La fondation philanthropique

… au nord, il y a cinq ans, c’était encore un quartier d’habitations. Très dense. Une cité avec plusieurs barres d’immeubles. Les Philanthropes l’ont fait évacuer juste après le deuxième grand confinement. Il fallait désengorger les métropoles, re-végétaliser les périphéries pour lutter contre la pollution et les épidémies.

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attendre plus que ça à faire. On ne voit plus rien, on ne peut plus circuler. Je hais les orages. Le tonnerre me déchire la poitrine. L’eau cherche à s’infiltrer partout. Comme si les éclairs me ciblaient personnellement. Le flash final ! J’ai toujours cette même idée folle : la foudre tombera sur moi. Parmi les milliers d’autres corps, je vois le mien foudroyé. Les passantes me regardent, gisante : pauvre femme. Je n’entends plus leurs souliers tapoter autour, les voix des enfants qui questionnent sous les parapluies. Les crapauds-buffles clapotent, reniflent ma chair brûlée. Finir comme ça, pas de chance. Au loin, la sirène de l’ambulance ; elle grossit puis s’arrête. Le gyrophare tache de rouge le trottoir mouillé. L’eau, le feu… Au mauvais endroit, au mauvais moment, dit encore une voix. Les portières claquent. La foule s’écarte. On emporte ma dépouille dans une housse et les badauds se dispersent, pressés de se mettre à l’abri. La vie des autres reprend son cours.

… ici, il n’y a personne. Les mères se sont enfuies dès les premières gouttes, traînant leur enfant par le bras. Mais dépêche-toi donc !... Je suis seule, garée dans une rue déserte juste à temps, avant que l’avenue ne se transforme en un torrent de boue et que sortent les crapauds-buffles. L’eau chute par paquets sur la ville. J’écoute battre la pluie, elle cogne le pare-brise, la carrosserie, fouette les vitres... Je guette le début du déclin, la douce montée de l’apaisement des eaux. Mais non : la pluie redouble et le vent siffle. L’un après l’autre, les orages emportent le quartier par pans entiers. Ils engloutissent les murs, abattent les dernières vieilles baraques, la pluie furieuse charrie ce qui traîne. Malheur à celles qui voudraient disputer la ville à la violence de l’orage.

… le décret gouvernemental doit être respecté sous peine d’une amende exorbitante. Alerte de niveau 2 : se garer sur le bloque-roues le plus proche, verrouiller les portières du véhicule et patienter. Vous êtes en sécurité, clignote en vert sur le tableau de bord... Mais je sursaute à chaque déchirement du ciel. Je suis la ville assommée, je suis la ville qui se noie, j’étouffe sous les trombes d’eau indifférentes. Cette année, les orages sont spectaculaires. Moi, en sécurité, bien calée dans le bloque-roues, c’est écrit sur le tableau de bord. Pourquoi paniquer ?… quand l’oxygène manque, j’ai le droit d’entrouvrir la fenêtre, juste un filet d’air, même gonflé d’humidité, ça suffit pour pas crever. Tenir, immobile, jusqu’à ce que l’orage passe enfin. La peau grenée par la peur de la foudre. Attendre que s’apaise la colère du… À quelle heure je vais être à la maison ?

… cette sonnerie latino, je ne m’y fais pas. Chaque fois, je sursaute. Le téléphone se cache au fond de mon sac… numéro inconnu. Qu’est-ce que c’est ? Sûrement une vendeuse d’aspirateur ou d’assurances, une emmerdeuse quelconque ou l’appel automatique d’un robot prospecteur. Tout le monde connaît : on décroche et rien qu’un silence noir, épais. On raccroche agacée : un quart d’heure après, ça recommence... Je prends toujours l’appel : ça pourrait concerner mon fils. Il rentre de l’école tout seul. J’imagine ce qui peut lui arriver : enlevé, écrasé, racketté, battu, violenté, perdu. Je l’embrasse le matin, un bisou rapide sur le front, sans savoir ce qui nous attend le soir. Mais comment faire autrement ? Je suis contractuelle : pas les moyens de payer une nounou. Rentre vite, vite, je lui dis : ne t’arrête pas, ne parle à personne... Les lois sont sévères contre les mères incapables de surveiller leurs mômes : le gouvernement veut protéger les enfants. Qui le lui reprocherait ? On ne voit plus aucun gamin traîner dans les rues et encore moins un groupe sans encadrement. Mon fils rentre seul de l’école, il reste seul à la maison et moi, sa mère, qui ne décroche pas quand on l’appelle... La juge me l’enlèverait. J’en mourrais.

- Allô ?

- Bonsoir… Je… Voisines solidaires.

- Pardon ?

- Je suis l’indicatrice locale des Voisines solidaires, j’ai un signalement à vous faire…

- Qui vous a donné mon numéro ?

- J’ai un signalement urgent pour une famille de nécessiteux.

Elle hurle, cette folle, par-dessus le tonnerre. Mais qu’est-ce qu’elle me veut ? J’ai fait mes heures...

- Je vous entends, Madame. Mais ce n’est pas à moi de... Faites une déclaration au standard de la Fondation ou remplissez le formulaire en ligne. On enverra quelqu’un.

- Je vois votre véhicule de ma fenêtre. Vous êtes sur le bloque-roues juste en bas. C’est une urgence et la famille n’est pas loin.

- Je ne sais pas comment vous avez eu ce numéro, mais il est privé. Adressez-vous directement à la Fondation J.C Grant. Bonne soirée, Madame.

Une indicatrice se permet de m’appeler sur ma ligne perso ! J’ai terminé ma journée. Mon gamin m’attend. Je suis retenue par un orage interminable. Et, celle-ci qui débarque avec son ton suppliant. Quoi ? Elle rappelle ! Cette fois, je ne réponds pas. Les voisines solidaires doivent s’adresser à la Fondation J.C Grant et pas directement aux contractuelles. Elle va finir par comprendre, non ?... elle laisse un message, sa voix durcie, aussi glaciale que la peau des crapauds-buffles :

- Madame, je vous indique une famille sans ressource et vous refusez de la prendre en charge. Je rapporterai à la Fondation que vous avez délibérément laissé des gens sous lorage, sans abri convenable, sans rien à manger. Qu’en pensera J.C Grant ? C’est votre rôle d’assister les nécessiteux qui vous sont signalés. Votre refus est contraire à l’éthique de …

- Madame, le GPS n’indique plus ma position en tant que personne ressource. Ça signifie que vous m’appelez en dehors de mes heures de service en utilisant mon numéro personnel. Vous empiétez sur ma vie privée. Je serais fondée à porter plainte pour harcèlement si vous insistez.

- Vous êtes payée pour régler les problèmes des sans abri. Moi, je prends sur mon temps pour vous signaler une famille dans le besoin et vous me raccrochez au nez ! Relisez la charte de la Fondation J.C Grant avant de pleurnicher sur votre vie privée.

- Je suis contractuelle : je n’ai pas le droit d’agir de mon propre chef, il y a une procédure... Il faut le mandat d’une permanente.

- Vous mentez.

- Pardon ?!

- Me racontez pas d’histoires ! Je suis bénévole à la Fondation depuis assez longtemps. Je sais que les contractuelles ont une part d’initiative personnelle. C’est inclus dans leur mission et même obligatoire en cas d’urgence. Je vais vous coller un rapport salé. J.C Grant sera très très déçu.

- Mais comprenez-moi : mon fils m’attend. Je suis retardée par l’orage. Je ne peux pas m’occuper de cette famille. Déclarez-là en ligne, on enverra une contractuelle de nuit, je vous le garantis.

- Écoutez. L’orage s’éloigne. Vous leur déposez le kit de survie, vous renseignez le dossier d’accompagnement méritoire. C’est l’affaire de dix minutes, vous serez bientôt avec votre fils. Qu’est-ce qu’il penserait de sa mère si vous perdiez votre job ? Quelle image il aurait de vous en apprenant que vous avez délibérément abandonné de pauvres gens, une enfant comme lui, avec les crapauds-buffles ?

- Madame, je suis épuisée. Il est tard. Mon garçon...

- Vous reconnaissez ne pas être capable de prendre soin de lui ? Vous avez pensé à ce qui pourrait lui arriver ? Déjà qu’il n’a pas de père...

- C’est du chantage ! Vous osez ?

- Ne m’insultez pas. La fondation vous verse une prestation pour les frais de garde. Alors pourquoi votre fils se retrouve-t-il seul à la maison ? Vous en faites quoi de l’allocation?

- Bon, d’accord. Je vais m’occuper de cette famille… dès que ma voiture est libérée du bloque-roues. J’en n’ai pas pour longtemps, c’est vrai.

- Très bien. Je vous envoie sa position géographique. Je vous promets une évaluation plus qu’élogieuse et une bonne prime d’initiative. Bon courage. Merci de votre collaboration.

je la vois, maintenant que la pluie s’apaise, si je me penche un peu. Là : cette silhouette en contre-jour au troisième étage de l’immeuble d’en face, la seule fenêtre éclairée. L’indicatrice se tient droite entre les rideaux. Elle me fait un geste de la main. Pfffff ! Coucou, connasse ! Vous en faites quoi, de l’allocation ?... Je paie la dette, voilà ce que j’en fais. J’ai été au chômage, pendant des mois, et une imbécile de fonctionnaire s’est trompée dans ses calculs : on m’a versé trop d’indemnités... on me demande de rembourser ! Comment j’aurais pu deviner que c’était trop ? À peine de quoi nourrir le petit, c’était trop ? Une erreur de calcul sur mon budget millimétré. Et je me retrouve avec un problème supplémentaire : une dette envers l’administration. Voilà, ça c’est la vraie vie des gens ! Tu te débats pour maintenir la tête juste hors de l’eau, et on te l’enfonce profond à coup d’erreur de calcul. La fonctionnaire n’a pas été renvoyée, bien sûr. Et moi je dois rembourser des indemnités avec une allocation en laissant mon gamin sans nounou, exposé aux dangers et au risque que la juge me l’enlève. La faute à qui ? À cette nullité de fonctionnaire !

… faut que je me calme… la colère est une émotion négative… la charte de la fondation J.C Grant l’énonce clairement : chacune de nos partenaires s’engage à optimiser son aptitude à aborder les vicissitudes de la vie avec sérénité et confiance… je parle toute seule, je gesticule, je m’échauffe et elle m’observe froidement de là-haut. En plus des rapports officiels, les indicatrices remplissent un fichier secret de remarques très personnelles : c’est illégal, mais pratiqué en douce, dans l’intérêt du service.

… ça y est : les crapauds-buffles poussent leur chant de crécelle en gonflant le cou. Leurs cris multipliés résonnent dans les rues maculées de flaques sales. Quelle laideur. Pourvu qu’aucun ne saute et se colle sur le capot. Pas moyen de s’en débarrasser autrement : enfiler les gants jetables, saisir la bête par le cou, tirer d’un coup sec. Pouah !

… le ciel s’éclaircit à peine. De gros nuages sombres bouchent l’horizon, mais il ne pleut plus. Les égouts gargouillent, le bloque-roues va être désactivé. Au lieu de rentrer chez moi, il faut aller visiter cette famille… Les indicatrices ont pris le pouvoir dans la Fondation. Elles jouent les patronnes, nous signalent des cas jour et nuit, elles ont accès à nos données privées. Elles nous menacent ! Et elles nous jugent ! Déjà qu’il n’a pas de père… J.C Grant les laisse agir.

… je reconnais que le réseau des Voisines solidaires fait du bon boulot. Quand j’étais jeune, de nombreux SDF vivaient sur ces trottoirs. Des gens dormaient par terre sur des cartons, un matelas douteux : des hommes, des femmes, des enfants grelottaient sous une simple couverture en plein hiver. À croire que tous les malheureux de la Terre venaient s’échouer ici. Il y avait le bidonville près de la décharge. Maman m’interdisait de m’en approcher. Elle avait peur : ces misérables, ces étrangers, on ne sait pas ce que le malheur peut les pousser à commettre, disait Maman. On n’était pas bien riches non plus, à la limite de la dégringolade. Maman se voyait dans les yeux des mendiantes, comme dans un miroir... Depuis que les Philanthropes sont au gouvernement et que la Fondation J.C Grant tient le ministère de l’Éradication de la pauvreté, il n’y a plus de SDF. Les indicatrices locales signalent les nécessiteux qu’elles repèrent dans leur zone. Les familles sont systématiquement secourues. Là où les politiques publiques ont échoué, le privé a montré son efficacité. J.C Grant a mis le paquet pour faire disparaître la misère. Les bénévoles, les permanentes, les contractuelles, toute la Fondation J.C Grant s’est mise au service de cette grande cause...Pas comme les fonctionnaires : vivement qu’on soit débarrassées des derniers spécimens de cette engeance parasite. Le service public aujourd’hui, c’est les fondations philanthropiques. Et ça marche ! Le problème des sans abri a été réglé en quelques semaines…

...Mais je ne suis pas corvéable à merci parce j’ai un contrat avec J.C Grant ! J’aurai bientôt payé la dette. Je ne dois presque plus rien à l’administration, j’ai le droit qu’on me foute un peu la paix, non ?

… d’après le positionnement latitude-longitude, c’est au nord de la ville, pas très loin. Ça ira vite. Si je ne me perds pas… Les quartiers nord sont classés espaces naturels protégés : présence humaine prohibée. Il y a longtemps que je n’y ai pas mis les pieds. Un couple et une enfant ; mais pourquoi ils sont allés se fourrer dans cette jungle ?

… sales bêtes de crapauds-buffles. Envahissants, toxiques. Ils ont été introduits pour bouffer les rats, mais ils pullulent et c’est encore pire. À la saison des orages, ils se multiplient. Les rongeurs fuient les caves inondées, les crapauds-buffles sortent et viennent poursuivre les rats sur la chaussée. Beau spectacle !... Ils se collent sous les bagnoles. J’ai horreur de les écraser, le bruit que ça fait, cette poche humide qui éclate. Bouh… Allez, ne pas tarder encore. Tout doucement. Pas déraper sur la chaussée couverte de boue, contourner les crapauds-buffles... Le ciel tourne au rose foncé ; j’y vais avant la nuit complète.

au nord, il y a cinq ans, c’était encore un quartier d’habitations. Très dense. Une cité avec plusieurs barres d’immeubles. Les Philanthropes l’ont fait évacuer juste après le deuxième grand confinement. Il fallait désengorger les métropoles, re-végétaliser les périphéries pour lutter contre la pollution et les épidémies. Les populations ont été déplacées en région. Les Philanthropes ont eu l’idée géniale de repeupler la diagonale du vide. Les Ardennes, l’Auvergne, la Creuse, jusque dans les Landes. Mais il y a dans ce pays des râleuses désœuvrées qui passent leur journée à tout critiquer sur les réseaux sociaux. Des groupuscules d’extrême gauche ont poussé les hauts cris, ce déplacement forcé des banlieues vers la campagne leur rappelait les heures les plus sombres de l’Histoire. Déportation, épuration ethnique, camps de concentration, tous les grands mots usés jusqu’à la corde ont été ressortis pour critiquer les mesures humanistes des Philanthropes. Les familles transplantées ont reçu une jolie maison dans un lotissement avec un potager, elles ont trouvé l’air pur et les paysages. Les belles âmes offusquées se sont fatiguées, et les fureurs anarchistes se sont tues devant l’évidence : là-bas, les ex-habitantes des bâtiments insalubres vivent bien mieux.

… les Philanthropes ont laissé la nature reprendre ses droits dans les quartiers abandonnés. Avec la chaleur et les orages, ça a poussé très vite. Renouée du Japon, arbres aux papillons, robiniers, berce du Caucase. Les plantes ont crevé les murs et les plafonds, explosé les vitres, soulevé les tours, qui s’effondrent. Il est strictement interdit de pénétrer dans un espace naturel... En tant que contractuelle de la Fondation J.C Grant, j’ai une attestation d’accès dérogatoire en cas de contrôle...

… où cette famille a bien pu se planquer ? Le GPS ne fonctionne pas : les ondes sont brouillées, nocives pour la biodiversité. Une femme, un homme, un enfant : les repérer à l’intuition et au hasard, au beau milieu de cette jungle… Le kit de survie pèse une tonne à trimballer. Les feuillages détrempés gouttent sur mon gilet trop léger. Et j’ai peur des crapauds-buffles et je ne sais pas quels animaux de l’ombre peuvent surgir des feuilles vernissées et je voudrais être chez moi, serrer le corps chaud de mon fils contre ma poitrine, cuisiner notre petit repas du soir que nous mangerions en bavardant. Il me raconterait sa journée d’école, je ne lui dirais rien de mes soucis et nous irions nous coucher, bien au chaud chacun sous sa couette, en écoutant le murmure de la pluie d’automne qui s’écrase doucement sur les vitres de l’appartement...

… ici, l’obscurité envahit l’espace bien avant que ne tombe la nuit. Le soleil ne pénètre qu’au plus fort de l’été, à peine. Les branches et les palmes géantes tombées des arbres craquent sous mes pas. J’entends des grondements, des hurlements stridents : partout on m’épie. Je sens les yeux des bêtes s’ouvrir sur mon passage. Je frissonne. Et ce kit de survie, je le traîne comme un chagrin à travers les lianes entremêlées… Un groupe de perruches vole d’arbre en arbre, poussant des cris d’alerte. Je sens le bout de leurs ailes vertes me frôler les cheveux… J’ai peur, comme une gamine de conte perdue dans la forêt. Les loups sont une espèce disparue… Et si je revenais sur mes pas ? Je dirais que je ne les ai pas trouvés, qu’ils sont partis, se sont envolés comme autrefois migraient les oies sauvages… Sur le lac, les oies au cou dressé que je nourrissais de miettes l’été, en tenant la main de maman... elles s’effaçaient du paysage en octobre. Le vol en v des oies sauvages... il reste des photos délavées et quelques lignes dans de vieux livres d’histoires que personne n’ouvre plus… Le lac de mon enfance est depuis longtemps asséché. Abandonner la mission ? Je perdrais mon contrat et plus question d’en décrocher un autre. Je ne peux pas décevoir le fondateur : J.C Grant m’a choisie entre cent contractuelles prêtes à tout sacrifier pour...

… de la musique ? On dirait… un violon ?… là, derrière les catalpas… Oui, un air de violon, par-dessus le grincement des mandibules et les grognements sourds des bêtes. Comment peut-on si tranquillement jouer cette chanson mélancolique ? L’indicatrice a raison, c’est une urgence. Il vaut mieux que je les trouve en zone interdite avant les forces de l’ordre. Une chanson, ici, dans l’espace naturel ! Une voix d’enfant chante sa plainte… Je les ai trouvés : ils sont dans ce bâtiment à moitié effondré. Plus de porte, l’escalier est abrupt, très étroit, le béton s'effrite sous mes pieds… Le kit de survie, je dois le hisser, marche après marche… et ce noir menaçant partout… la voix de l’enfant me guide, je suis l’air de violon. Encore un étage. Ne pas tomber, me casser la jambe : personne ne se risquerait à venir me chercher ici… Là, au bout du couloir… Ma respiration, trop forte... le bruit énorme de mes pas… Le violon s’est tu comme l’enfant. J’entrevois trois silhouettes derrière ce rideau où filtre une lumière pâle. Ça sent la soupe. Depuis combien de temps cette famille vit ici, dans la plus complète illégalité ?... à quelle heure je vais être à la maison ?

- Bonsoir… Je peux entrer ? Merci. Je pose ça là, c’est lourd. Ouf ! Je peux m’asseoir ? Merci… Hum, hum… Voilà… Je suis envoyée par la fondation J.C. Grant qui s’occupe d’aider les familles en difficulté, que ça soit pour des problèmes financiers ou des questions de santé, de logement ou d’accès à l’éducation. Une bénévole des Voisines solidaires a repéré votre famille comme ayant des besoins spécifiques qui correspondent à nos actions sociales. Elle m’a avertie et … Ah ! Cette grosse boîte qui intrigue votre enfant, c’est ce que nous appelons un kit de survie. Vous y trouverez des couvertures en polyéthylène téréphtalate métallisé  et autres produits de première nécessité. Hygiène : couches, shampoing, brosses à dents… Alimentaires : conserves, nouilles, patates, lait, huile, raviolis. Il y a même un jouet et... ce livre : la biographie du philanthrope, Monsieur J.C Grant ! Vous connaissez le milliardaire J.C Grant ? C’est celui des vaccins… Oui bien sûr, tout le monde le connaît… J.C Grant a pensé à tout pour vous dépanner, le temps d’être orienté vers un centre de premier abri. Ça ne devrait pas être long. Dans un jour ou deux vous n’aurez plus de problème de logement, grâce à la fondation J.C. Grant. Vous allez bénéficier d’une aide personnalisée. Nous allons remplir immédiatement votre dossier d’accompagnement méritoire pour enclencher la procédure de prise en charge… Pas facile de s’en tirer en ce moment, n’est-ce pas ? La crise est mondiale : économique et écologique. Mais nous sommes là pour vous aider : la solidarité est le coeur de métier de la fondation J.C Grant... Ne vous gênez pas pour moi, mangez la soupe avant qu’elle refroidisse. Non, merci… je ne veux pas vous déranger… Bon, d’accord, une petite assiette… c’est très gentil de votre part. Mais je ne pourrais pas rester longtemps, parce que mon fils m’attend… Alors : noms et prénoms des bénéficiaires ?… Votre situation va complètement changer grâce à la Fondation J.C Grant. Il suffit de me donner vos noms de famille, vos prénoms et vous serez rapidement mis à l’abri... Ah ! et aussi vos dates de naissance, nationalité, profession et puis on terminera par un prélèvement indolore : un peu de salive sur un bâtonnet. Il y en a pour cinq minutes... la soupe est bonne… j’en fais parfois pour mon fils… Je vais vous quitter dès que nous aurons renseigné votre dossier. Mon garçon est seul à la maison... On se reverra au centre de premier abri parce que je serai votre contractuelle référente. Là-bas, vous trouverez la sécurité, un logement sain, l’école, des docteurs... Fini les crapauds-buffles ou le risque de recevoir un morceau d’immeuble sur la tête en traversant les ruines. Nom et prénom des bénéficiaires ?… hum, hum... Au centre, vous serez protégés, nourris, soignés… L’école, pensez à l’avenir de votre enfant !… hum. Je vous rappelle que vous avez investi un lieu sans droit ni titre dans un espace naturel à présence humaine prohibée. Je viens vous apporter l’aide de J.C Grant, mais si vous persistez à ne pas coopérer, je me verrais dans l’obligation de vous signaler pour négligence parentale. Suis-je assez claire ?... je suis désolée de devoir hausser le ton mais vous n’entendez pas ! Je veux vous aider ! Est-ce que vous comprenez notre langue? ou vous ne captez vraiment rien ? Vous allez être hébergés gratuitement dans un centre humanitaire, aux frais de la Fondation J.C. Grant. C’est une chance pour vous. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?.. On ne vous demande rien.. absolument rien… vous êtes pris en charge... juste le respect du règlement intérieur, cela va de soi, comme dans toute collectivité... On vous expliquera sur place. Alors : noms et prénoms, s’il vous plaît, je suis assez pressée et la nuit est là… Réfléchissez un peu : je vais devoir faire mon rapport… J.C Grant va être très très déçu… le centre de premier abri, c’est l’affaire de trois mois au maximum : ça passera vite. Et puis vous serez en pleine campagne. Il y a des animations pour votre enfant. Ce sera un peu comme des vacances… Une sorte de colonie. Après ?... Eh bien, vous serez orientés vers un logement définitif… à la fin de la période, les bénéficiaires montent dans des cars, avec leurs valises, et ils s’en vont vers le sud... vers leur nouvelle vie… mes compétences se limitent au centre de premier abri... Il paraît que les bénéficiaires rejoignent les familles des quartiers nord déjà installées par les Philanthropes dans la diagonale du vide. Dans la Creuse ou ailleurs… les paysages sont splendides en Auvergne. Je ne sais pas, moi…. je n’ai gardé aucun contact avec... les liens personnels sont interdits par la charte de la Fondation J.C Grant. Notre fondateur tient beaucoup à ce que nous gardions une certaine distance. Pour l’efficacité de nos missions, il faut éviter les relations affectives. En tant que contractuelles, nous ne devons pas nous attacher auxLà où on les emmènent, les bénéficiaires sont parfaitement heureux… on les voit sourire aux infos… Vous regardez les infos ?… les Philanthropes ont résolu la question de la pauvreté. Il n’y a plus de malheureux dans ce pays. Moi, je ne sais pas ce qu’ils deviennent... Après le centre de premier abri, on perd le contact : comment garder des liens avec des centaines de... ? Je ne reconnais personne sur les vidéos diffusées par les médias. J’ai beau scruter les visages, je ne vois pas ceux que j’ai secouru… le bonheur les transfigure, ils sont méconnaissables… Qu’est-ce qui leur arrive ? Les hommes, les femmes, les enfants… ils montent dans le car, avec toutes leurs affaires. Le moteur démarre… on agite la main debout sur le seuil du centre de premier abri... On regarde le car s’effacer au tournant…. Et puis ? Quoi ? Qu’est-ce que vous imaginez ?… qu’est-ce qui pourrait leur arriver... Ils ne peuvent tout de même pas disparaître!... Noms et prénoms ?... vous refusez l’aide de la Fondation J.C Grant ? Vous reprenez votre violon et cet air mélancolique qui me glace le sang… je vous préviens que je pars… mon fils m’attend… Vous le regretterez ?

… la nuit est si dense et la pluie s’est remise à tomber... les bêtes au pelage humide se faufilent entre les herbes, je sens leur souffle me soulever les cheveux... Par ici ou par là, c’est pareil : l’espace naturel c’est la jungle partout… comment en sortir ? Pas de téléphone, pas de sonnerie latino… ah, non, madame l’indicatrice, votre famille de nécessiteux, je ne l’ai pas trouvée… pfuitt ! Envolée ! A-t-elle existé ailleurs que dans votre délire de bénévole ? Vous allez faire un rapport ? Ah ! et bien salé ?… c’est si facile de se perdre dans le noirpar là ou par ici c’est pareil… le cri glacial des crapauds-buffles… à quelle heure je vais être à la maison ?

 

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