Brexit : une poudrière pour l'unité du Royaume-Uni qui fait reculer Theresa May

On a parlé du Brexit le 9 mai dernier à Marseille. « Une poudrière qui pourrait faire exploser l'actuel Royaume-Uni de Grande-Bretagne... et d'Irlande ! s'est exclamé le conférencier Jean-Gérard Lieberherr, de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe à Lausanne (Suisse) et du mouvement Stand up for Europe ». Les faits, hélas ! pourraient lui donner raison.

Comité Européen Marseille

"Trois concessions !" De gauche à droite : le conférencier, Jean-Gérard Lieberherr - Lisette Narducci, maire du 2e secteur de Marseille - Monique Beltrame, présidente du Comité Européen Marseille. © Legisport "Trois concessions !" De gauche à droite : le conférencier, Jean-Gérard Lieberherr - Lisette Narducci, maire du 2e secteur de Marseille - Monique Beltrame, présidente du Comité Européen Marseille. © Legisport
Retour sur la conférence donnée le 9 mai dernier à la mairie du 2e à Marseille, à l'occasion de la journée de l'Europe, par Gérard Lieberherr* de la fondation Jean Monnet pour l'Europe, condensé paru dans dans le billet précédent de Carnets d'Europe.
Jean-Gérard Lieberherr avait captivé son auditoire avec ses connaissances historiques sur le Royaume-Uni, un pays pionnier en matière de démocratie... qui a conçu très tôt, et avant tout le monde, l'idée révolutionnaire de faire une union entre Européens.
Le Brexit nage à contre-courant de son histoire.
Le conférencier a livré à son auditoire les clés qui permettent aujourd'hui de comprendre la décision toute récente de Theresa May, qui souhaite "un Brexit doux".

Vidéo : le conférencier Jean-Gérard Lieberherr. Au centre : Lisette Narducci, maire du 2e secteur. À droite : Monique Beltrame, présidente du Comité Européen Marseille. © Philippe Léger

Le problème irlandais a ressurgi brutalement avec ce maudit Brexit. Après 20 ans de paix, il ravive le spectre de la restauration d'une frontière entre les deux parties de l'île. Une poudrière pour l'unité du Royaume-Uni qui fait reculer Theresa May.
Le problème irlandais est insoluble, d'abord sous son aspect économique. Des dizaines de milliers de camions franchissent chaque année la frontière, autant de contrôles à effectuer... c'est mission impossible. Le rétablissement de la frontière serait aussi synonyme de chômage, pauvreté et discrimination à l'emploi. Elle contraindrait de nouveau les Irlandais catholiques à la pauvreté et à l'émigration ou à cuire dans leur jus selon la recette mijotée par les loyalistes protestants.
Un report de cette frontière en mer d'Irlande ne résoudrait pas le problème. Il équivaudrait au maintien de l'Irlande du Nord dans une union douanière avec l'UE... avec le risque qu’un vote populaire ne précipite la réunion de la province irlandaise du Nord avec la République d'Irlande. Ce risque a été accepté par Londres (accord de paix signé le 10 avril 1998, dit « accord du Vendredi Saint »). Inacceptable pour les loyalistes !
Le Brexit condamne les Irlandais à un dilemme. Quelque soit la solution retenue, elle sera forcément dangereuse pour la paix.
En 25 ans, grâce à l'Europe, le taux de chômage est passé en Irlande du Nord de 26,5% à 2% et les  discriminations ont fortement reculé. Aujourd'hui, beaucoup d'Irlandais, d'obédience catholique ou protestante, se sentent avant tout Irlandais. Et Européens.
Pour beaucoup d'entre eux, rétablir la frontière, c'est lâcher la bride aux extrémistes. C'est « retour vers l'enfer.»
Il faudrait alors beaucoup de patience et de sagesse aux Irlandais... sinon de larmes, pour éteindre le feu allumé par les Brexiters.
L'Angleterre veut aussi s'approprier la part du lion en rapatriant en faveur du Parlement de Westminster des compétences actuellement détenues par Bruxelles dans des domaines comme l'agriculture, la pêche ou encore l'environnement. C'est un casus belli pour le Parlement écossais qui entend bien récupérer ses pouvoirs. Il l'a fait savoir pas plus tard que le 15 mai, au moment où nous mettions notre billet sur le marbre. Dans la cuisine politicienne, le torchon brûle entre Theresa May, Première ministre du Royaume-Uni, et  Nicola Sturgeon, Première ministre indépendantiste de l'Écosse...

Les Anglais veulent réduire l'Union européenne à une simple  zone de libre échange
Le Brexit ne fait pas que des malheureux parmi les Européens convaincus. Comme l'a fait remarquer Jean-Gérard Lieberherr, sous la pression de ce référendum britannique à haut risque (lequel a débouché finalement sur le Brexit), l'Union européenne avait fini par faire 3 concessions majeures au Premier ministre Cameron (vidéo).
La première concerne l'immigration. Elle autorise Londres à décréter selon son bon vouloir et sans délai, un moratoire de plusieurs années sur les aides sociales dont jouissent les Européens qui travaillent dans le pays. 
La seconde est une dérogation de taille : plus besoin aux Anglais d'être déterminés « à établir les fondements d'une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens... C'est l'Europe à la carte ! » s'est exclamé l'orateur. En fait, rien n'empêche d'autres États de formuler la même demande. C'est aussi à terme la réduction redoutée de l'Union européenne... Elle régresserait en zone de libre échange, à la dimension du continent certes, mais avec un moins : celui de la libre circulation des personnes. Elle serait supprimée. Une zone commerciale spécialement taillée pour satisfaire l'appétit vorace des boutiquiers et banksters anglais qui interprètent à leur manière le traité de Rome !
La troisième concession relève purement et simplement de l'arrogance : le droit de regard sur la politique de l'euro alors que le Royaume-Uni ne l'a pas adopté comme monnaie !

Les Anglais veulent transformer l'Union européenne en une simple zone de libre échange

"The White Rabbit in Herald's Costume" by John Tenniel (illustrateur britannique 1820-1914) © John Tenniel "The White Rabbit in Herald's Costume" by John Tenniel (illustrateur britannique 1820-1914) © John Tenniel


Il est clair que le Premier ministre Cameron a cru gagner la partie contre l'UE avec deux fers au feu : ce « pac » de trois concessions et le référendum sur le Brexit. Il a fait un pari risqué, remettant en cause l'unité de l'Europe et du Royaume-Uni. Et son avenir politique. Il pourrait être perdant sur tous les tableaux.
À tout le moins, trois horreurs seront effacées d'un coup de balai magique par la bonne fée Europe le 29 mars 2019 à minuit... Tim Barrow, représentant permanent du Royaume-Uni auprès de l'Union européenne, a remis la lettre actant le déclenchement de l'article 50 à Donald Tusk, président du Conseil européen. Ce déclenchement a marqué le point de départ du processus de négociations conduisant à la sortie du pays de l’UE. Les négociations officielles entre Londres et l'Union européenne doivent donc s’achever deux ans après, le 29 mars 2019, comme prévu par les traités.... à moins que la vilaine sorcière Albion ne sorte d'ici là un nouveau lapin de son chapeau pointu... Histoire de faire encore courir le président Juncker et faire perdre patience à Michel Barnier, le négociateur en chef valeureux de la Commission chargé de la conduite des négociations avec le Royaume-Uni. Mais quelle sera l'attitude du Conseil européen... ? 
Ne va-t-il pas, une nouvelle fois, lâcher la proie pour "Londres" ?
Vu ses divisions internes (l'Italie, la Hongrie, la Pologne... ne partagent pas les mêmes vues que l'Allemagne et la France),  ne risque-t-il pas de consentir à une Europe "à la carte", à la transformation de l'Union Européenne en simple zone de libre-échange après avoir cédé sur trois points cruciaux... juste avant le référendum sur le Brexit ? Philippe LEGER

* Gérard Lieberherr est membre de la « Fondation Jean Monnet pour l’Europe » à Lausanne (Suisse) et du mouvement « Stand up for Europe ! » 

** La construction européenne a commencé officiellement le 9 mai 1950 avec la déclaration du ministre des Affaires étrangères français, Robert Schuman, appelant à la création d'une Communauté européenne du charbon et de l'acier, dont les pays membres mettraient en commun leur production de charbon et d'acier.
La CECA (membres fondateurs: France, Allemagne de l'Ouest, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxembourg) est la première des institutions supranationales européennes qui donneront naissance à ce qu'on appelle aujourd'hui « l'Union européenne ».

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