LE TRANSPORT DE A.H. (4)

Plus essayiste qu'aléatoirement romancier, Steiner ciblant l'alter'Hitlérité de qui, farouchement victimaire, s'en infatue, haussant ton à l'Holocauste, exigeant don de dol, silence de contrition ad vitam aeternam, décriant toute distance à cet endroit, dans une farouche affectation de ce nom honni à qui résiste à tel abus rédimant, devenant ce faisant, lui-même A.H. transporteur d'infestation.EMC

Asher eut un halètement rauque.

- Ne vous en faites pas, Herr Advokat. Il ne me reste plus qu'une chose à dire. La dernière.

Ce livre étrange, Der Judenstaat. 

Je l'ai lu de près. C'est d'un pur Bismarck.

Le langage, les idées, le ton.

Un livre intelligent, certes, et qui décrit le sionisme à l'image de la nouvelle nation allemande.

Mais qui, d'Herzl ou de moi-même, a donné vie à Israël ? 

Considérons honnêtement la question. 

La Palestine serait-elle devenue Israël, les Juifs se seraient-ils installés sur ce misérable lopin de terre du Levant, les États-Unis et l'Union soviétique, celle de Staline, vous auraient-elles reconnus et garanti la survie s'il n'y avait pas eu l'Holocauste ?

Ce fut l'Holocauste qui qui vous donna le courage de l'injustice, qui vous fit chasser l'Arabe de chez lui, de son champ, parce qu'il était pouilleux et sans ressources, parce qu'il était l'obstacle sur le chemin tracé par votre Dieu.

Ce fut l'Holocauste qui vous aida à supporter en toute connaissance de cause que ceux que vous aviez chassés pourrissent dans des camps de réfugiés, à dix kilomètres de là, enterrés vivants dans le désespoir et les rêves d'une folie vengeresse. 

Peut-être est-ce moi, le Messie le véritable Messie, le nouveau Sabbatai dont les abominations furent permises par Dieu pour ramener son troupeau au bercail. 

"il fallait que le mystère de l'Holocausée fût afin qu'Israël recouvrît ses forces."

Ces mots ne sont pas de moi, mais de vos visionnaires, ceux qui se mêlent d'expliquer les desseins divins, le vendredi soir à Jérusalem. 

Ne devriez-vous pas me rendre hommage à moi, qui ai fait de vous des guerriers, qui ai donné une réalité au vieux songe creux qu'était Sion ?

Ne serait-il pas de votre devoir d'être un soutien pour mes vieux jours ?

Messieurs de la cour, c'est de vous que j'ai tiré mes doctrines. 

J'ai combattu ce chantage à l'idéal par lequel les hommes se sentaient traqués. 

Mes crimes ont été égalés et même surpassés.

Le Reich a engendré Israël.

Ce sont mes dernières paroles, les dernières paroles d'un homme qui va mourir contre celles de ceux qui ont souffert. 

Que le doute demeure sur ces secrets jusqu'au temps de l'ultime révélation. 

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Teku n'avait pas saisi les mots, il les avait compris. 

Ces mots dont la vibrante pulsation charriait tout devant elle. 

Et il avait bondi pour crier : "Jugé !"

Ce cri par deux fois vers la terre, et deux fois vers le nord, comme c'est la coutume.

Mais l'air parut soudain exploser autour de lui.

Un tamtam sonore au martèlement grandissant lui fit ravaler son cri.

Il leva les yeux, sa tête allait éclater.

Le premier hélicoptère tournoyait au-dessus de la clairière.

Le second.

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Le transport de A.H., Georges Steiner, L'Âge d'Homme, 1971, pages 241, 250, 251. 

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Choix, découpage, chapô, E'M.C. 

 

 

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