"ARABES PÉRIODISÉS" "PRÉSENTS-ABSENTS" CES CHEZ-EUXILÉS.

Les Palestiniens, indiens en déléatur, les "Arabes", Lez-Arabes, les "périodisés", les 48-67-93-2000, les Calend'Erre, les inconnue de Clio, les osselets d'Oslo, les Os de l'Ordre, escarbilles de la paix, les chez-euxilés, les Ci-Lez-Cieux-Rouges, l'imprononçable à brûle-pourpoint, tocsin de conscience, à quoi s'esseule le Juste, au reg de l'honneur, d'en bruire à tel monde tu. E'M.C.

- Abdo Wazen : Pourquoi appelle-t-on certains Palestiniens les "Arabes de 1948" ? Vous en faites partie...

Mahmud Darwich : Effectivement, j'en fais partie. Je suis né dans le village de Birwa, en Galilée.

Pendant la guerre de 1948, nous nous sommes réfugiés, un peu plus au nord, puis au Liban.

Le premier village libanais dont je me souviens est Rmeich, mais nous nous sommes installés à Jezzine, jusqu'à la chute des neiges.

C'est à Jezzine que j'ai vu, pour la première fois de  ma vie, des chutes d'eau. Il y a deux ans, j'y suis revenu, mais la cascade avait disparu.

Nous avons ensuite déménagé à Nâ'ima, près de Damour. Je me souviens bien de cette localité : la mer et les plantations de bananiers.

J'avais six ans à l'époque, mais je me souviens très bien des paysages.

Nous nous comportions en touristes.

Nous attendions que l'armée de sauvetage* libère nos villages pour rentrer chez nous.

Mon grand-père et mon père ont très vite compris que c'était terminé.

Nous nous sommes alors "infiltrés" avec l'aide d'un guide palestinien qui connaissait parfaitement les chemins et les sentiers du Nord de la Galilée.

Après un court séjour chez des amis, nous avons appris que notre village n'existait plus.

Je ne suis donc pas revenu à mon lieu de naissance.

Nous avons vécu dès lors à Deir al-Assad.

On nous désignait par le mot "réfugiés", et comme nous étions absents lors du recensement et nous sommes rentrés illégalement, nous avons beaucoup peiné pour obtenir des cartes de résidents.

Une nouvelle appellation nous a été attribuée : les "présents-absents" ! C'est-à-dire que nous étions présents physiquement mais absents juridiquement.

Nos terres ont été confisquées et nous sommes devenus des réfugiés.

- A.W. : Où avez-vous grandi ?

- M.D. : À Haïfa. Ma famille s'était transférée dans un autre village, Jdaïdé, où mon père a construit une maison.

j'ai vécu à Haïfa dix ans et travaillé comme rédacteur au journal Al-Ittihâd.

Pendant tout ce temps, Je n'avais pas le droit de quitter la ville.

De 1967 à 1970, j'étais en résidence surveillée; il m'était interdit de quitter mon domicile.

La police venait à n'importe quel moment pour s'assurer de ma présence.

Et chaque année, je passais quelque temps en prison sans jugement.

C'est pourquoi j'ai décidé de partir.

- A.W. : Pour aller où ?

- M.D. : Je suis parti à Moscou.

- A.W. : Nous parlerons plus tard des villes où vous  avez vécu. Mais je vous repose la question : Pourquoi vous désignait-on comme Arabes et non comme Palestiniens ?

- Les Israéliens juifs nous ont nommés Arabes pour nous distinguer d'eux et pour abolir notre identité palestinienne.

Les Palestiniens ont malheureusement plusieurs noms : Arabes de 1948, de 1967, de 1993, d'Oslo... Nous sommes reconnaissables par des chiffres, nous sommes bien "périodisés" !

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Mahmoud Darwich, Entretiens sur la poésie, Actes Sud, 2006 (pp. 60,61,62)

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Choix, découpage, néologies, chapô, E'M.C.

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