Les OGM, c'est dépassé !

« Produits industriels lourds et peu modulables », les OGM, et en particulier les plantes génétiquement modifiées, « sont à contre-courant des solutions qu’exige la situation réelle »: une « grande souplesse adaptative», « tant les caractéristiques de l’environnement sont peu prévisibles, même à court terme ». Par Jacques Testart, président d’honneur de la fondation Sciences citoyennes (FSC).

« Produits industriels lourds et peu modulables », les OGM, et en particulier les plantes génétiquement modifiées, « sont à contre-courant des solutions qu’exige la situation réelle »: une « grande souplesse adaptative», « tant les caractéristiques de l’environnement sont peu prévisibles, même à court terme ». Par Jacques Testart, président d’honneur de la fondation Sciences citoyennes (FSC).

 


 

Avec les plantes génétiquement modifiées (PGM), l’ambition est de donner aux végétaux cultivés des propriétés non réalisées  par l’évolution ou par la sélection traditionnelle. Dans cet essai démiurgique, il est significatif que la transgenèse tende actuellement à laisser place à la mutagenèse, laquelle veut provoquer des chemins évolutifs inédits : « accélérer l’évolution » plutôt que transférer à telle plante une propriété existant ailleurs. La première question est alors celle de la capacité de l’espèce humaine à y réussir, c’est-à-dire à atteindre et surtout à maîtriser de tels enjeux.

Bien que la compétence pour induire des modifications du vivant soit démontrée, la maîtrise de ces effets est contestable, d’abord parce que nombre d’OGM manifestent des propriétés imprévues. Ainsi, pour les PGM, des fragilités culturales ou des défauts qualitatifs sont souvent observés (intolérances climatiques, exigences nutritionnelles, anomalies de constitution), de même que les animaux génétiquement modifiés utilisés en recherche se montrent plus fragiles (1). Si la surmortalité des rats ou des souris génétiquement modifiés de laboratoire n’est pas un obstacle pour le succès des expérimentations, la vulnérabilité fréquente des plantes génétiquement modifiées exige des attentions particulières (éviter le vent, la sécheresse, augmenter les intrants…) qui sont sans rapport avec le caractère que recherchait la transgenèse, et signalent une complexité du vivant qui nous échappe largement.

Mais les PGM peuvent aussi altérer leur environnement en provoquant  des effets imprévus et indésirables sur la flore ou la faune alentour (atteintes à la biodiversité, acquisition de résistances aux pesticides chez des insectes prédateurs ou des plantes envahissantes). Ces résultats, et ceux de la thérapie génique, montrent qu’à ce jour nous ne maîtrisons pas la transgenèse dans la totalité des phénomènes qu’elle peut induire. Et on peut être certains que les complications visibles ne sont qu’une fraction des effets délétères réellement créés.

Une des causes de l’assurance des producteurs de plantes génétiquement modifiées, qui les pousse à disséminer déjà et malgré tout leurs constructions génétiques, est le réductionnisme moléculaire qui considère chaque gène comme indépendant des autres. Cette vision est battue en brèche par les progrès de la génétique et on ne devrait plus négliger les interférences du génome avec le dedans du corps comme avec le dehors (la nature), car une vision systémique des interactions des molécules avec les êtres vivants, et des êtres vivants entre eux, s’impose progressivement. Clairement, nous sommes très loin d’une connaissance suffisante de ces phénomènes qui nous permettrait de maîtriser les artifices que nous créons. Certains croient que nous y parviendrons et promettent des avantages inédits pour les PGM dans un futur savant : ces plantes dépasseraient alors leurs fonctions actuelles, plutôt rudimentaires (tolérer des herbicides ou produire des insecticides), pour s’intégrer dans le progrès médical, industriel ou alimentaire.

On devrait en conclure que les PGM  sont à remiser dans les laboratoires jusqu’à ce que la science nous ait permis de (presque) tout comprendre du monde vivant, un délai de précaution qui s’appuie aussi sur l’absence d’avantages pour les consommateurs des PGM actuellement disponibles.

Mais il est une autre caractéristique intrinsèque des PGM, c’est leur inadaptation à la transition écologique, laquelle constitue une cause impérative pour la suite du monde. Les PGM auraient pu, malgré leurs insuffisances mais grâce à leurs promesses, trouver place dans la période productiviste qui culmina avec les Trente Glorieuses, quand triomphaient sans contestation les hybrides et la monoculture hautement mécanisée.

Pourtant, ces sous-produits de la révolution génétique des années 60 arrivent au moment où il faut très vite développer l’agriculture de proximité, réduire les intrants (pesticides, engrais, eau, carburants), diversifier les productions locales, libérer les semences des brevets, sauver les espèces menacées, réduire fortement notre alimentation carnée (80% des PGM servent à nourrir les animaux) et offrir des perspectives de main d’œuvre abondante, toutes conditions auxquelles s’opposent les PGM.

Cela ne signifie pas que la messe du progrès technique est dite et qu’on devrait revenir à l’agriculture de grand-papa ! L’agriculture paysanne nécessite des recherches et des innovations (économie de l’eau, gestion biologique des nuisibles, élargissement de la diversité cultivée, adaptation de la plante au terroir…) pour faire face aux changements climatiques et à l’épuisement des ressources fossiles. Elle exige aussi une grande souplesse adaptative, en particulier des semences, tant les caractéristiques de l’environnement sont peu prévisibles, même à court terme. Cette souplesse propre à l’agriculture paysanne, qui adapte continuellement la semence au climat, est hors d’atteinte avec des processus technologiques qui nécessitent de nombreuses années. Pourtant, c’est aux semences paysannes et pas aux PGM que s’attaquent les institutions européennes noyautées par le lobbyisme.

Ainsi les PGM, produits industriels lourds et peu modulables, sont à contre-courant des solutions qu’exige la situation réelle.

C’est pourquoi la controverse sur les PGM oppose, sans chance de réconciliation, écologistes (ceux qui tiennent que l’homme est de la nature) et scientistes (ceux qui croient possible et souhaitent l’asservissement de la nature), ces derniers condamnant la précaution comme « sacralisation de la nature ». Car les PGM ressortissent d’une technologie à prétention démiurgique mais déjà obsolète.

C’est pourquoi les arguments échangés, même dans un débat policé, demeureront sans effet tant qu’ils se cantonneront à des expertises scientifiques. C’est pourquoi l’analyse des PGM au cas par cas, comme il est d’usage dans tous les lieux d’expertise, est aussi un moyen de noyer les nuisances qui leur sont communes. Le comble de la confusion entre expertise technique et choix politique est atteint avec un projet russe qui érige la transparence en intelligence et propose « une expérience publique, qui doit prouver le préjudice ou confirmer l'innocuité de l'utilisation d'OGM. Il sera possible d'observer sur internet les rats de laboratoire ».

A l’évidence, nous manquons de certitudes scientifiques, mais il faudrait surtout s’accorder sur l’avenir que nous voulons, l’avenir qu’en connaissance de cause nous sommes en position de vouloir.

(1) Quelques exemples d’imprévus pour les plantes génétiquement modifiées: maïs qui ne se relève pas après un coup de vent, tomate au goût désagréable, prune dont la chair adhère au noyau, melon qui explose avant maturité…   et pour les animaux GM : saumon à tête difforme, vaches et moutons diabétiques… Voir OGM : quels risques ?, J. Testart et Y. Chupeau, Ed. Prométhée, 2007.

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