Une grosse manif pour une politique brumeuse ?

Hier avait lieu la première grande manifestation de soutien aux migrants, depuis le métro La Chapelle jusqu'à la Place de la République à Paris. Si le mot "migrant" est à nos yeux problématique (et que nous lui préférons celui de réfugiés) parce qu'il sous-entend quand même qu'il y aurait des gens (hommes, femmes et enfants) en perpétuelle situation de transit, nous récusons aussi celui de "soutien" car il apparaît qu'hier, on a assisté à une manifestation certes fournie en manifestants mais à la subjectivité politique amoindrie par rapport à la manifestation spontanée d'il y a 8 jours où la révolte et l'engagement militants étaient patents.
Un des aspects du mouvement autour de la question des droits élémentaires pour les mineurs, les réfugiés et les sans-papiers tient à la duplicité d'au moins certains partis de gauche, à savoir ceux qui appartiennent à la majorité municipale parisienne autour de la maire Anne Hidalgo, qui, s'ils manifestent avec moult drapeaux dans les cortèges, mettent leurs éventuelles convictions dans leur poche face au fort mal nommé Parti socialiste puisque ces partis appartenant à la majorité municipale parisienne ont tous approuvé les propositions de Mme Versini hostiles au droit des mineurs sans-papiers à la rue.
La manifestation d'hier était largement, hélas, une manifestation de gens encartés et non tant militant avec ou sans parti comme ce fut le cas lors des rassemblements précédents. Bien sûr, le PS n'était pas là (il y a des limites à l'indécence) mais ses fidèles alliés obéissants étaient, eux, présents sans jamais interpeller la mairie sur ses responsabilités dans une situation d'urgence sociale et sanitaire, situation de laquelle il est possible de sortir par la simple application de la loi ainsi que le rappelle le blog de notre camarade Lingua sur Mediapart.
Rien n'est définitif mais la manifestation d'hier a de quoi inquiéter, y compris au regard de l'histoire politique récente de ce pays. La situation évoque pour beaucoup Saint-Bernard en 1996 et ce rappel est pertinent. A l'époque aussi, la gauche défilait. Il y eut même des manifestations gigantesques depuis la Gare de l'Est avec les dirigeants du Parti socialiste qui, un an après et suite à la victoire de Jospin aux Législatives anticipées de Chirac, refuseraient une régularisation massive et rédigeraient, via le sinistre Chevènement, ce qui s'est appelé la loi de 10 ans et qui, donc, exigeait 10 ans de présence sur le territoire national sans aucun aller-retour dans le pays d'origine pour espérer obtenir une carte de séjour... d'un an et renouvelable. La régularisation Jospin fut un trompe l'oeil. Les lois Chevènement, un mensonge et une infâmie. C'est l'éternelle ritournelle de la gauche, celle de la promesse qui ne peut être tenue.
Autant donc les premières manifestations étaient celles de gens déterminés et révoltés, criant des slogans en phase avec la situation politique réelle faite aux réfugiés ; autant, hier, ce qui défilait dans les rues de Paris ressemblait à une parade (para)syndicale avec partis de gauche venus faire les beaux en déclamant des slogans interchangeables voire irréels et en tout état de cause sans lien véritable avec le réel de la situation dont on peut simplement rappeler qu'elle a pour effet abominable de rendre à nouveau possible, comme au temps de Gavroche et des Misérables de Victor Hugo, que des enfants soient à la rue, abandonnés et livrés à eux-mêmes, sans que l'Etat et ses diverses structures publiques ne s'en soucient (certains élèves scolarisés dorment dehors sans que cela n'émeuve les établissements où ils sont élèves !).
La question politique immédiate n'est pas de savoir si l'on va ou non en finir avec le capitalisme et si le socialisme doit être repensé. La question qui, depuis le début de cette histoire, doit être traitée par l'Etat et la Mairie de Paris est celle du respect du droit des gens et de la loi qui existe depuis environ 70 ans et qui protège les mineurs sans logis mais également des réfugiés dont, par ailleurs, la France du consensus parlementaire, qui réunit via BHL Sarkozy et la gauche, est allée (pour la Libye) bombarder le pays.
Rien de tout cela, hélas, n'a été dit dans cette manifestation certes plus mobilisatrice que les précédentes. La question de la loi apparaît ici et là dans quelques tracts mais elle a été tue dans le défilé et c'est pour nous source d'inquiétude. Les événements passés nous rappellent à quoi il faut s'en tenir s'agissant de la gauche dont la cuisine interne a pour objectif principal de peser face au PS non du point de vue des gens eux-mêmes mais du point de vue des postes et des prébendes à pourvoir. Les articles dans L'Humanité contre les camarades du NPA sont l'illustration de ce point politique critique.
Pour nous, donc, ces manifestations ne peuvent être comme souvent l'occasion d'une courte-échelle aux oppositionnels du Parti socialiste en quête de quelques suffrages. Il a semblé à certains d'entre nous que les réfugiés étaient moins présents et en tout cas moins visibles dans la manifestation d'hier dont, une fois encore, le nombre de gens présents ne dit rien de nécessairement prometteur quant à la suite des évenements. A ce sujet, si la question des frontières est un point important, il nous semble hors de propos s'agissant de la situation des réfugiés déjà ici et ayant donc passé, précisément, la frontière. Nous réaffirmerons donc ce que nous avons toujours dit, à savoir que les gens qui sont ici sont d'ici et qu'il ne peut y avoir de pays démocratique qu'à la condition que chacun compte autant que son voisin, que celui-ci soit un blanc des beaux quartiers de Paris ou bien un récent réfugié d'Erythrée ou de Libye. Enfin, des lois de protections existent, nous demandons seulement mais fermement que l'Etat ne se mette pas hors-la-loi en refusant d'appliquer les lois qu'il a lui-même promulguées. C'est autour de ces points que nous devons réfléchir à la situation et à ses suites.

 

 

                                                                                                                                                                                                               17 juin 2015

                                                                                                                                                                          L'Organisation politique (maintenue)

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