"ISRAËL: IMPOSER SILENCE SUR LES CRIMES DE L'OCCUPATION"

L'humainement courageux journaliste du quotidien Haaretz, Gidéon Lévy, par le truchement de son, énième, récent article, décriant les ignobles menées pour rendre inaudible le Breaking the Silence sur les crimes de colonisation, doit être considéré et entendu comme, peut-être, l'ultime vrai cri patriotique, débâclé d'un cœur sincèrement déchiré: sauver Israël de la suie de sa nuit coloniale. E'M.C.

Tous les Israéliens qui brisent le silence sur l'occupation et les autres crimes accomplissent leur devoir patriotique, humain et moral.

C'est la raison pour laquelle le leader de Yesh Atid, Yaïr Lapid, les craint tellement.

Ce n'est qu'à l'étranger que l'on peut mener le débat sur l'occupation. 

Ce n'est en effet que dans une société libre et démocratique où la population sait ce qui se passe qu'un tel débat est possible. 

Il ne peut donc se dérouler en Israël (...)

Israël règne sur deux sociétés qui sont l'une et l'autre incapables de débattre de l'occupation.

Il y a, d'un côté, la société juive qui vit dans le déni et la répression qui n'est au courant de rien et ne veut rien savoir, et, de l'autre côté, la société palestinienne qui est au courant de tout ce qui concerne l'occupation, mais qui est privée de droits.

Dans ce contexte où il y a, d'un côté, une société qui détient le pouvoir mais ne reconnaît pas la situation réelle, et, de l'autre une société qui connaît cette situation mais à qui personne ne demande son opinion, il est impératif de faire sortir le débat, de faire en sorte que le monde sache à quoi ressemble l'occupation israélienne et connaisse ses crimes.

C'est la seule manière d'y mettre un terme.

L'argument selon lequel ce serait une mesure anti-démocratique est l'un des plus éhontés et des plus hypocrites qui jamais été exprimés en Israël.

Il ne semble plus y avoir de limites à l'hypocrisie et à l'effronterie.

Yair Lapid, le dirigeant de Yesh Atid, veut régler les choses à l'intérieur, comme dans une cour hassidique de Gour [la dynastie hassidique la plus importante en Israël], comme on le faisait autrefois dans les kibboutz et comme on le fait dans les familles du crime organisé.

Lapid a écrit sur Facebook :"Breaking the Silence [initiatives de soldats apportant des témoignages sur les crimes de l'occupation] n'est pas intéressé à influencer la société israélienne depuis l'intérieur et préfère nous calomnier à l'extérieur."

Il estime que l'édition anglaise de Haaretz est un partenaire dans ce crime de diffamation. 

Yair McCarthy mène d'ailleurs une guerre sans limites contre l'édition anglaise de ce journal; il met en cause la nomination de la prochaine éditrice sous prétexte que son mari fait partie de Breaking the Silence.

Accusé de sexisme, il a modifié une petite  partie de sa déclaration.

Les soldats et les vétérans de Breaking the Silence ont le devoir de renseigner tout le monde - et Haaretz a le devoir de le transmettre à tout le  monde - en Israël, mais surtout ailleurs dans le monde.

Les crimes de l'occupation doivent être connus partout.

Les choses ne peuvent pas être " réglées entre nous", parce que chez nous il y a un système de lavage de cerveau et de blanchiment des crimes qui atteint de nouveaux sommets.

Maintenant on prétend non seulement qu'il n'y a pas de crimes, mais en plus qu'il n'y a pas d'occupation. 

On ne peut débattre avec des gens qui sont autant coupés de la réalité, de cette réalité qui est que les crimes de l'occupation sont horribles et ne font qu'empirer.

Le monde devrait être informé de chaque exécution, de l'apartheid dans la distribution de l'eau, des arrestations de masse - 4800 personnes ont été arrêtées lors de la récente vague de violence, dont 1400 enfants. 

Au cours de la deuxième Intifada 80000 Palestiniens ont été emprisonnés et on a distribué 24000 ordres pour emprisonner des dizaines de milliers de personnes sans procès.

Comment pourrions-nous ne pas informer tout le monde ?

Comment le dire aux Israéliens qui voient dans chaque Palestinien un terroriste et dans chaque terroriste quelqu'un qui doit mourir ?

Comment ne pas alerter le monde du fait qu'au moins un million de Palestiniens ont été emprisonnés en Israël depuis l'occupation ?

Comment ne pas dire que 60 parlementaires palestiniens ont été arrêtés dans ce pays qui soit disant ne procède pas à des arrestations pour des raisons politiques ?

Un pays où les gens sont séquestrés dans leurs lits toutes les nuits, sans décision de justice et parfois sans aucune raison ?

Si nous ne dénonçons pas tout cela, qui sera au courant ? 

Et si personne n'est au courant, comment tout cela prendra-t-il fin ?

L'invasion de l'Ukraine par la Russie n'était pas une question de politique intérieure, pas plus que l'apartheid en Afrique du Sud, dont les opposants ont voyagé à travers le monde pour dénoncer les crimes.

Diffuser ces informations est une manière de mobiliser la communauté internationale, ce qui est parfois un dernier recours.

Toutes ces personnes qui brisent le silence en Israël font leur devoir patriotique, humain et moral.

Yair Lapid sait que Breaking the Silence et Haaretz n'existeraient pas si ce qu'ils rapportaient n'était pas vrai.

Les Lapid savent que ces informations sont vraies; c'est pour cela qu'ils en ont tellement peur et qu'ils  les combattent aussi férocement.

Mais on a au moins réussi une chose : Le simple fait de savoir que quelque chose brûle sous les pieds des Lapid - ou plutôt au-dessus de leur tête - nous donne une lueur d'espoir.

Gideon Levy, Haaretz, 10 juillet 2016.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.