L'Hebdo du Club #61: parole de Gauloise!

L'Hebdo du Club fait sa rentrée avec Elise Thiébaut, une autrice et contributrice bien connue du Club qui vient de sortir un essai qui secoue drôlement l'actualité. Le livre s'appelle « Mes ancêtres les Gauloises. Une autobiographie de la France », il y est question de test ADN, de femmes galantes et de l'histoire coloniale vue par «une gauloise». L'Hebdo s'achève par un appel à contributions. C'est le moment de faire parler vos ancêtres !

L'autrice de « Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font » est de retour !  Elle vient de publier un nouvel essai tout aussi étonnant (sur une autre histoire de sang !) qui explore sa généalogie et son héritage génétique pour mieux se réapproprier son identité. Dans « Mes ancêtres les Gauloises. Une autobiographie de la France » (La Découverte), elle s'est livrée à un test ADN et à une enquête familiale pour nous livrer un autre récit de la France, qui n'a pas peur d'aborder les tabous et les non-dits. Les cocottes et les courtisanes du XIXe siècle, l'impact de la traite négrière et de la colonisation sur sa vie (ses privilèges !)... Sans pour autant chercher à déconstruire le roman national, elle nous propose une balade dans les plis de l'histoire. Et les plis, comme chacun le sait, c'est très bavard ! 

Cette interview, réalisée avec ma collègue Livia Garrigue, se conclut par un appel à contributions que le Club se fera un plaisir de soutenir. 

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Le Club de Mediapart - Commençons par votre démarche générale, avez-vous fait un test ADN dans le but d’écrire le livre ou au contraire avez-vous écrit le livre après avoir fait un test d’ancestralité ?

Elise Thiébaut : J’ai fait un test d’ancestralité pour écrire le livre, clairement ! 17 millions de personnes dans le monde ont déjà testé leur ADN pour en savoir plus sur leurs origines. J’avais envie de savoir comment ça fonctionnait, jusqu’à quel point c’était fiable et surtout j’étais curieuse de savoir vers quoi ça allait m’amener. Qu’est-ce que j’allais faire de ces résultats, moi, avec mon imaginaire, ma culture et l’histoire de ma famille…

CM - Quels étaient vos a priori sur le sujet ?

Quand on me parle de génétique des populations, bien sûr j’ai des signaux d’alerte qui font des hurlements stridents. J’avais le sentiment que derrière la « célébration de la diversité » on risquait de réveiller des idéologies racialistes. Et de fait, tant que l’on ne définit pas ce que l’on entend par « je suis à 30% italien » ou à « 40% anglo-saxon » (et on le définit jamais !), on est forcément dans une description identitaire fallacieuse, qui standardise notre façon de nous penser comme peuple ou culture : ça valide et ça entretient des stéréotypes comme « j’aime la pizza parce que j’ai des gènes sardes, ou le whisky parce que j’ai des ancêtres irlandais ». Ça peut sembler rigolo ou folklorique, mais c'est souvent dangereux de se définir par ses gènes. L’histoire nous l’a prouvé plus d’une fois.

CM - Les résultats des tests sont-ils si difficiles à interpréter ? Et combien cela coûte-t-il ?

Oui, car ils sont extrêmement vagues. C’est un peu comme des interprétations astrologiques, mais derrière l’astrologie, il y a de l’astronomie, il y a des étoiles aussi, donc j’ai voulu essayer de comprendre quels étaient les ressorts scientifiques. En fait très rapidement, j’ai eu le sentiment que tout cela participait à une collecte très discutable d’ADN au plan mondial. Personnellement, j’ai fait le test le plus basique qui « assure » ne pas vendre les données, mais bien sûr il n’y a aucun moyen de le vérifier. Quant au prix, il varie entre 70 et 150 euros pour un test basique. Pour les recherches plus approfondies, comme la recherche de parentalité et de cousinage, ça peut aller jusqu’à 1000 euros. 

CM - Dans le livre, vous semblez tiraillée entre les résultats et leur interprétation, et un regard critique sur la démarche et sur la mode des tests ADN. Comment avez-vous géré cette contradiction et quel a été l’intérêt réel de ce test d’ancestralité ?

Ce qui était très difficile, c’était de m’appuyer au départ sur des tests dont j’ai découvert que la valeur des résultats était très faible. Mais comme je ne pouvais pas non plus dire « c’est n’importe quoi » - car de fait, beaucoup d’études montrent que la génétique des populations, ça existe, il y a une validité scientifique indéniable qui permet notamment de retracer l’histoire de l’espèce humaine et des migrations - j’ai décidé d’utiliser un résultat personnel comme fil rouge pour raconter des choses que j’aurais racontées de toute manière, que je connaissais déjà… 

CM - Dans votre enquête, vous apprenez l’histoire cachée de vos grands-mères et à partir de là, découvrez tout un pan de votre histoire personnelle. N’est-ce pas la preuve que seul le récit peut donner les clés de notre histoire ?

En fait c’est en discutant des résultats de mon test génétique avec ma mère qui était très malade (et donc sous morphine, ça aide à parler !) que celle-ci a commencé à évoquer mon arrière-grand-mère, dont la vie était auréolée jusque-là d’un grand mystère. En creusant cela, ma mère a fini par lâcher qu’il y avait des histoires de prostitution, de viols, de grossesses non désirées. On disait « Ah, la grand-mère, elle était coquine, elle avait la cuisse légère », ce genre de choses. C’est ce qui m’a mise sur la piste. A travers des récits d’époque, je me suis penchée sur la vie parisienne au XIXe siècle, et la façon dont les courtisanes et les cocottes avaient contribué à façonner ce célèbre mythe de l’amour et de la séduction à la française, souvent évoqué aujourd’hui encore pour justifier des violences sexuelles, mais aussi pour assigner les femmes à la soumission – ce dont les idéologues identitaires sont des passionnés. Et je suis aussi allée fouiller du côté de l’argent : les plus grandes fortunes aujourd’hui sont encore fondées sur ces femmes, ambassadrices du luxe et de la luxure, avec une dimension patriarcale, capitaliste, et même raciste : la Belle Epoque, c’est aussi celle des conquêtes coloniales. Céleste Mogador, une célèbre courtisane, portait ce nom en référence aux bombardements de la ville de Mogador, aujourd’hui Essaouira au Maroc.

CM - À certains moments, vous choisissez des filiations littéraires. A d’autres moments, sans le revendiquer, vous mélangez des éléments biographiques à d’autres plus éloignés comme l’histoire des Amazones. Comment expliquez-vous ces compositions ?

Devant les résultats du test, je me suis dit que c’était intéressant de partir à la recherche de mes filiations imaginaires, symboliques ou même rêvées. Je ne cherchais pas à déconstruire le mythe national – d’autres, plus qualifié·es, le font très bien, comme Suzanne Citron, Laurence de Cock ou Mathilde Larrère – mais plutôt à donner un outil positif de reconstruction de la singularité, et de montrer que c’est une quête à la fois collective et relative, et non une vérité fermée. Ce que l’on est change au fil du temps, au fil des circonstances. Génétiquement, c’est d’ailleurs attesté. Nos identités et nos récits sont en perpétuel mouvement. En m’appuyant sur le mythe des Amazones, j’ai par exemple essayé de réhabiliter aussi bien les courtisanes que les révolutionnaires, exclues du roman national, en qui je me reconnaissais. J’ai voulu raconter à travers elles des héroïnes hors-normes, frondeuses, jouisseuses et joueuses. Mais aussi comprendre comment le patriarcat s’est construit à travers une généalogie exclusivement masculine qui efface le féminin, surtout quand il est source de puissance, comme avec les Amazones.

CM - Vous partez aussi de l’angoisse du « grand remplacement » pour en arriver à réintégrer dans votre récit la période coloniale. Un autre non-dit…

Je suis née à Marseille en mars 1962, et ma naissance est baignée dans cette période particulière de la guerre d’Algérie, comme je le raconte dans le livre. Au-delà, j’ai pris connaissance de ce pan d’histoire coloniale que j’ai cherché à relier à l’histoire de ma famille : comment des marins de Marseille ont pu participer à la traite négrière, par exemple, ou comment la culture colonialiste se diffusait à travers les grandes foires ou l’exposition coloniale de 1906, date de naissance de mon grand-père. L’histoire de la traite négrière à Marseille, il n’y a qu’un historien qui travaille dessus à ma connaissance, Gilbert Boti. Pourtant, toute la ville de Marseille, les quartiers, sont marqués par cette histoire, avec les manufactures de tabac, les raffineries de sucre… C’était très important, mais ça reste impensé, comme si ça ne faisait pas partie de l’Histoire et de nos histoires.

CM - Comment la chape de plomb nationale a agi sur votre famille ? 

Mon père est né en 1939. Pour ne pas faire partie des appelés du contingent, il s’est engagé en 1958 dans l’armée pour échapper à la guerre. C’est ce choix paradoxal qui lui a permis d’éviter de faire la guerre d’Algérie. Par ailleurs, l’Algérie était présente dans ma famille car la sœur de ma mère a épousé un Kabyle, et nos familles étaient très proches quand j’étais enfant, donc traversée par cette histoire non dite aussi. Mais le non-dit, c’est également celui du racisme systémique : j’ai grandi dans une société française façonnée depuis des siècles par la conviction que les blancs étaient supérieurs aux noirs. J’ai appris à lire avec une méthode mettant en scène un petit enfant noir, faisant passer la colonisation pour un jardin d’enfant. Et ensuite, toute la culture antiraciste que j’ai reçue dans ma famille reposait sur l’idée que les différences n’existaient pas, que nos conditions étaient similaires, que seules comptaient les différences de classe. Ça ne permet pas de penser le racisme systémique… et encore moins de remettre en question le rôle qu’on peut jouer dans cette histoire.

CM - Est-ce du repentir comme disent certains…?

Ce serait absurde de parler de repentir car je ne me sentais pas coupable, moi, personnellement de cela. Par contre, j’avais le sentiment qu’il fallait enfin prendre en compte dans l’équation l’impact qu’avait eu la colonisation, par exemple, sur des familles françaises dites de souche, en termes de traumas ou de bénéfices.

CM - Est-ce que vous-même vous avez pris conscience de ce problème en faisant votre enquête ?

La chose qui m’a fait honte en écrivant ce livre, c’est de réaliser à quel point je ne connaissais pas du tout cette histoire. Soulever ces questions était difficile parce que ça m’obligeait dans un sens à transgresser des tabous, des évidences, à questionner des préjugés qui m’habitaient. C’est un peu comme mon livre sur les règles : j’ai été élevée en croyant que « je savais ». Et là, en fait, je me rendais compte que je ne savais pas. Ça a changé ma posture générale.

CM : Au début du livre vous évoquez le « privilège blanc », à savoir que « si vous êtes blanc, votre race aura très certainement, d’une manière ou d’une autre, une influence positive sur votre parcours de vie. Sans même que vous ne vous en rendiez compte ». Vous dites aussi, être blanc, c’est être a priori innocent…

C’est Reni Eddo-Lodge qui l’écrit et ça m’a paru important d’y réfléchir, même si ça n’a pas été très agréable de me rendre compte que j’avais en quelque sorte marché dans cette combine consistant à nier que j’avais des privilèges, sous prétexte que j’étais opprimée par ailleurs, ou que je n’avais pas moi-même des comportements racistes. Et je trouve que c’est nécessaire aujourd’hui de faire face à cette histoire, d’accepter les remises en cause, les critiques, les contradictions qui sont renvoyées par exemple au féminisme qualifié de « blanc ». C’est le minimum si on veut pouvoir créer des solidarités, dépasser les clivages, pas en niant les différences d’expérience, mais en les croisant : on a besoin de se retrouver, de dialoguer, de s’engueuler, de se réconcilier. De s’écouter aussi, avant tout.  

CM - Vous avez aussi fondé votre enquête sur des témoignages oraux et des récits de famille. Comment vous y êtes-vous prise pour dépasser les non-dits et les tabous familiaux ?

Je n’ai pas eu de méthode très précise mais je me suis beaucoup appuyée sur des documents, des lettres, des photos… À l’occasion de fêtes ou de rencontres informelles, je posais des questions. Il y a eu pas mal de choses qui me sont venues pendant l’agonie de ma mère parce que nous avons passé beaucoup de temps ensemble à parler. J’avais aussi les documents de mon père qui avait déjà mené l’enquête sur l’arrière grand oncle missionnaire en Birmanie… J’avais donc déjà un texte de lui, que je cite dans le livre.

CM – Quel accueil avez-vous reçu de vos premiers lecteurs ?

Les gens qui l’ont lu ont tout de suite été plongés dans l’histoire de leur propre famille. Je pense que l’antidote au roman national et aux assignations, c’est de se réapproprier nos histoires, nos mémoires. S’autoriser à les raconter, ne pas penser que l’on est en décalage, ou en contre. Je n’étais pas en train de me dire, je suis contre le récit national ou je n’aime pas mon pays. Je ne me définis pas par rapport à ça. Mon objectif est plutôt d’ouvrir une conversation sur nos mémoires et la façon dont ça interagit entre le collectif, le familial, l’individuel et nos représentations. Si on creuse un peu, on se rend compte que rien ne correspond jamais. J’aimerais bien poursuivre cette démarche sur mon blog d’ailleurs.

CM - Quels contours donner à cet appel ? Pensez-vous qu’il faut-il mettre l’accent sur les femmes ?

Pour commencer et rendre les choses plus faciles, ceux qui veulent participer pourraient parler d'une personne emblématique. Dans chaque famille, il y a une personne ou une histoire non-conforme : des déserteurs, des fugues amoureuses, des enfants non reconnus, des mariages forcés, des orientations sexuelles opprimées, des métiers ou des talents méconnus. Pour les femmes, les savoirs sont souvent piétinés ou minorés. Derrière les secrets de famille, il y a la résistance des unes et des autres à la tyrannie du récit national. En les partageant, sans faux-semblants, j’ai l’espoir qu’on puisse échapper aux pièges identitaires pour nous réapproprier un avenir commun. 

 

Retrouvez ici l'appel à témoignages dans le blog d'Elise Thiébaut. 

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