Nouvelle donne

Publicité pour une station service, Louisiana, 1938 © Russell Lee Publicité pour une station service, Louisiana, 1938 © Russell Lee

 

Roosevelt est à la mode en cette période de crise indéfinie que vient hanter le spectre peu ragoûtant des années 1930 avec la montée en puissance des extrême-droites en Europe. Le New Deal du président américain apparaît à certains comme le modèle d'un vaste plan de lutte contre la dépression économique, le chômage et la pauvreté, programme exemplaire dont il faudrait nous inspirer pour renverser la tendance à la récession. Il est intéressant de rappeler aujourd'hui que les photographes eurent leur rôle à jouer dans la politique interventionniste du New Deal. Pour être acceptée par le peuple américain et pour obtenir les appuis politiques et financiers nécessaires, l'administration Roosevelt devait être soutenue par une campagne d'information inventive, capable de répondre aux soupçons de « socialisme » voire de « bolchevisme » que faisait naître l'intervention de l’État dans l'économie d'un pays dévoué au libéralisme. La photographie, à l'histoire encore jeune mais en plein essor, fut largement utilisée à cet effet.

Dans les états du Sud, la sécheresse avait achevé de ruiner les fermiers après les conséquences néfastes d'une agriculture intensive et inorganisée. Avec leur famille, les métayers quittaient les terres qui ne leur appartenaient pas et erraient sur les routes à la recherche d'un emploi en ville qu'il ne trouvaient pas. L'Office de la réinstallation (Resettlement administration), puis la Farm security administration (FSA) furent, au sein du New Deal, chargés du soutien aux agriculteurs et de la planification agricole. L'économiste Rexford Tugwell participait à ces agences. Il connaissait l'importance du visuel dans la compréhension des réalités économiques et confia à son ancien assistant de l'Université de Columbia, le sociologue Roy Stryker, le poste de « chef de la section historique ». Stryker eut ainsi pour mission de réunir une
 large documentation photographique sur l'Amérique rurale, dans le but de montrer la nécessité et la réussite des programmes destinés aux agriculteurs.  

Roy Stryker, Photograph chief of the FSA (1942) © John Collier Roy Stryker, Photograph chief of the FSA (1942) © John Collier

Pour Stryker, la photographie s'est révélée comme le moyen parfait de documenter la situation des métayers, devenus migrants, qui sombraient dans une très grande pauvreté et d'informer efficacement le reste de la population quant à la gravité de la crise dans les campagnes. Selon Dorothea Lange, il s'agissait pour le photographe, de « transmettre ». La photographie devait faire comprendre aux Américains ce qui se passait dans leur pays pendant la grande dépression et « témoigner, pour qu'il n'y ait plus jamais ça. »

Pour ce faire, Stryker sut recruter les meilleurs photographes américains du moment, une douzaine parmi lesquels Dorothea Lange, Walker Evans, Arthur Rothstein, Ben Shahn ou Marion Post Wolcott. Le sociologue se gardait bien d'intervenir dans le travail des photographes, mais il accordait une importance centrale à leur connaissance préalable du terrain, n'hésitant pas à les briefer longuement sur la situation économique et sociale des États vers lesquels ils allaient se diriger. Sur le modèle des œuvres de Lewis Hine, il s'agissait pour Stryker d'obtenir des images très fortes visuellement mais empreintes aussi d'une profonde conscience sociale. L'objectif documentaire et le message politique, ne niaient pas les préoccupations esthétiques. Il est d'ailleurs remarquable que ce que voulait obtenir le sociologue ait pu recouper à ce point le travail artistique d'un Walker Evans dont les œuvres s'orientaient déjà vers la recherche de l'objectivité et de l'exactitude en photographie et qui imposa le style documentaire caractéristique des images produites dans le cadre de la FSA. Correctement rémunérés, les photographes de la FSA disposaient du temps nécessaire à un travail en profondeur. Ils avaient toute latitude pour choisir sur le terrain ce qui leur paraissait pertinent de photographier et de décider comment ils devaient le faire. Malgré quelques difficultés épisodiques, les photographes pouvaient compter sur le soutien inconditionnel de Stryker vis-à-vis de l'administration qui finançait leur travail.

C'est ainsi que le chef de la section historique rassembla en moins d'une décennie 170 000 négatifs, dont nombre sont considérés comme des chef d’œuvre de la photographie documentaire américaine et de la photographie mondiale. Ces photographies constituent un fond patrimonial d'une inestimable richesse pour la connaissance de l'histoire de l'Amérique et du peuple américain pendant la grande dépression. Associé à d'autres programmes photographiques financés par le gouvernement Roosevelt, notamment ceux de la Works Progress Administration (WPA) et celui de l’assistance aux artistes, la FSA a contribué à élaborer un portrait presque exhaustif de la société américaine des années 1930.

 

Dorothea Lange, 1936 © Paul Taylor Dorothea Lange, 1936 © Paul Taylor

 

Cet épisode de l'histoire de la photographie est resté célèbre à juste titre. La conjonction d'une situation politique et économique particulière, du travail d'hommes et de femmes exceptionnels aux talents et aux personnalités très affirmés, et de la volonté collective de tout un pays de mieux se connaître pour mieux se rétablir d'une crise sans précédent dans son ampleur et ses effets, semble relever du miracle ou du moins d'un phénomène aussi rare et hasardeux que le passage dans nos cieux de la comète de Halley. Mais si nous sommes impuissants à modifier la course des comètes, nous pouvons toutefois agir pour favoriser l'avenir de la photographie.

Roosevelt est à la mode, mais pas vraiment au gouvernement, qui poursuit le travail de sape du service public entrepris depuis plusieurs décennies. Les caisses sont vides serine-t-on à des citoyens relativement bien informés quant aux gaspillages, nombreux et variés, de l'argent public qui n'est jamais perdu pour le privé. La culture est abandonnée au marché, condamnée à servir de variable d'ajustement dans la gestion de budgets publics de plus en plus serrés. Pourtant, il faut rappeler l'importance des grandes commandes publiques ambitieuses, seules autorisant un travail photographique de fond dégagé des contraintes commerciales. Sans tomber dans le patriotisme béat dont on n'a jamais rien pu tirer, l'intérêt général n'est-il pas à une meilleure connaissance de notre pays, nous qui sommes si vite fascinés par l'exotisme mais qui manquons de curiosité pour ce qui nous est proche et que nous croyons banal ? Laissons aux mécènes privés, aux magazines à grands tirages, la sponsorisation des images choc et des coups d'épate, les effets asséchant du vedettariat rentable. Ne fondons pas non plus l'avenir de la photographie sur la généreuse bonne volonté du public et sur les souscriptions finançant des projets économiquement et artistiquement fragiles. Les organismes publics doivent reprendre toute leur responsabilité pour impulser et soutenir un travail photographique solide assurant la constitution d'un patrimoine pour les générations à venir. Faute de quoi, de nos millions de photos prises chaque jour sans aucun ordre ni vraie réflexion, on peut se demander ce qu'il restera.

 

Cueilleurs de coton sur la plantation, à 6 heures et demi du matin, attendant le début de la journée de travail (1935) © Ben Shahn Cueilleurs de coton sur la plantation, à 6 heures et demi du matin, attendant le début de la journée de travail (1935) © Ben Shahn

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.