Brexit : le parlement britannique gagne sur tous les tableaux

Pour Mediapart, l’essayiste allemande Carolin Emcke est revenue sur le Brexit, qui illustrerait selon elle « le sabotage de la volonté des citoyens ». Elle compare le parlement britannique à un « théâtre de jeux circassiens et de scènes tapageuses ». Une autre lecture des événements contredit cette vision du Brexit qu'elle partage avec une grande partie de la presse française.

Le Premier Ministre du Royaume-Uni, David Cameron (au premier plan sur la photo) avait réussi à arracher trois concessions majeures au Conseil Européen, que préside Donald Tusk (en arrière plan). Ils discutent ici en aparté dans le grand sanctuaire Ise - Ise-jingū  (Japon) lors du G7 2016. © Photographe:  Ken Shimizu  Source: EC - Service audiovisuel Le Premier Ministre du Royaume-Uni, David Cameron (au premier plan sur la photo) avait réussi à arracher trois concessions majeures au Conseil Européen, que préside Donald Tusk (en arrière plan). Ils discutent ici en aparté dans le grand sanctuaire Ise - Ise-jingū (Japon) lors du G7 2016. © Photographe: Ken Shimizu Source: EC - Service audiovisuel

Revenant « sur les failles du référendum sur le Brexit en 2016 », et sur « les leçons à tirer pour les pratiques de la démocratie en Europe », Carolin Emcke compare le parlement britannique à un « lieu de jeux circassiens et de scènes tapageuses » (1). Un vrai cirque avec des polichinelles qui exhiberaient, selon elle, cette pauvre Theresa May, pour mieux la ridiculiser avant de la faire déguerpir de la piste, à grands coups de chaussures de clown dans le derrière ! Elle ne le dit pas sous cette forme mais les mots et les expressions qu'elle emploie y font irrésistiblement penser.
Une autre lecture des événements contredit sa vision « sur les failles du référendum sur le Brexit ». Et met en lumière, dans une perspective historique, le conflit de pouvoirs entre le gouvernement et le vénérable parlement de Westminster, sa Chambre des communes notamment.
"Sabotage de la volonté des citoyens" ? Sans doute… Les critiques que porte Carolin Emcke sur l’échec des promesses nationalistes sont fondées. Elle vise juste quand  elle dévoile « le vrai visage de populistes comme Boris Johnson : des rhéteurs cynico-acrobatiques qui se soucient de la participation du “peuple“ comme d’une guigne. »
Mais, en la paraphrasant, on est en droit de lui faire remarquer qu’avant tout, il y a eu «le sabotage de la volonté des représentants légitimes du peuple britannique », par David Cameron et son gouvernement.

Le référendum : une forme de démocratie ? Non ! Au mieux... un outil

Au Royaume-Uni, la loi n'est pas faite par le peuple mais ses représentants... Nuance ! En aucun cas dans ce pays, le référendum ne saurait constituer une forme de démocratie. L'Allemagne nazie a montré qu'on pouvait pervertir un référendum par le terreur.
Au mieux le référendum s'avère un outil utile à une démocratie... On cite souvent la Suisse en exemple mais en omettant d'indiquer que ce pays distingue entre les référendums obligatoires... pour réviser la constitution, adhérer à une organisation de sécurité collective ou une communauté supranationale... et les autres, facultatifs, demandés par un nombre significatif de cantons et de citoyens.

Un avertissement pour les Français

En France, le Brexit est un avertissement pour tous ceux qui pensent qu'avec le RIC (référendum d'initiative citoyenne) la voix du peuple se fera mieux entendre. D’aucuns estiment qu’il ne ferait pas mieux qu’un parlement français qui évolue depuis des lustres dans la confusion des pouvoirs, ruineuse pour les finances publiques…  avec aujourd'hui à sa tête une majorité de béni-oui-oui dont le seul mérite est d’avoir participé à l’élection du président Macron et d'accepter des ralliements, peu glorieux, de dernière minute. Face à une opposition principalement composée de « Latinos » populistes et de nationalistes... Mais cela est une autre histoire.


Au Royaume-Uni le dernier mot revient au parlement. Pas au gouvernement !

Au Royaume-Uni, le peuple peut donc être consulté par référendum mais le résultat n'a pas force de loi. Le dernier mot revient au parlement. Pas au gouvernement, comme ont voulu le faire croire Cameron... et May.
David Cameron porte la responsabilité de la décision stupide du référendum sur le Brexit, une procédure inusitée au Royaume-Uni (un seul cas dans toute son histoire !) Au-delà de cet épisode, historique, qui voit le gouvernement et le parlement se livrant bataille pour assurer leur primauté sur la politique du Royaume, le principe de souveraineté du parlement est rappelé haut et fort :  seule la loi adoptée par le monarque et les deux chambres est supérieure à toute autre source de droit. Notamment sur le droit européen élaboré sur le continent, quand bien même « la Court Suprême reconnaîtrait, au moment même où le Royaume-Uni s’apprête à se retirer de l’Union, que le droit européen est une source directe du droit britannique ». Une reconnaissance qui interpelle le juriste Thibault Guilluy  :  « Les juges britanniques face au Brexit : une revanche posthume du droit de l'Union européenne ? » 
Le Brexit ne saurait donc se 
réduire à une querelle épidermique entre nationalistes, populistes et partisans de l'UE. Les enjeux sont les institutions, l'identité profonde des Britanniques et l'unité du Royaume. Dans ce débat, les parlementaires britanniques veulent avoir le dernier mot. Ils l'ont déjà sur le gouvernement. Ils ont barre sur les autorités de l'UE.


Le Premier ministre David Cameron a eu "les yeux plus gros que le ventre"

Mais que diable est-il allé faire dans cette galère du référendum alors qu'il avait gagné, haut la main, le référendum sur l'indépendance de l'Écosse, et arraché trois concessions majeures au Conseil Européen que préside Donald Tusk ? Des concessions qui changent la face de l'Union Européenne !
Le référendum sur le Brexit n'aurait pas eu lieu sans la "volonté" du Premier ministre David Cameron d'assurer la primauté de son gouvernement sur le parlement de Westminster, de le court-circuiter en s'adressant directement au peuple par référendum. Au Royaume-Uni, le référendum n'a pas de force légale. Pouvait-il se passer de l'avis éclairé de la Chambre des lords et de la Chambre des communes, celle des élus du peuple, expressément mandatés, les deux chambres étant tout à fait capables d'apporter une réponse, nuancée et assurée, à la question : "Le Royaume-Uni doit-il rester un membre de l'Union européenne ou quitter l'Union européenne ? " 
David Cameron a livré le combat de trop. Il l'a perdu. Pas devant l'UE. Devant son propre peuple... et devant l'histoire ; aujourd'hui, le parlement de Wesminster  fait mordre la poussière à son successeur, Theresa May.


« Ooorder ! »

Le Brexit est avant tout un combat entre deux institutions britanniques, entre le gouvernement et le parlement, chacune des institutions voulant avoir le dessus sur l'autre. Au Royaume-Uni la tradition à force de loi, comme le fait remarquer à l'occasion le spectaculaire et très apprécié Speaker John Bercow, le président de la Chambre des communes britannique, qui s’est imposé comme une figure emblématique des débats sur le Brexit, n'hésitant pas à invoquer une convention du XVIIe siècle... !  « Ooorder ! »

La Première ministre Theresa May humiliée

Depuis le désastre du référendum, le deuxième dans toute l'histoire de la Grande-Bretagne, Westminster a repris ses droits et la Première ministre, Theresa May, rampe aujourd'hui sous ses fourches caudines... allant jusqu'à implorer l'acception de son "Brexit doux" en échange de sa démission !

Une épée de Damoclès plane désormais sur les institutions européennes

Cette situation fait le délice des parlementaires britanniques. D'autant qu'avec l'activation de l'article 50... et la décision définitive restant en suspens, comme repoussée aux calendes grecques avec l'assentiment presque complice, sinon très compréhensif, d'un Conseil européen sans génie, timoré, les parlementaires britanniques tiennent le résultat du référendum sur le Brexit suspendu au-dessus de l'Union européenne comme une épée de Damoclès... avec trois concessions ahurissantes qui pourraient faire tâche d'huile, s'étendre à d'autres pays de l'Union : la première concerne l'immigration. Elle autorise Londres à décréter selon son bon vouloir et sans délai, un moratoire de plusieurs années sur les aides sociales dont jouissent les Européens qui travaillent dans le pays. 
La seconde est une dérogation de taille : plus besoin aux Anglais d'être déterminés « à établir les fondements d'une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens...»  C'est l'Europe à la carte ! Autrement dit la dilution, la fin de l'Union Européenne.
La troisième concession relève purement et simplement de l'arrogance : le droit de regard sur la politique de l'euro alors que le Royaume-Uni ne l'a pas adopté comme monnaie !
Un Français, un grand Européen, avait compris la force d'une institution comme celle du parlement britannique : Jean Monnet.
Un parlement qui illustre à merveille son propos sur les hommes et les institutions :  « Rien n'est possible sans les hommes, rien n'est durable sans les institutions. [...] » (2)

Les parlementaires britanniques, maîtres du jeu

Si le Premier ministre David Cameron, trop gourmand, n’avait pas joué avec le feu, le Royaume-Uni avec « trois concessions » arrachées in extremis au Conseil Européen, juste avant le référendum de 2016, conduirait aujourd'hui à sa guise le reformage des institutions européennes. Rien ne lui interdit de l’entreprendre en cas de désactivation de l’article 50… ! Là encore, ce sont les parlementaires britanniques qui décideront de sa désactivation et de la suite donner aux relations avec le continent et le reste du monde. Pas leur gouvernement. Encore moins les dirigeants de l'Union Européenne !

(1) "Brexit: le sabotage de la volonté des citoyens"
(2) Mémoires, Jean Monnet, éd. Fayard, 1976, p. 412

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.