Sur un atelier du GFEN le 75 mars

Le groupe de travail "Monde des Pédagogies" de la Coméduc organise régulièrement des ateliers-débats avec les mouvements pédagogiques. Après Freinet et la pédagogie institutionnelle, c'était au tour du GFEN. Récit d'un beau moment de pédagogie émancipatrice.

Par un bel après-midi de mars, place de la république, quelques membres du Groupe Français d’Education Nouvelle nous conviaient à un étrange défi, presque un tour de magie. Il s’agissait de faire la démonstration que nous étions capables d’accomplir une tâche que nous-mêmes, au départ, jugions pourtant largement hors de notre portée. Cette tâche ? Reconstituer, de mémoire, mot à mot, l’intégralité du poème de Nazim Hikmet, « La plus étrange des créatures ».

Le secret des magiciens-pédagogues du GFEN ? Il tient en un mot : la coopération. Individuellement, chaque participante et participant à cet étrange tour avait attrapé un mot, une image, au vol, lors de la lecture initiale du texte du poète turc. Individuellement, nous étions bien loin de pouvoir réaliser le défi proposé, n’ayant que quelques bribes entre nos deux mains, bien incapables de savoir où les poser sur la feuille blanche de l’animateur. Individuellement, non. Mais collectivement, petit à petit, les mots, les tournures de phrases, jaillissent de tous les coins de notre petite assemblée. Collectivement, nous commençons à sentir que nous pouvons y arriver. Collectivement, nous prenons confiance en nous. Et la première phrase du poème est là, mot à mot identique à celle qui avait été lue quelques temps avant.

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.

A la première phrase succède la deuxième, au scorpion succède le moineau, puis la moule. Nous nous emballons, nous nous reprenons. Le magicien-pédagogue intervient, à peine, juste ce qu’il faut… Le texte que nous avions entendu de l’extérieur, l’oreille et la pensée distraite, ce texte nous le faisons nôtre en en retrouvant chaque nom, chaque adjectif, chaque article, chaque ponctuation. Et nous le comprenons. Nous le comprenons vraiment, presque comme si nous l’avions écrit – après tout, n’est-ce pas ce que nous sommes en train de faire, sur cette  grande feuille de papier blanc que le vent essaie d’emporter ?

Tu es la plus étrange des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.

Le tour touche à sa fin. Le poème retrouvé est là, devant nos yeux encore incrédules. Applaudissements.

Que s’est-il joué là, sur cette place de la république, entre nous et autour de ce poème de Nazim Hikmet ? Certainement quelque chose de fondamental pour nous qui réfléchissons sur l’éducation. D’abord l’explosion des barrières entre ce qui parait possible et ce qui parait impossible, entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas. « Toutes et tous capables de tout » comme l’affirme le manifeste que nous venions alors tout juste de publier. Mais à condition de rentrer dans une pédagogie de la coopération, contre l’idéologie de la compétition qui renvoie chacune et chacun à ses propres limites. Et au-delà de l’éducation, n’est-ce pas le sens même de ce que nous faisons, chaque jour et chaque nuit de ce long, extraordinairement long mois de mars, sur la place de la république ? Dépasser l’individualisme dans lequel la loi travail et son monde veulent nous enfermer, reconstruire une pensée collective, rendre possible l’impossible en nous y mettant toutes et tous ensemble.

© BernardLavillierVEVO

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.