Avant la fête

 18 heures. Au terme d'une journée d'exploitation ordinaire, Paul rabat l'écran de son ordinateur portable, qu'il glisse dans sa sacoche avant de quitter l'open space. Dans l'ascenseur, il songe à la barquette de lasagnes bio qui l'attend au congélateur puis se souvient qu'à l'approche de la Saint-Valentin, le site Trouvunenana point com fait des offres spéciales : c'est le moment d'en profiter pour tenter de combler sa solitude, les dimanches où il n'a pas de dossier en retard à examiner d'urgence sur la petite table design meublant agréablement son deux pièces.

18 heures. Au bout d'une journée d'exploitation particulièrement difficile en raison de l'absence d'une collègue, Karima se frotte le dos puis déboutonne sa blouse, qu'elle range dans son vestiaire. Elle songe qu'il lui reste une cuisse de poulet froid dans le frigo et réfléchit qu'à l'approche de la Saint-Valentin, le site payetoiunmec point com propose des formules à prix cassé : c'est l'occasion d'en profiter pour tenter de tromper sa solitude, les soirs où son nerf sciatique la laisse un peu tranquille, allongée devant la télé sur le canapé du studio qu'elle achète à crédit.

18h.15 Paul sort de l'immeuble de bureaux, relève le col de son blouson et traverse la dalle à grands pas. Il fait froid, pourtant Paul s'arrête, hume dans l'air du soir un doux parfum annonciateur du printemps et frémit, comme si la vie, soudain, lui réservait une surprise, l'assurance inespérée d'un nouveau départ. Impatient, Paul s'engouffre dans la bouche de métro. Direction sud, changement Opéra.

18h.15 Karima quitte la crèche et se presse à petits pas jusqu'au bout de la rue. Avant de disparaitre, le soleil lance d'entre les nuages, un dernier rayon qui lui réchauffe le dos, comme un ultime signe d'espoir. Il y a quelque chose de différent dans l'air ce soir, qu'elle interprète comme la promesse d'un plaisir prochain. Souriant timidement, Karima entre dans la gare du RER. Direction nord, changement Auber.

18h.45 Opéra. Les portes du wagon dans lequel Paul s'est fait par trois fois écraser les pieds, s'ouvrent. Enfin libéré, il se rue dans le couloir de correspondance nord/sud qui le guidera sans obstacle vers les quai du RER, station Auber. Les jambes lui semblent curieusement légères, il se sent porté par une force étrange, supérieure. Des hauts parleurs coulent les roulades d'une cantatrice certainement chauve, qui résonnent à ses oreilles, tels le grondement du tambour au moment où le destin frappe son meilleur coup.

18h.45 Auber. Karima entend claquer derrière elle les portes du wagon et le chuintement du train qui glisse, emportant le violoniste Rom et ses tremolos sans âge. Elle suit le couloir des correspondances sud/nord qui la guidera sans obstacle sur les quai du métro, station Opéra. Elle marche, légère, sans plus ressentir la moindre douleur, presque heureuse sans savoir pourquoi.

18h.48 Paul, le coeur battant, atteint l'entrée du couloir mécanique qui transporte les voyageurs d'Opéra à Auber.

18h.48 Karima, le souffle coupé, atteint l'entrée du couloir mécanique qui transporte les voyageurs d'Auber à Opéra.

18h50 Au milieu exact du couloir mécanique, le trajet de Paul croise le trajet de Karima et le trajet de Karima croise le trajet de Paul à l'exact milieu du couloir mécanique parfaitement parallèle.

18h52 Paul grimace. Il vient de se souvenir qu'il doit verser le troisième règlement du Club, pour ses vacances d'été au Maroc. Ce n'est peut-être pas le moment de dépenser sur trouveunenana point com.

18h52 Une ombre voile le regard de Karima. Elle repense à la facture des travaux de ravalement du petit immeuble, qu'elle doit régler au plus tard demain. Ce n'est peut-être pas le moment de faire des folies sur payetoiunmec point com.

19h30 Paul n'aurait pas dû, mais c'est plus fort que lui. Tandis que le four à micro-ondes dégèle les lasagnes bio, il scrute les visages des célibataires sympas, toutes jeunes, souriantes et épanouies sur les photos du site de rencontre.

19h30 Karima ne devrait pas mais elle ne peut s'en empêcher. Tandis que la cuisse de poulet froid se racornit au fond du frigo, elle détaille les visages des célibataires sexy, souriants et virils sur les photos du site de rencontre.

C'est à 20 heures précises que, détournant un instant le regard de leur écran d'ordinateur, Karima et Paul se posent la même question quant à l'existence réelle ou seulement virtuelle des individus profilés sur les sites. C'est à 20 heures et trente secondes que Paul et Karima décident l'un et l'autre que ça n'a aucune importance.

 

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