1968. Relancer l'égalité en acte est un jalon essentiel de cette tâche. C'est à mille lieues et davantage du folklore suranné et in fine réactionnaire qui promeut un homme providentiel qui, comme Mitterrand avant lui, a été somptueusement régalé par la République et qui souhaite finir sa carrière en beauté.

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