«CHANTER POUR LA DERNIÈRE COLONIE EUROPÉENNE»

Israël est l’une des colonies européennes survivantes à la vague de décolonisations du XXe S. en élaborant le mythe fondamental d’exceptionnalisme axé sur l’idéologie sioniste du «retour» sur la terre promise et de n’être en sécurité que dans un État exclusivement juif. Mariam Barghouti/

Pourquoi Israël participe-t-il au prochain concours de Eurovision de la chanson ?

Mariam Barghouti: À moins de deux mois du concours de chansons de l’Eurovision qui se déroule à Tel Aviv, la controverse entourant le pays hôte ne peut que s’exacerber. 

L’évènement est une occasion majeure pour Israël de «blanchir» ses crimes contre la population palestinienne et les militants pro-palestiniens sont déterminés à contester l’évènement par une opération de boycott. 

Des personnalités telles que Roger Waters et Wolf Alice ont déjà appelé les médias et les artistes à refuser leur participation tandis que le mouvement BDS a intensifié sa campagne (...)

       UNE COLONIE EUROPÉENNE EN PALESTINE 

À partir d’une lecture avec des lunettes sionistes des écritures judaïques pour affirmer que la Palestine était à «l’origine juive» »et serait la «patrie» légitime de tous les juifs, et pour réclamer une continuité territoriale historique à l’État Juif pré-chrétien, les pères fondateurs d’Israël (tous des juifs européens) se sont lancés dans une campagne systématique d’européanisation des espaces qu’ils ont colonisés.

Ils ont commencé à construire le nouvel État sur les même principe que celui utilisé par les colonisateurs européens pendant des siècles, à savoir qu’ils se lançaient dans une prétendue mission de civilisation.

Et tandis que les empires européens s’effondraient, Israël se développait, consolidant ainsi son mythe fondateur en tant qu’ «île de stabilité» dans une région turbulente. 

(...) Comme les européens, les colonisateurs israéliens se sont servis d’une combinaison de nettoyage ethnique et d’asservissement pour «vider» les terres qu’ils colonisaient de la population indigène «inférieure».

Mais les constructeurs ont été confrontés à un défi idéologique majeur avec la population juive du Moyen-Orient, qui a été encouragée à migrer en masse vers la Palestine et utilisez comme main-d’œuvre bon marché pour construire les colonies sionistes.

Ce que les colonisateurs européens ont trouvé «troublant» à propos des juifs misrahim, c’est leur «caractère arabe».

Golda Meir, première femme, Premier ministre d’Israël, à elle-même déclare: «Tout véritable juif doit savoir parler le yiddish, car celui qui le sait pas n’est pas juifs.» 

Autrement dit, la seule véritable identité juive était celle que l’élite askhénazie avait ramenée d’Europe, la judéité misrahim (ou séfarade) étant «impure». 

À cause de cela, ces derniers ont été jugés sensibles à «l’influence arabe» et leur loyauté a été mise en doute.

Des mesures devaient être prises rapidement pour contrôler cette communauté juive «suspecte» qui deviendra la moitié de la population israélienne.

Lors du débat de la Knesset en 1951 sur l’éducation, le Premier ministre israélien David Ben Gourion était très explicite: Un juif yéménite test avant tout un juif, et nous voulons le transformer autant que possible, et aussi rapidement que possible, d’un yéménite à un juif.

À une autre occasion, il a déclaré: Nous ne voulons pas que des Israéliens deviennent des Arabes. Ils nous incombe de lutter contre l’esprit du Levant, qui corrompt les individus et les sociétés.

C’est pourquoi l’élite européenne askhénazie a lancé un ambitieux projet de «civiliser» » c’est-à-dire d’ «européaniser» leurs frères orientaux par le biais de la rééducation, le lavage de cerveau idéologique et des enlèvements massifs d’enfants. 

Le résultat de cette «campagne de civilisation» est la poursuite de la discrimination systématique contre les juifs misrahim - qui traverse toujours je fond de la société israélienne- et - par extension, contre toute personne non-juive, non «blanche».

  CULPABILITÉ EUROPÉENNE ET ANTISÉMITISME

Les mouvements de décolonisation qui ont éclaté en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient ont contraint l’Europe à démanteler progressivement ses implantations coloniales.

Mais Israël a été épargné par ce processus.

Avec le temps, une partie de l’élite intellectuelle européenne à commencé à parler de «post-colonialisme» alors qu’un grande colonie européenne restait dans son voisinage immédiat. 

En fait, à ce jour les gouvernements européens refusent de considérer Israël comme l’un de leurs projets coloniaux, totalement hors du temps.

Ironiquement, la culpabilité éprouvée à propos de l’Holocauste [massacre des communautés juives d’Europe par l’Allemagne nazie]

a poussé  les gouvernements européens à soutenir le projet sioniste consistant à envoyer des colons juifs coloniser la Palestine,

alors même que l’idée selon laquelle les juifs - à cause de leur judéité- devraient quitter l’Europe, 

pour une autre région du monde, est intrinsèquement antisémite. 

Un soutien inconditionnel à la poursuite de la colonisation de la Palestine par Israël et à la victimisation de sa population autochtone

a été justifié (notamment la l’Allemagne et l’Autriche) comme un moyen de réparer les crimes passés. 

Mais l’antisémitisme n’est pas un fait du passé en Occident...

Il est terriblement vivant et s’inscrit dans l’échec de l’Occident à résoudre les problèmes de racisme, de suprématie blanche

et de colonialisme au sein de sa société et de sa culture.

En ce sens, les gouvernements européens soutiennent Israël, dans son exploitation ininterrompue des pratiques de dominations coloniales européennes du XXe siècle à l’encontre des populations autochtones, 

témoignent du fait qu’ils n’ont jamais vraiment tiré un trait sur leur propre passé colonial, 

et qu’en réalité, ils n’ont pas complètement rompu avec les idées qui ont permis le colonialisme et l’antisémitisme.

C’est pourquoi les élites européennes ne voient pas d’inconvénient à ce que des artistes européens se produisent en Israël, 

que des consommateurs européens jouissent de biens fabriqués dans des colonies israéliennes illégales, 

que des gouvernements européens achètent une technologie de surveillance israélienne

pendant que les palestiniens sont opprimés, expulsés de leurs terres et de leurs foyers,

mutilés et massacrés sur une base quotidienne.

Tout changement radical dans leur attitude ne peut se faire que parallèlement à une reconnaissance complète

- et une expiation - des crimes coloniaux -

à une indemnisation des populations touchées, à une décolonisation, à une dé-racialisation  des structures de pouvoir

et à une condamnation de la suprématie «blanche».

Ce n’est qu’alors, que les Européens (et par extension les Américains) 

reconnaîtront Israël comme leur création coloniale 

et admettront la honte historique que représente son fondement et sa croissance.

Ce n’est qu’alors que l’Occident pourra véritablement tenir Israël pour responsable de ses crimes.

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Mariam Barghouti, chroniquepalestine.com 27 mars 2019.

Mariam Barghouti, écrivaine palestino-américaine, basée à Ramallah. Ses commentaires politiques sont publiés dans l’International Business Times, New York Times, TRT World, entre autres publications.

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