Le roman des Venedey, 2/6: l’affaire Rosselli

Pour ce deuxième épisode du roman des Venedey, militants antinazis méconnus en Allemagne, il est question de deux résistants italiens au régime de Mussolini : Carlo Rosselli et Giovanni Bassanesi. Par Jakob Theurer.

Hans Venedey (au centre, en pardessus sombre). A sa droite, on reconnaît probablement Giovanni Bassanesi. A gauche de l'homme à la barbe blanche se trouve Carlo Rosselli. La photo date de novembre 1931. © DR Hans Venedey (au centre, en pardessus sombre). A sa droite, on reconnaît probablement Giovanni Bassanesi. A gauche de l'homme à la barbe blanche se trouve Carlo Rosselli. La photo date de novembre 1931. © DR
C'est le petit-fils de Hans Venedey, Jakob Theurer, qui a rédigé cet essai en 2017 dans le cadre d'un master à l'université de droit de Columbia (New York). Je l'ai traduit et adapté en 6 épisodes avec sa coopération et celle de son père, Walter Venedey.

Si vous avez manqué le début : Episode 1 : de père en fils

Episode 2 : l'affaire Rosselli

7 novembre 1931. Un épais brouillard flotte sur la piste d’atterrissage de l’aéroport de Constance lorsqu’un petit avion de type Junkers D 2155 atterrit sur la piste boueuse sans attirer l’attention. Deux passagers sont à son bord et attendent discrètement dans l’aérodrome désert en cette saison. Le lendemain, une voiture immatriculée en France apparaît à son tour et des inconnus en sortent afin de charger quelques dizaines de cartons dans la soute. L'avion, alourdi par ce chargement, tente de décoller le 9 novembre 1931. Sans succès. Sur le sol détrempé, l’appareil fait une pirouette et perd une partie du fret : des dizaines de tracts appelant en italien au renversement du régime Mussolini se répandent sur la piste.

Un adolescent qui se trouve par hasard sur les lieux est témoin de la scène : plusieurs individus ramassent à la hâte les tracts et les chargent dans une automobile avant de s'en aller, laissant derrière eux le pilote de l'avion. Le jeune homme parvient à noter le numéro de la plaque d'immatriculation française de la voiture en fuite et au petit matin, une chasse à l'homme s’engage pour tenter de la rattraper. Le pilote qui était resté sur place est arrêté par la police. Grâce à la plaque d'immatriculation française, la voiture et ses autres passagers est identifiée rapidement. En route pour la France, elle est arrêtée à Fribourg et les quatre passagers sont interpelés.

Justice et liberté

Le pilote de l'avion présente un faux passeport belge, mais sa véritable identité est rapidement percée à jour : il s’agit de Giovanni Bassanesi, un militant antifaciste italien membre de Giustizia e Libertà (Justice et Liberté). Parmi les passagers de la voiture arrêtés à Fribourg se trouve aussi le fondateur de ce mouvement, Carlo Rosselli. Giustizia e Libertà a été fondée en 1929 à Paris. C'était une des principales organisations italiennes de résistance anti-fasciste et socialiste, avant de devenir le plus grand mouvement partisan non-communiste de l'Italie occupée par les nazis après 1943. Parmi ses membres importants figurait notamment Ferruccio Parri, qui allait devenir Premier Ministre en Italie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Rapidement, il apparaît que Carlo Rosselli et Giovanni Bassanesi voulaient reproduire une action qui avait humilié le régime de Mussolini un an auparavant. En 1930, Giovanni Bassanesi, aidé durant les préparatifs par Carlo Rosselli, avait pu faire le tour de Milan dans un petit avion et larguer des milliers de tracts sur la ville, appelant les Italiens à la résistance.

Les autorités allemandes étaient donc confrontées à une affaire hautement politique. En plus de la possibilité de poursuites pour différentes infractions mineures, les détenus risquaient d’être poursuivis pour avoir commis un acte hostile contre un État ami, un crime défini dans l'article 102 du code pénal du Reich allemand. Toutefois, en vertu du même article, les infractions ne pouvaient généralement être poursuivies qu'à la demande du gouvernement concerné.

Défense à l’italienne

Par l'intermédiaire de l'Internationale travailliste et socialiste, les trois avocats Martin Venedey, Hans Venedey et Eduard Frank sont engagés pour défendre Carlo Rosselli et Giovanni Bassanesi. Différentes stratégies de défense sont examinées en vue de sortir les accusés de cette situation délicate : vaut-il mieux négocier en sous-main ou rendre l’affaire publique, quitte à risquer d’aller au pénal ? Tout dépendait en définitive de la position que prendrait le régime Mussolini. Dans le cas d'une demande de poursuite pour acte hostile contre un État ami, un procès public aurait été inévitable. La préférence des autorités allemandes penchait de ce côté. Dans une lettre aux gouvernements des États fédéraux, le ministre allemand de l'Intérieur, Karl Eduard Wilhelm Groener, écrivait ainsi qu’il était « intolérable pour la politique étrangère du gouvernement du Reich en général, et surtout au vu des relations amicales étroites du Reich avec l'Italie, que des étrangers se voient accorder le droit de séjourner en Allemagne, dont ils abusent pour des machinations politiques contre l'Italie ou une autre puissance". Giovanni Bassanesi et Carlo Rosselli ont d’ailleurs été placés en détention préventive alors que le régime de Mussolini n'avait pas encore déposé de demande de poursuites. Des mesures sévères qui suscitent des critiques indignées :  "La justice allemande au service de Mussolini", titre ainsi le journal libéral Berliner Tagesblatt le 22 novembre 1931. 

En coordination avec l'équipe de défense, des hommes politiques de premier plan comme Otto Wels, qui sera le seul député à s'exprimer au Reichstag allemand le 23 mars 1933 contre le coup de grâce porté par Adolf Hitler à la démocratie allemande sous la forme de la loi lui conférant les pleins pouvoirs, travaillent en coulisses pour soutenir les Italiens. Dans une lettre à Martin Venedey, l'ancien Premier ministre italien Francesco Nitti défend ses compatriotes en déclarant que leurs actions se justifient au regard de la lutte internationale contre la tyrannie.  En mettant l’affaire sur la place publique, la stratégie de défense est couronnée de succès, d’autant que, probablement pour éviter d'attirer davantage l'attention du public et des politiques, le gouvernement italien n'a finalement pas déposé de demande de poursuites.  En conséquence, les accusés ne sont finalement inculpés que pour des délits mineurs et condamnés à une faible amende, après seulement deux semaines de prison.

Preuves émouvantes

De France, où ils se rendent après leur libération, ils écrivent dès leur arrivée, à la fin du mois de novembre, à Martin Venedey.

«  Cher et illustre avocat,

Permettez-moi de vous exprimer une fois encore toute notre gratitude. La brève parenthèse de Constance sera toujours pour moi un de mes plus chers souvenirs, la preuve émouvante de l’existence d’une solidarité réelle entre combattants d’une même cause.

[…]

A peine rentrés, nous avons repris avec plus d’acharnement, si possible, notre lutte, qui peut, qui doit assumer comme symbole le nom de votre petite ville charmante !

Je vous prie de présenter mes hommages à Mme Venedey et de remercier vivement Mr. L’avocat votre fils, pour lequel j’ai éprouvé dès le premier instant la plus vive sympathie. Lorsqu’il viendra à Paris, qu’il ne nous oublie pas ! »

Deux ans plus tard, comme nous le raconterons bientôt, Hans Venedey se trouvera effectivement à Paris, où il s’est réfugié après l’arrivée de Hitler au pouvoir. A-t-il retrouvé Carlo Rosselli ? Probablement. Le 9 juin 1937, ce dernier est cependant assassiné, en même temps que son frère Nello par des fascistes français de la Cagoule à la solde de Mussolini.

Eduard Frank, qui défendait Carlo Rosselli et Giovanni Bassanesi avec les avocats Hans et Martin Venedey, est lui aussi assassiné par les nazis en 1938. Quant à Giovanni Bassanesi, après une odyssée à travers l’Europe, il sera  a finalement été capturé par le régime Mussolini et placé dans une clinique psychiatrique, avant de mourir à son tour en 1947.

Nous reviendrons, dans le prochain épisode, sur l’épopée de Hans Venedey, qui dès 1933 va devoir à son tour quitter Constance.

A SUIVRE...

Episode 3 : A cause d'un drapeau, 11 décembre 2020

Episode 4 : Chercher refuge, 18 décembre 2020

Episode 5 : Paris, Paris, 25 décembre 2020

Episode 6 : Guerre et paix, 31 décembre 2020

 

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