Une place sur la terre

Après. Quand le sommeil a terrassé l'angoisse. Quand les paupières humides battent et se ferment sur le regard furieux de s'abandonner, vaincu. Quand l'enfant dort enfin, mais que ses cris résonnent encore dans la tête de sa mère. Elle le regarde : son visage où subsiste un pli de colère, son poing fermé et le biberon dans la bouche.

 © Gilles Walusinski (2012) © Gilles Walusinski (2012)

Après. Quand le sommeil a terrassé l'angoisse. Quand les paupières humides battent et se ferment sur le regard furieux de s'abandonner, vaincu. Quand l'enfant dort enfin, mais que ses cris résonnent encore dans la tête de sa mère. Elle le regarde : son visage où subsiste un pli de colère, son poing fermé et le biberon dans la bouche. Elle sait qu'elle ne devrait pas. La docteure le lui a dit, pas de biberon de lait toute la nuit, c'est mauvais pour les dents. Mais comment le priver de cela aussi? Il dort. Elle écoute la respiration légère de son enfant.

Son homme est dehors, il fume près du mur du cimetière en bricolant une pièce de moteur, sa grande carcasse musclée repliée sur un minuscule tabouret glissé sous ses fesses. Il est silencieux, attentif à chaque geste. Mais bientôt il n'y verra plus assez, même en plissant fort les yeux, même en les habituant peu à peu à la lente décrue de la lumière, arrive soudain le moment où l'on s'aperçoit, étonné, que l'on est plongé dans la nuit. Il faut renoncer, poser les outils. Les réverbères n'éclairent que la chaussée. Ils sont pour les voitures qui roulent, mais pour eux il y a le remuement des platanes sous la caresse du vent : l'ombre des branches s'étend sur tout comme des bras. Son homme se déplie en se frottant la nuque, fait jouer les muscles sous son tee-shirt rouge, cette tâche vive dans l'obscurité. Il prononce quelques mots, pour lui, pour elle, pour éclaircir la nuit autour d'eux : la fatigue, le travail, le petit qui se réveille tôt, des mots qui parlent de demain. À ce moment-là, en regardant bouger le bout incandescent de la cigarette, en entendant l'eau couler du jerrican sur les mains de son homme puis frapper le trottoir, elle croit encore à demain. Le vaste trou de la nuit n'est pas un abîme où l'on tombe, elle le traversera. En le regardant approcher, souffler une dernière bouffée de tabac, jeter le mégot qu'il écrase sous sa chaussure et fait glisser dans le caniveau avant de se faufiler tête la première dans l'habitacle, de claquer doucement la portière puis de s'allonger près d'elle, elle n'a pas peur. Étendue entre le corps dense de son homme et le souffle de son enfant, dans la voiture dont elle a couvert toutes les vitres de tissus colorés, elle sait que la vie est là.

Mais après, ça bascule. Au lieu de la livrer à l'oubli, la nuit vire au blanc comme un fer chauffé, impossible de dormir entre ces deux êtres qu'elle aime. Ce n'est pas à cause de la rue vide, de l'absence de lumière, de ce qui pourrait venir : la folie d'un ivrogne, la haine d'une bande de racistes qui s'en prendraient à eux. Les portières sont bien fermées. D'ailleurs, ils ne sont pas seuls : au premier signal, les hommes surgiront des autres voitures, ils se défendront ensemble. Ce ne sont pas les morts non plus, gisant de l'autre côté du mur, qui la gardent éveillée. Les bons comme les mauvais reposent sous une pierre et des fleurs, ils fichent la paix aux vivants. Elle ne croit pas aux histoires de revenants.

Mais les pensées se bousculent, les images et surtout les paroles. Les paroles entendues qui se répètent interminablement, les paroles imaginées tournent en boucle, celles qu'elle aurait pu dire, qu'elle aurait dire, ce qu'elle dira demain : il y a bien plus de mots dans sa tête que ceux qui sortent de sa bouche. Quelquefois, elle ne peut retenir le flot rocailleux des imprécations car l'injustice est trop grande, le mépris trop blessant. Quand la dentiste de l'hôpital a pris n'importe quel prétexte pour ne pas la soigner. Pourtant, elle avait rendez-vous. Elle avait mis ses meilleurs habits, sa jupe longue et noire, son corsage bleu. Elle avait tiré ses cheveux rassemblés en un chignon parfait. Mais la dentiste ne l'a pas regardée, elle a soupiré : pas aujourd'hui, c'est trop tard, revenez un autre jour. Elle est repartie avec son mal et sa joue gonflée. Ou quand le monsieur du café a sifflé de ficher le camp, elle et son môme, vite ou il appelle la police. Ce fou, elle l'a regardé fixement et les mots âpres lui ont raclé la gorge comme des crachats ; elle lui a dit : tu mourras demain! Elle les imagine, allongés dans la terre du cimetière, le fou du café et la dentiste à la peau si blanche, immobiles et silencieux sous la pierre froide, derrière le mur qui sépare les défunts des vivants.

Il fait noir dans la voiture comme dans un cercueil. Elle écoute les respirations lentes de son homme et de son enfant, elle sent leur tiédeur contre la sienne. Ce n'est pas un cercueil, se dit-elle, c'est un nid. Nous sommes des oiseaux, serrés les uns contre les autres et qui attendent l'aube dans la chaleur des plumes. Si, au moins, elle avait la télé pour lui changer les idées, elle regarderait les chanteuses à la mode, quelques images du pays, elle pourrait enfin s'endormir. Mais la batterie de la tablette est vide, ça ne s'allume plus. Elle ferme les yeux. Aucune étoile ne luit pour la guider jusqu'au sommeil.

Demain, ce qui arrivera : la part de routine et celle, inquiétante, de l'inconnu. Le vieil Arabe de la rôtisserie lui donne parfois un poulet, les Noirs sur la place tirent de leurs caddie des épis de maïs chaud qu'ils tendent à son enfant en souriant. Le petit joue à éparpiller les grains autour de la poussette : les pigeons accourent, ça le fait rire et pousser de petits cris de joie. D'autres Noirs ont des vêtements neufs dans de grands sacs, qui lui feraient envie si elle avait de l'argent. Demain, elle trouvera peut-être de l'or dans la rue puisque les gens d'ici jettent tout sans regarder, on trouve de l'or par terre comme au village de la boue, du crottin de cheval sur les routes. Mais non, elle n'aime pas ça. Elle balaie demain de son crâne. Elle sait que la police peut débarquer tôt le matin pour les chasser.

Elle préfère penser à la petite maison, loin là-bas, où vivent sa mère, son beau-père, son frère, sa femme et tous leurs enfants et puis l'une de ses filles, dans ce pays où rien ne leur est donné. Il y a du travail pour finir la maison, encore des dépenses pour que le toit soit étanche, pour terminer le mur qu'il faut enduire et peindre de couleurs vives. Et la porte, il faut encore payer pour qu'elle ferme bien ; en hiver, la neige entre partout comme chez elle, le froid fait mourir les vieux du village dans les maisons. Elle compte dans sa tête les sous cachés dans la pochette qu'elle garde toujours sur elle, avec les cartes d'identité, le passeport de l'enfant, son acte de naissance. Si la police les expulse, leur confisque la voiture avec tout ce qu'il y a dedans, elle sauvera l'essentiel. Elle a réussi a économiser quarante euros. Elle les enverra demain à sa mère et à sa fille qu'elle n'a pas pu emmener et qui grandit à deux mille kilomètres de la chaleur de ses bras. Quarante euros là-bas, c'est une poignée de semaines avec moins de soucis, c'est le mur de la maison consolidé, c'est quelques médicaments pour le beau-père, c'est à manger pour sa fille. Elle imagine le visage de sa mère recevant quarante euros de sa fille de France. Elle sourit à demain.

Les noms de ses cinq enfants sont inscrits à l'encre noire incrustée dans sa peau. Elle pense à ses petits dispersés par la vie, mais réunis sur son corps. Les prénoms de ses cinq enfants, elle ne sait pas les lire mais elle les reconnaît ; ce sont des talismans qui ne s'effaceront qu'avec elle. Du doigt, elle touche le dernier tatouage qu'un gadjo est passé lui faire, gratuitement : sous une rose épanouie, les trois lettres de son dernier né sont fraîches et nettement tracées sur le poignet. Le prénom de son homme, elle l'a fait écrire au poignet gauche. Elle touche l'épaule, le biceps, l'avant-bras ; il y de la place pour tous ceux qu'elle aime, ses enfants, son frère, sa mère. Elle rêve d'une place où ils pourraient vivre en paix, d'où ils ne seraient pas chassés. Un terrain, une caravane et des projets pour demain. Y aura-t-il un jour, un lieu pour eux sur la terre?

Il fait chaud, serrés dans la voiture, sur les matelas empilés qui s'affaissent. Son homme dort, elle sent peser contre son flanc tout le poids de ce corps abandonné au sommeil et se demande de quoi sont faits ses rêves. Elle sent aussi la poitrine de l'enfant doucement se soulever, son souffle léger coule sur sa nuque. Elle aimerait, mais n'ose pas bouger.

La nuit est une prairie d'ombres où s'ouvrent en secret des coquelicots, ces taches de sang semées le long des murs. Sang des règles, sang des accouchements, sang lavé des blessures refermées, sang invisible et qui coulera toujours d'une plaie à jamais ouverte : ce morceau de chair, que la police roumaine lui a arraché à vif, en lui prenant son bébé. Parce qu'elle mendiait avec lui, parce que, selon ces gens, elle ne l'élevait pas correctement en le traînant avec elle par les rues, ils l'ont arrêtée, conduite au poste de police, ils ont emporté son bébé, malgré les cris, malgré les pleurs, indifférents à toutes les supplications. Elle se perd un peu dans les dates : quel âge a-t-il maintenant, treize ou quatorze ans? Presque un homme. Une boule se forme au fond de sa gorge. Il doit penser qu'elle l'a abandonné, c'est sûrement ce qu'il lui ont dit à l'orphelinat, ta mère t'a abandonné, elle ne voulait pas de toi. Un creux se forme dans son ventre douloureux : son garçon doit détester sa mauvaise mère. Est-il toujours en vie? Oui, elle en est certaine, il est vivant. C'était un beau bébé aux yeux noirs, à la peau dorée, en pleine santé. Il a été adopté, se dit-elle. Il va à l'école. Il sera quelqu'un. Et voilà, à chaque fois c'est pareil : elle a envie de pleurer, les larmes coulent sur ses joues alors que ça ne sert à rien, c'est la vie, c'est comme ça. Est-ce qu'il la cherchera un jour? Si leurs chemins se croisent quelque part sur la terre, elle sait qu'elle reconnaîtra le regard de son enfant.

Elle frissonne. C'est le sommeil qui vient, se dit-elle, c'est le froid de l'oubli qui la prend. Elle tire un peu la couverture sur ses jambes : elles lui font mal à cause de ses longues marches dans les rues et de la fatigue qui ne lâche jamais son corps. Qu'est-ce que c'est? Elle sursaute, le cœur battant plus vite, l'oreille aux aguets : ce bruit, dehors. Elle cesse de respirer pour mieux entendre les coups mats sur le trottoir de terre battue. Pas le bruit d'une personne mais d'une bête, elle l'entend souffler de l'autre côté de la vitre. Elle hésite à réveiller son homme. Elle rêve, peut-être. Elle ne voudrait pas le déranger pour un songe. Mais elle entend la bête, encore, et reconnaît le son mat des sabots qui frappent le sol. Un cheval! Au village, là-bas, les charrettes sont tirées par des chevaux mais ici, elle ne voit jamais que ceux de la police, deux beaux chevaux roux et très haut qui passent le long des voitures, tandis que les cavaliers en uniforme les regardent et s'arrêtent parfois pour leur demander leurs papiers. Tout le monde se tait ou se cache en attendant qu'ils s'éloignent. Les chevaux de la police laissent des tas de crottin derrière eux, qu'il faut balayer après leur passage. Si c'est les flics, elle secouera le corps de son homme jusqu'à ce qu'elle le tire de ses rêves. Elle soulève le tissu qui occulte la fenêtre, et elle voit un cheval blanc dont la robe luit sous la lune comme s'il était d'argent. Il souffle et secoue sa longue crinière en piaffant. Le trottoir est plongé dans la nuit, il n'y a personne mais seulement ce cheval sans cavalier qui semble attendre en frappant les sabots contre le sol. Elle se dit qu'elle s'est enfin endormie mais que ce rêve c'est encore l'inquiétude qui vient la hanter sous une autre forme. Ce cheval n'est pas tombé de la lune, mais a surgi des contes que les vieux lui disaient autrefois, qui parlaient d'un empereur que l'orgueil a conduit à sa perte avec tout son peuple, comme un père malade mène ses enfants au malheur. L'animal tend sa grande tête effrayante, appuie ses lèvres roses contre la vitre. Elle recule, apeurée, puis revient. Il souffle et la regarde de son œil rond et noir, et ses long cils recourbés battent. Sa crinière se soulève quand les ramures des platanes meuglent dans le vent. Le cheval s'éloigne vers le mur du cimetière. Soudain, elle comprend : c'est elle qu'il attend. Le cheval d'argent est venue la chercher. Elle se glisse sans bruit hors de la voiture, ferme la portière et s'approche de l'animal avec douceur. Elle sent l'odeur puissante de son corps, tend la main et caresse l'encolure, le flanc chaud. Elle saisit la crinière et se hisse sur le dos musclé du cheval; s'assoit en amazone car sa jupe longue enserre les jambes. Il y a de la place encore, assez de place pour rassembler ses enfants sur ce dos bien droit et solide. Mais je ne sais pas où ils sont tous, glisse-t-elle à l'oreille du cheval qui secoue la tête. Moi je le sais, semble-t-il lui dire, comme dans un conte où les animaux parlent bien plus sagement que les hommes. Tous? Oui, celui qu'ils t'ont pris aussi. Elle voit les tombes par dessus le mur du cimetière, la lumière de la lune éclaire le marbre et les croix, les fleurs ont perdu leurs couleurs. Regarde les étoiles, murmure l'animal, la nuit est longue encore. Tu seras rentrée avant que ton petit ne s'éveille. Et le cheval s'élance.

 

 

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