Billet de blog 24 sept. 2019

ELISE THIEBAUT
Abonné·e de Mediapart

À nos mères inconnues, la matrice reconnaissante

Raconter le passé pour changer l’avenir? C’est ce que je vous propose de faire avec cette édition collective « Nos ancêtres les Gauloises ». En partageant nos mémoires, en creusant les non-dits et les tabous du roman national, il s’agit de donner la parole à celles qui, dans nos généalogies, n’ont pas pu faire entendre leurs voix.

ELISE THIEBAUT
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mon arrière-grand-mère Milla avec mon oncle dans les bras.

Je vous propose ici de partager l’histoire d’une femme de votre famille, dont le destin n’a peut-être pas été conforme, ou dont la mémoire a été effacée.

On nous parle beaucoup de PMA "sans père" aujourd’hui et du malheur que ce serait de vivre sans père. On voudrait nous faire croire que c’est là un moment historique – j’y verrais plutôt un moment hystérique. Car enfin, réfléchissez bien, dans vos lignées vous avez-vous sûrement déjà connu ça.

Je le raconte dans "Mes Ancêtres les Gauloises, une autobiographie de la France" (lire ici l'interview de l'Hebdo du Club de Sabrina Kassa). Dans ma famille, deux de mes arrière-grand-mères, Aimée et et Constance, étaient ainsi ce qu’on appelait « des filles mères ». Sur les actes de naissance de leurs enfants – mes deux grands-mères, Betty et Simone – la mention « née de père non connu » s’affichait largement.

Donner naissance à un enfant sans être mariée était plus fréquent qu’on ne le dit et alors le père, même défaillant, avait tous les droits. Jusqu’en 1912, le code civil interdisait même la recherche en paternité : les hommes pouvaient séduire et abandonner sans jamais être poursuivis. Les femmes célibataires étaient pour leur part méprisées, livrées à elles-mêmes, et s’installaient souvent, quand elles le pouvaient, dans une fiction arrangeante : le père était mort, en voyage ou parti. On cachait les papiers, les actes de naissance, on inventait des histoires et on envoyait les enfants au loin. Souvent, on avait essayé de s’en débarrasser avant la naissance, au risque d’en mourir. Au début du XXe siècle, 5000 enfants étaient abandonnés chaque année à l’assistance publique.

Avec ou sans père

Ma grand-mère Betty n’a pas eu de père. Elle n’était ni folle, ni malheureuse. Au contraire, elle était drôle, pleine de vie, athée et pêcheuse de brochet. Elle adorait son mari, ses enfants et jouer à la belote. Sa première paye, elle l’avait perdue au casino, et son métier était de fabriquer des chapeaux. Un père lui a-t-il manqué ? Peut-être. Ou peut-être pas. L’homme en question était d’après la légende né lui-même dans un bordel, d’une prostituée, et avait disparu sans laisser de traces. J’ai peut-être hérité d’un trait de caractère qu’il avait, par exemple le sens de l’humour ou une certaine façon de renifler quand je suis énervée. Ce que nous lèguent nos ancêtres est toujours mystérieux.

Ces filiations avec ou sans père connus sont autant de récits à opposer aux zélotes du patriarcat qui perdent leurs nerfs à l’idée que la PMA soit accessible aux personnes de même sexe ou aux célibataires. La PMA, ça a toujours existé, sous des formes diverses. Les familles sans père aussi. Ce qui n’a jamais existé, ce sont les filiations sans mère. A part dans la Bible. Dans la genèse, toutes les généalogies sont patriarcales : un homme donne naissance à un homme qui donne naissance à un homme. Les femmes sont littéralement exclues de la filiation. Elles sont là pour « donner des fils » et, parfois, du plaisir. Entre la Maman et la Putain, ce modèle tant vanté par les masculinistes (Zemmour en fait l’éloge ému dans son opuscule intitulé pompeusement Le Premier Sexe – il y en a qui n’ont honte de rien), il n’y avait pas beaucoup de place pour les vies rêvées de nos mères. Mon arrière-grand-mère Aimée était courtisane à Paris – cocotte, coquette horizontale, demi-mondaine. L'autre, Constance, était une femme "galante" ou "entretenue"... Milla, ma troisième arrière-grand-mère, était une femme modeste qui ressemblait à une Indienne (c'est elle qui est en photo sur ce billet). Piqueuse de son métier, elle avait épousé en secondes noces mon arrière-grand-père Ferdinand, syndic des gens de mer à Martigues. Elle a donné naissance à mon grand-père Jean l'année de la grande exposition coloniale à Marseille, en 1906. Et pour ce qui est de Pauline, la quatrième de mes arrière-grand-mères, elle était citée en exemple pour sa piété et fut jusqu'à la fin affectée de mélancolie – un trait de caractère qui se manifestait à travers d'étranges manies concernant son corps.

Albums de famille

Je vous propose donc de partager dans cette édition (cliquez sur "Devenir Rédacteur" pour participer à ce journal collectif) l’histoire d’une femme de votre famille, dont le destin n’a peut-être pas été conforme, ou dont la mémoire a été effacée. Derrière les secrets de famille, il y a plus d’une ancêtre à raconter  : deux grand-mères, quatre arrière-grand-mères... faites vos "je" !

On peut aussi mettre en relation ces récits avec des événements historique ou des débats du présent, comme j'essaie de le faire ici, en regardant la question de la procréation à partir de l'expérience de mes aïeules. Quelle place a eu la religion dans nos vies ? Comment les grandes guerres et les épopées coloniales ont-elles affecté nos généalogies ? De quelle façon les mythes nous ont-ils été transmis – qu’il s’agisse de la séduction à la française, de la République triomphante, de la révolution ou de la laïcité ? En se penchant sur nos histoires singulières, on se réapproprie cette grande histoire et on en déjoue les pièges : à vos plumes (ou, plutôt, à vos claviers !). Peut-être préférerez-vous envoyer des photos d'album, avec la légende correspondante : libre à vous de trouver le moyen de raconter ce puzzle où nos identités se recomposent en permanence, quelles que soient nos origines.

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