Billet de blog 15 févr. 2010

France Télévisions Publicité: lettre ouverte aux parlementaires

Madame, Monsieur le député,Madame, Monsieur le sénateur,Je prends la liberté de vous adresser cette lettre ouverte parce qu'élus de la Nation, vous avez la charge de faire prévaloir l'intérêt général face aux intérêts particuliers et plus encore aux appétits privés. Or, j'ai le sentiment que, dans mon activité de journaliste sur Mediapart, j'ai mis au jour des faits graves.

Laurent Mauduit
Journaliste, cofondateur de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Madame, Monsieur le député,

Madame, Monsieur le sénateur,

Je prends la liberté de vous adresser cette lettre ouverte parce qu'élus de la Nation, vous avez la charge de faire prévaloir l'intérêt général face aux intérêts particuliers et plus encore aux appétits privés. Or, j'ai le sentiment que, dans mon activité de journaliste sur Mediapart, j'ai mis au jour des faits graves. Des faits qui établissent sans le moindre doute possible que dans une affaire où les intérêts de l'Etat sont en jeu cet intérêt général est en passe d'être piétiné pour que prévalent de formidables appétits privés.

Ces faits graves concernent la privatisation de France Télévisions Publicité, la régie publicitaire du groupe public France Télévisions.

En apparence, certes, vous pourriez penser que cette privatisation est l'une des plus modestes que l'Etat ait jamais conduite depuis 1986 et porte donc sur des enjeux limités. Les apparences sont en effet celles-là : pour qui ne connaît pas les dessous de ce dossier, il ne s'agit que du prolongement de la réforme voulue par le chef de l'Etat visant à supprimer la publicité sur les écrans publics.

Et pourtant non ! Les faits que j'ai mis au jour sur Mediapart attestent que, pour être l'une des plus petites privatisations que la France ait jamais conduite, c'est aussi l'une des plus scandaleuses, tant elle est opaque et tant les conflits d'intérêts dans cette affaire sont innombrables et graves. En voici un rapide aperçu, tel que j'ai pu le reconstituer au fil des très nombreuses enquêtes que j'ai consacrées sur Mediapart à cette affaire :

Alain Minc est ainsi en grave conflit d'intérêts. Conseiller de Nicolas Sarkozy, c'est lui qui lui a soufflé à l'oreille l'idée de la suppression de la publicité sur l'audiovisuel public, dont découle cette privatisation. Or, il est dans le même temps le conseiller de Stéphane Courbit, qui a été choisi comme le probable repreneur de la régie. Plus que cela ! Comme je l'ai révélé, Alain Minc est même intéressé à la fortune de son client, puisque ce dernier lui a octroyé en janvier 2008 un plan d'actions gratuites. En bref, Alain Minc a conseillé le vendeur qu'est l'Etat en même temps que l'acquéreur et va en tirer financièrement avantage.

Stéphane Courbit est lui aussi en conflit d'intérêts. Si les négociations exclusives qui ont lieu actuellement entre lui et France Télévisions aboutissent, il deviendra en effet régisseur d'espaces publicitaires, notamment pour la télévision publique. Or, il est aussi producteur de télévision et contrôle notamment la société de production de Nagui, l'animateur de France 2. Par rapport aux autres producteurs du monde audiovisuel, il sera donc dans une situation avantageuse qui ne serait tolérée dans aucune autre grande démocratie.

Maurice Lévy est aussi en grave conflit d'intérêts. Le groupe Publicis qu'il préside est en effet associé à l'offre de reprise qui a été retenue, celle de Stéphane Courbit. En clair, la firme va jouer sur tous les registres à la fois : elle va acheter des espaces publicitaires, elle va en vendre et elle va dans le même temps avoir un rôle de prescription. Et ce mélange des genres offusque à bon droit toute la profession de la publicité, qui y voit un grave recul par rapport aux règles de transparence et de moralisation voulues par le législateur, au travers notamment de la loi Sapin.

Philippe Santini est aussi en conflit d'intérêts. Le patron de la régie aurait dû être tenu à l'écart de la procédure de privatisation. Or, c'est lui qui depuis six ans promeut cette idée de cession au privé et qui risque d'être l'un des premiers bénéficiaires de la privatisation au travers de la part du capital que Stéphane Courbit s'est engagé à rétrocéder aux salariés et à l'encadrement de la société.

Bref, par quelque côté que l'on regarde cette privatisation, elle contrevient aux règles de transparence et de sincérité qui doivent être la marque de toutes les décisions de l'Etat, a fortiori celles qui mettent en jeu l'argent public. A fortiori quand des proches ou amis du chef de l'Etat - ce qui est le cas d'Alain Minc et de Stéphane Courbit - sont en lice.

Au cours de mes enquêtes autour de cette affaire, j'ai donc été amené à interroger le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, pour connaître la position de la présidence de la République sur ces conflits d'intérêts, qui l'engagent aussi. Jusqu'à ce jour, mes démarches sont restée vaines: je n'ai pas pu obtenir de réponses à mes questions. La privatisation poursuit son cours et l'Elysée n'a rien fait pour la contrarier. Au contraire, tout suggère que la présidence a favorisé la solution Courbit/Minc.

D'où cette lettre ouverte. Madame ou Monsieur le député, Madame ou Monsieur le Sénateur, je me permets de vous écrire pour vous soumettre deux questions. Ne pensez-vous pas que cette privatisation, compte tenu de la tournure qu'elle prend, confine désormais au scandale d'Etat ? Quelle initiative entendez-vous prendre pour faire prévaloir l'intérêt général ? Mediapart s'engage bien évidemment à mettre en ligne toutes réactions que vous voudrez bien nous faire parvenir.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Social
Dans les Ehpad du groupe Orpea, des CDI introuvables
D’après nos informations, des recrues du groupe privé de maisons de retraite doivent, en France, se contenter de signer des CDD au motif qu’il s’agirait de remplacer des salariés en CDI. Or, dans bien des cas, ces salariés n’existeraient pas. Le groupe dément toute irrégularité, assurant qu’« il n’y a jamais eu d’emploi fictif au sein de l’entreprise ».
par Leïla Miñano avec Benoit Drevet (Investigate Europe)
Journal
Quand le comité d’éthique de France TV prend le parti de Korian
Fin 2020, France 3 a diffusé un documentaire sur les morts du Covid dans les Ehpad qui a déplu au groupe privé Korian. Celui-ci a notamment saisi le comité d’éthique de France Télévisions. Une instance présidée par Christine Albanel qui a jugé « à charge » le travail, pourtant approfondi, des journalistes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
L’action des policiers a causé la mort de Cédric Chouviat
D’après l’expertise médicale ordonnée par le juge d’instruction, la clé d’étranglement et le plaquage ventral pratiqués par les policiers sur Cédric Chouviat, alors que celui-ci portait encore son casque de scooter, ont provoqué l’arrêt cardiaque qui a entraîné sa mort en janvier 2020.
par Camille Polloni
Journal — Justice
Le député Guillaume Peltier visé par une enquête
Le parquet de Blois a annoncé, lundi 24 janvier, l’ouverture d’une enquête préliminaire à la suite des révélations de Mediapart sur l’utilisation des fonds publics du député Guillaume Peltier, porte-parole de la campagne d’Éric Zemmour.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
« Violences génocidaires » et « risque sérieux de génocide »
La reconnaissance des violences génocidaires contre les populations ouïghoures a fait l’objet d’une résolution parlementaire historique ce 20 janvier. C'était un très grand moment. Or, il n'y a pas une mais deux résolutions condamnant les crimes perpétrés par l’État chinois. Derrière des objets relativement similaires, se trouve une certaine dissemblance juridique. Explications.
par Cloé Drieu
Billet de blog
Génocide. Au-delà de l'émotion symbolique
Le vote de la motion de l'Assemblée Nationale sur le génocide contre les ouïghours en Chine a esquivé les questions de fond et servira comme d'habitude d'excuse à l'inaction à venir.
par dominic77
Billet de blog
Stratégies de désinformation et de diversion de Pékin sur la question ouïghoure
[Rediffusion] Alors que de nombreux universitaires sonnent l’alarme quant au risque génocidaire en cours dans la région ouïghoure, Pékin s’évertue à disqualifier tout discours alternatif et n’hésite pas à mobiliser ses réseaux informels en Europe pour diviser les opinions et couper court à tout débat sur la question ouïghoure. Une stratégie de diversion négationniste bien familière. Par Vanessa Frangville.
par Carta Academica
Billet de blog
La cynique et dangereuse instrumentalisation du mot « génocide »
La répression des Ouïghours existe au Xinjiang. Elle relève très probablement de la qualification juridique de « crimes contre l’Humanité ». Mais ce sont les chercheurs et les juristes qui doivent déterminer et les faits et leurs qualifications juridiques, et ce le plus indépendamment possible, c’est à dire à l’écart des pressions américaines ou chinoises.
par Bringuenarilles