«LES INDIENS DE PALESTINE»

N’est-il pas venu le temps que nous nous retrouvions, l’Étranger? Deux étrangers en un même temps, en un même pays, comme se retrouvent les Étrangers sur un abîme? Pour nous, ce qui nous échoit, et pour nous, votre part de ciel. Pour vous, ce qui vous échoit, et pour vous, notre part d’air et d’eau. Pour nous notre part de gravats, et pour vous votre part de fer- (*) Mahmud Darwich

Gardez-vous en mémoire un peu de poésie pour arrêter le massacre? N’êtes-vous pas nés de femmes? (...) 

Ô maître des Blancs, où emportes-tu mon peuple et le tien? Vers quel gouffre ce robot hérissé d’avions et de porte-avions entraîne-t-il la terre? Vers quel gouffre béant montez-vous? (...)     

                                 ENTRETIEN 

• Gilles Deleuze (...) les Palestiniens ne sont pas dans la situation de gens colonisés, mais évacués, chassés. Tu insiste dans le livre que tu prépares sur la comparaison avec les Peaux-Rouges. (1) 

C’est qu’il y a deux mouvements très différents dans le capitalisme.

• Tantôt il s’agit de tenir un peuple sur son territoire, et de le faire travailler, de l’exploiter, pour accumuler un surplus: c’est ce qu’on appelle d’ordinaire une colonie. 

Tantôt, au contraire, il s’agit de vider un territoire de son peuple, pour faire un bond en avant, quitte à faire venir une main-d’oeuvre d’ailleurs.

L’histoire du sionisme et d’Israël comme celle de l’Amérique est passée par là: comment faire le vide, comment vider un peuple ? 

Dans un entretien, Yasser Arafat marque la limite de la comparaison et cette limite forme aussi l’horizon de la Revue d’Études Palestiniennes: il y a un monde arabe, tandis que les Peaux-Rouges ne disposaient d’aucune base  où force hors du territoire d’où on les expulsait. (*) 

                                           •

• Elias Sanbar. Nous sommes des expulsés particuliers parce que nous n’avons pas été déplacés vers des terres étrangères, mais vers la prolongation de notre «chez nous» .

Nous avons été déplacés en terre arabe, où non seulement personne ne veut nous dissoudre mais où cette idée même est une aberration.

Là je pense à l’immense hypocrisie de certaines affirmations israéliennes qui reprochent aux autres Arabes de ne pas nous avoir «intégrés» ce qui dans le langage israélien signifie «faire disparaître» ...

Nos expulseurs sont devenus subitement soucieux d’un prétendu racisme arabe à notre égard. 

Cela signifie-t-il que nous n’avions pas eu à affronter des contradictions dans certains pays arabes? 

Certainement pas, mais ces affrontements ne provenaient  quand même pas du fait que nous étions Arabes, ils étaient parfois inévitables parce que nous étions et que nous sommes une révolution en armes.

Nous sommes également les Peaux-Rouges des colons Juifs en Palestine.

À leurs yeux notre seul et unique rôle consistait à disparaître.

En cela il est certain que l’histoire de l’établissement d’Israël est une reprise du processus qui a donné naissance  aux États-Unis d’Amérique.

Il y a probablement là un des éléments essentiels pour comprendre leur solidarité réciproque. (2) 

Il y a là également des éléments qui font que nous n’avions pas durant la période du Mandat à faire a une colonisation habituelle «classique», la cohabitation des colons et des colonisés. (3)

Les Français, les Anglais, etc. aspiraient à installer des espaces dans lesquels la présence des autochtones était la condition d’existence de ces espaces. 

Il fallait bien pour qu’une domination s’exerce que les dominés soient là. (...)

Qu’elle fût intolérable , écrasante, exploitante dominatrice  ne change rien au fait que «l’étranger»  pour dominer le «local»  devait commencer par être en «contact» avec lui.

(...) 

Arrive le sionisme qui part au contraire de la nécessité de notre absence, qui, en plus que cela fait de là spécificité de ses membres (l’appartenance à des communautés juives) la pierre angulaire de notre rejet, de notre déplacement, du «transfert» et de la substitution qu’a si bien décrite Ilan Halevi. (4).  (...)

D’ailleurs, je pense qu’en 1948, notre pays n’a pas été seulement occupé mais qu’il a en quelque sorte «disparu» 

C’est certainement ainsi que les colons Juifs devenus à ce moment «les Israéliens» ont dû vivre la chose.

Le mouvement sioniste a mobilisé la communauté juive en Palestine non point sur l’idée que les Palestiniens allaient partir un jour, mais sur l’idée que le pays était «vide». 

Il y en eut bien entendu, certains qui, arrivés sur place, constatèrent le contraire et l’écrivirent! 

Mais le gros de cette communauté fonctionnait vis-à-vis de gens qu’elle côtoyait physiquement tous les jours, comme s’ils n’étaient pas là. (...) 

Le vide sur le terrain devait pour réussir partir d’une évacuation de «l’autre»  de la propre tête des colons.

Pour y arriver le mouvement sioniste a joué à fond sur une vision raciste qui faisait du judaïsme la base même de l’expulsion, du rejet de l’autre.

Nous pensons d’ailleurs que le sionisme a emprisonné les Juifs, il les tient captifs de cette vision que je viens de décrire. 

Je dit qu’il les tient captifs et non qu’il les a tenu à un moment donné. 

Je le dis parce qu’une fois l’holocauste passé, la démarche a évolué, elle s’est mutée dans un pseudo «principe éternel»  qui veut que les Juifs soient partout et en tout temps «l’Autre» des sociétés où ils vivent. 

Or, il n’y a aucun peuple, aucune communauté qui puisse - et heureusement pour eux - prétendre occuper immuablement cette position de «l’Autre» rejeté et maudit. 

Aujourd’hui, l’Autre au Proche-Orient, c’est l’Arabe, c’est le Palestinien. 

Et comble d’hypocrisie et de cynisme, c’est à cet Autre dont la disparition est constamment à l’ordre du jour que les puissances occidentales demandent des garanties.

Or, c’est nous qui avons besoin d’être garantis contre la folie des chefs militaires israéliens.(...)

On ne cesse de reprocher au Palestiniens de ne pas vouloir reconnaître Israël.

Voyez, disent les Israéliens, ils veulent nous détruire. 

Mais cela fait plus de 50 ans que les Palestiniens luttent eux-mêmes pour être reconnus. (...) 

Exigeant «d’être traité comme un peuple de la norme», l’État d’Israël se maintient d’autant plus dans un état de dépendance économique et financière par rapport à l’Occident, telle qu’aucun État n’en a jamais cin’u De semblable (Boaz Evron) (4)

C’est pourquoi les Palestiniens tiennent tant à la revendication opposée: devenir ce qu’ils sont, c’est-à-dire un peuple tout à fait «normal» 

Contre l’histoire apocalyptique, il y a un sens de l’histoire qui ne fait avec le possible, la multiplicité du possible, le foisonnement des possibles à chaque moment. 

• Elias Sanbar: Absolument. Cette question du rappel au monde de notre existence est certainement pleine de sens, mais elle est aussi d’une extrême simplicité. 

C’est une sorte de vérité qui, dès qu’elle sera vraiment admise, rendra la tâche très  difficile à ceux qui ont prévu la disparition du peuple palestinien. 

Car, finalement ce qu’elle dit, c’est que tout peuple à en quelque sorte «droit au droit». 

C’est une évidence, mais d’une évidence telle qu’elle représente un peu le point de départ et le point d’arrivée de toute politique.

Prenons les sionistes, que disent-ils à ce sujet? 

Jamais tu ne entendras dire «le peuple palestinien n’a droit à rien »

aucune force ne peut soutenir une telle position et ils le savent très bien,

par contre, certainement affirmer; «il n’y a pas de peuple palestinien». 

C’est pour cela que que notre affirmation de l’existence du peuple palestinien est, pourquoi ne pas le dire, beaucoup plus forte qu’il n’y paraît à première vue.

 

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Des gravats,  de notre terre, nous verrons notre terre; des trouées dans les nuages, nous verrons notre terre; de la parole des étoiles, nous verrons notre terre; du duvet du maïs fragile, de la fleur des tombes, des feuilles de peuplier;

de tout ce qui vous encercle, ô Blancs, morts qui trépassent, morts vivants, morts qui ressuscitent, morts qui divulguent le secret.

Laissez donc un sursis à la terre. Qu’elle dise la vérité, toute la vérité. Quant à vous, quant à nous. Quant à nous, quant à vous. Extraits de Discours de l’homme rouge, Mahmoud Darwich 

Notes; 

1) Il s’agit de Palestine 1948, l’expulsion, Paris, Les Livres de la Revue d’Études Palestiniennes 1983.

(*) La Revue d’Études Palestiniennes, num. 2, hiver 1982, p. 3-17.

2) Sous le régime miliaire britannique jusqu’en 1921, la Palestine se voit ensuite placée, par la SDN, sous Mandat de la G-B. Le régime civil commence en 1923 et durera jusqu’au 5 mai 1948, date du départ des Britanniques et de la proclamation de l’État d’Israël.

3) Ilan Halevi, Question juive, la Tribu, la loi, l’espace, Paris, Edition de Minuit, 1981

(4) «Les interprétations de l’Holocauste»: un danger pour le peuple Juif, Boaz Evron, Revue d’Études Palestiniennes num. 2, hiver 1982, pages  36-52. 

                                             • 

Les Indiens de Palestine, Entretiens avec Gilles Deleuze & Elias Sanbar - dans 

Palestine 1948, l’expulsion, Paris, Les Livres de la Revue d’Études Palestiniennes, paraissant en 1983 - 

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(*) Extrait de - Discours de l’homme rouge, Mahmoud Darwich, Anthologie (1992-2005) - Actes Sud, 2009 (pour la traduction française) p.71 - 

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Choix, découpage, notes, chapô, E’M.C.  

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