Pour quelques notes de musique

 

From the window of my studio © Josef Sudek From the window of my studio © Josef Sudek
Les musiciens s’étaient réunis sur la scène étroite d’une petite salle de spectacle. Vous vous y étiez réfugiés d'un bond, fuyant la rue noyée sous une imprévisible averse. Proches à se toucher, ils manipulaient leurs instruments avec vigueur : violon, clarinette, accordéon, percussions, guitare. Le clarinettiste posait son instrument à ses pieds, dressé sur le pavillon, pour entonner une chanson dont la langue vous était inconnue, mais que les spectateurs des premiers rangs reprenaient d’une voix fière, bien qu'hésitant sur les mots qui se fondaient en murmure - voix singulière avec laquelle vous ressuscitez à l’occasion l’un de ces vieux airs fredonné dès l’enfance, à moitié oublié ou jamais vraiment su, sans lequel vous ne seriez pas ce que vous prétendez être, ne feriez pas pleinement partie de la communauté.

 

Vous vous tourniez vers votre femme. Elle s'était discrètement ébrouée puis s'était assise à côté de vous dans la pénombre : vous aviez perçu le léger grincement du strapontin, respiré une bouffée de parfum exhalée de son chemisier humide. Mais vous la trouviez curieusement changée, pâlie, le profil soudain plus anguleux. Un refrain lançait sa ritournelle, que reprenait la salle. Vous l’interrogiez à travers la clameur rythmée par le frappement des mains, le battement accéléré des pieds, sans qu'elle ne vous réponde ni même ne paraisse vous avoir entendu. Vous aviez posé votre main sur la sienne : elle n'avait pas tressailli, pas glissé ses doigts fins entre les vôtres pour unir vos deux paumes le temps d'une pression complice.

 

Vous aviez alors suivi le fil de son regard d’une fixité absolue qui vous révélait, jusque là invisible pour vous, la présence d’un sixième musicien plongé dans l'ombre. Était-ce bien, là, celui que ses yeux ne voulaient pas lâcher ? Sans preuve, vous vous en persuadiez, vous reposant à votre habitude sur votre intime conviction. Vous lui aviez retiré votre main, elle n'avait pas bougé. Vêtu de sombre, le musicien assis sur un tabouret haut faisait glisser les doigts de la main gauche sur la touche et pressait les quatre cordes qu’il pinçait de la droite ou qu’il frottait, s’emparant alors de l’archet fourré dans le carquois. Il se courbait sur les partitions, se redressait, coulait un œil enthousiaste - à ses compagnons ou bien à elle ? Mais comment l'aurait-il distinguée au milieu de la foule, dans le noir ? - et, d’un hochement de tête, attaquait en mesure. L'immense contrebasse prenait entre ses bras la légèreté, la souplesse d’un bouquet d’algues ; vous les observiez se fondre, l’imposante et fragile forme féminine et l’homme qui savait y puiser une pulsation primordiale, une puissante et longue vibration qui, alors que vous vous efforciez de l’isoler pour tenter d’en percer le mystère, envahissait par vagues successives l’espace entier de la petite salle parisienne dans laquelle le hasard allié à la pluie vous avaient conduits ce soir là, votre dernier soir ensemble.

 

Les trémolos perçants du violon s’assourdissaient, les accords gémissants, saccadés, de l’accordéon, la guitare, les percussions cinglantes s’effaçaient à leur tour. La voix rugueuse du chanteur n’était plus qu’un lointain écho dilué dans le râle enfin épanoui, solennel, de la contrebasse, brasier des profondeurs irradiant la caverne d’un monstre marin au cœur mis à nu. Tombé vous aussi sous le charme de la ligne grave que vous aviez libéré de l’entêtante domination de l’aigu, il n’y avait plus pour vous, dans les abîmes de la palpitation tragique, de musique mais la rumeur de la vie-même.

 

Cette sensation de plénitude toute nouvelle pour vous, qui touchait – vous osiez difficilement le reconnaître – au sacré, mais que vous saviez qu’il lui arrivait à elle de connaître parfois, vous doutiez de l’éprouver vous-même. La fascination de votre femme – pour la musique ou pour l'homme?- vous était transfusée, comme s’il fallait, au seuil de l’éloignement définitif, célébrer une dernière fois la communion des esprits et des corps par le partage d’une émotion magnifique et cruelle, énigmatiquement née de la partie de basse d’une chanson yiddish dont vous ne saurez jamais rien. Sur l’estrade, le musicien et la contrebasse s'unissaient en une seule âme, à tel point que vous aviez l’impression déconcertante, quand la musique s’était arrêtée et que tous disposaient leurs instruments autour d’eux, que le contrebassiste extirpait de sa chair pour l’exposer aux yeux du public s’ébrouant un peu confus dans la lumière et le silence retrouvés, un obscène organe vital.

 

La musique s’était tue comme les applaudissements ; votre femme se retranchait dans ce mutisme et cette immobilité qui précédaient vos disputes. Pour vous faire une idée plus précise, pensiez-vous, vous vouliez boire un verre au bar où se réunissaient les musiciens. Vous aviez engagé une conversation avec le contrebassiste, sans savoir trop quoi dire hors les banalités d’usage, ignorant la musique et presque la détestant pour avoir subi longtemps celle de Mozart que vous infligeaient vos parents, croyant bien faire, à l’âge où vos camarades se grisaient des Bee Gees ou de Michael Jackson. Vous abordiez les mélanges, le métissage culturel, thèmes que vous maîtrisez mieux, dans le seul but de faire parler et se mouvoir celui qui avait déclenché, à son insu décidiez-vous finalement, ce processus dans lequel elle vous avait irréversiblement engagés. Mais elle se taisait toujours, les yeux rivés sur le profil découpé de l’homme à l’ample stature qui vous considérait à travers de fines lunettes cerclées de métal, et vous répondait en se penchant légèrement vers vous d’une voix affable et réjouie, palpant entre ses larges mains la housse molle de son instrument. La somme de petites insatisfactions, de cassures infimes, de déceptions, qui s’était accumulées au cours des dix années qu’avait duré votre vie commune - pourtant heureuse en apparence - se cristallisait ici et maintenant sous l’aspect contraire de ce musicien juif aux tempes déjà grises, dont la beauté libre qui transfigurait le moindre de ses gestes en une célébration de paix, si elle ne vous échappait pas, l’avait, vous le perceviez à ses épaules tombantes et aux léger tremblement de ses mains, chavirée.

 

Sur le chemin du retour vos insinuations se faisaient de plus en plus nettes, vos accusations se précisaient quand le métro vous rapprochait du domicile. Mais elle persistait dans son silence, n’ouvrant pas même la bouche pour nier. Calme, très loin de ces accès de fureur que vos précédentes crises de jalousie avaient le secret de déclencher, elle vous avait précédée dans l’escalier de l’immeuble. Elle avait sorti un sac de voyage du grand placard de la chambre, fourré à la hâte quelques effets, murmurant un adieu inaudible et refermé derrière elle, sans heurt, la porte du palier, sourde aux menaces comme aux supplications. Vous ne l’aviez revue que deux fois au tribunal, sans en tirer d’autre éclaircissement que l’expression d’une vertigineuse lassitude.

Vous incriminez le hasard, la pluie et quelques notes de musique.

 

 

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