Billet de blog 10 nov. 2014

Vous avez dit Original, mettez m'en une qu'est-ce ?

GILLES WALUSINSKI
auteur photographe
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Ce 12 novembre 2014 la nef du Grand Palais accueille une de ses raisons d'être : une foire. Non, plus d'avions ! plus d'automobiles ! plus de machine à laver ! non, plus d'arts ménager ! Le rendez-vous annuel, Paris Photo, va se vernir et tous les incoyables et méveilleuses venus du world entier s'empresseront, accueillis dès l'entrée par une rutilante limousine teutonique, sponsor de la manifestation. Si la Renaissance nous a donné des mécènes, notre siècle se satisfait de sponsors. Année paire, année faste pour un mois de la photo bi-annuel, les spéculateurs précautionneux vont pouvoir ouvrir délicatement leurs étuis Vuitton pour signer des chèques moins élevés qu'à la foire, précédente occupante du Grand Palais, dont le nom fait penser à un fiacre qui aurait perdu ses roues. Était-il utile, me direz-vous, de s'ébattre si longtemps dans ce pré en bulle pour aborder un sujet aussi important que l'originalité en photographie ?

Paris Photo le 12 novembre 2014 (photo d'André Kertész au mur...) © 

Un peu d'étymologie

Utiliser le mot originalité en souhaitant lever toutes les ambiguïtés qui découlent de son apparition dans les textes et sur les murs des expositions demande que l'on se penche sur son étymologie. Au XIV ème siècle, original signifie qui existe dès l'origine, document primitif, authentique.

Dans son acception religieuse on utilisa d'abord l'expression péché original avant d'écrire péché originel. Par la suite le document original était considéré comme celui qui émanait directement de son auteur. Il a fallu attendre le XIX ème siècle pour que l'original prenne son sens d'unicité, qu'il soit manifeste de sa marque propre, ce qu'on dit aussi d'un auteur. Enfin et ceci aura des conséquences néfastes aux auteurs, l'original est celui qui a un comportement excentrique, bizarre, hors de celui du commun de ses semblables.

Un mot, original, des sens variables et la Photographie...

La Photographie porte le lourd handicap d'être tributaire de machines et de techniques, maintenant remplacées par ce qu'on baptise technologies. Le temps passant, les techniques évoluant tantôt dans le but d'améliorer le procédé, tantôt pour satisfaire l'appétit industriel, la Photographie fut rapidement décrite comme génératrice d'œuvres multiples. En faisant abstraction des nombreux avatars de son histoire on peut en rester à l'idée simple qu'un négatif supporté par des matières variées sert à produire par une nouvelle opération physico-chimique des positifs dont le nombre est aussi variable et théoriquement illimité. Comme l'arrivée du parlant pour le cinéma, la couleur a changé le monde de la Photographie et les « positifs directs » ont constitué de nouvelles matrices originales appelées à être reproduites pour leur multiplication. On retrouve alors une analogie avec le daguerréotype des débuts de son histoire, le positif étant obtenu directement sur une plaque de métal, unique support de l'œuvre. La Photographie instantanée connue sous la marque Polaroïd fut un autre épisode technique générant des œuvres uniques baptisées originales.

De la diffusion et de la propriété intellectuelle...

Sa multiplication a été pour la Photographie le premier vecteur de sa diffusion notamment dès que sont apparus des tirages multiples de la même œuvre. Si au début de son histoire on vit des graveurs reproduire des photographies pour qu'elles puissent être imprimées, la réalisation de « clichés » tramés permit le développement de son utilisation comme document d'information ou d'illustration. On ne peut oublier l'ensemble des facteurs économiques qui ont jalonnés l'histoire de la Photographie, que ce soit le statut social des photographes ou que ce soient les résultats de son appropriation par une industrie en recherche de profits toujours plus grands.

Il a fallu attendre 1957 pour que la Photographie soit incluse dans la loi comme œuvre de l'esprit, le législateur, qui devait être sioux, y mettant alors prudemment les conditions qu'elle soit artistique ou documentaire. Ces critères subjectifs lui portèrent longtemps handicap et la mettaient à la merci des humeurs de tous ceux qui avaient à en juger. En 1985 une nouvelle loi corrigeait celle de 1957 et mettait la Photographie au même rang que toutes les œuvres de l'esprit à condition de son originalité. La législation maintenant codifiée de la propriété intellectuelle a pour but premier de protéger les créateurs, les auteurs et les artistes. L'originalité ainsi attachée à l'œuvre signifie simplement qu'elle est authentiquement crée par son auteur qui bénéficie alors de la protection de la loi, quel que soit son mérite et quelle que soit la destination donnée à l'œuvre.

Du critère d'originalité et de son interprétation...

Paradoxalement la législation de la propriété intellectuelle, étant conçue pour la protection des auteurs, la définition de leurs droits peut, trop souvent, se retourner contre eux si un juge donne une mauvaise interprétation d'un terme de cette loi. On verra dans un prochain article les dégâts que suscite l'assimilation du critère d'originalité avec une interprétation erronée dans le sens de la banalité.

Le « tirage original » et le marché de la Photographie

Il est communément répété que c'est vers les années 1970 que s'est créé un « marché » de la Photographie et que c'est à cette période qu'on lui reconnut enfin sa qualité d'œuvre d'art à la condition qu'elle fut originale ! Entrée à petit pas dans les méandres du marché de l'Art, la Photographie devint objet de spéculation. C'est donc logiquement la période de ses débuts et la rareté de ses supports qui attira les premiers collectionneurs. Supports pour évoquer ce que les graveurs nomment épreuves et que le vocabulaire courant désigne sous l'appellation de « tirages photographiques » ou tirages.

Succédant aux daguerréotypes, œuvres uniques , les tirages ont introduit la Photographie dans la catégorie des multiples. Les lois du marché ne sont pas écrites mais chacun sait que ce qui est rare est cher et comme le marché a plus d'un tour dans son sac, Tours est en Loir et Cher...

Dans les années 1980 le marché de l'Art connut quelques faiblesses et le comité qui représentait les Galeries d'Art obtint du Ministère des Finances une définition de « l'œuvre originale » en Photographie. L'intention était d'instituer artificiellement une rareté afin d'augmenter la valeur marchande des tirages photographiques mis sur le marché. On s'inspirait de ce qui régit le marché des multiples comme les gravures, les lithographies ou les sculptures. Ainsi la loi prétend que seraient originaux les tirages limités à trente exemplaires réalisés par « l'artiste » ou sous son contrôle et signés de sa main. La loi n'étant pas rétro-active, tout ce qui lui est antérieur est donc soumis aux aléas de la spéculation. Certains auteurs et pas des moindres (Henri Cartier Bresson notamment) n'ont jamais accepté de « numéroter » leurs tirages. Leur notoriété se substituait à l'exigence de rareté, plaisir des collectionneurs. On peut aussi ajouter que, par exception, la valeur attend le nombre des années... L'Amérique qui a dans ses gènes les règles du marché a inventé le « vintage print », reprenant aux œnologues un mot généralement attribué aux plus vieilles bouteilles des meilleurs crus.

Devinrent vintages les tirages réalisés à l'époque de la prise de vue, échappant à l'obligation d'une limitation, leur rareté et la notoriété de l'auteur suffisant à faire monter leur prix. Les marchands à l'affût baptisèrent vintage le moindre tirage jauni fait par le photographe encore jeune mais heureusement déjà mort. Ils investirent dans des paires de ciseaux pour découper des « planches de contacts », suivis aveuglément par les « curateurs », appellation empruntée à l'anglo-saxon curator. On a ainsi pu admirer, à condition d'utiliser une loupe, lentille de fresnel en plastique, des photographies d'André Kertész de 24x36 mm sur les murs du Jeu de Paume.

De la difficile définition du tirage original

Les mutations technologiques, au cours du temps, ont produit des « tirages » d'aspect très variable. Intervient la nature du support, papier ou matières voisines des plastiques. Intervient aussi le travail du tireur. Ce qu'on nomme généralement tirage argentique, la couche sensible étant composée de sels d'argent plus ou moins bien fixés, donnant ainsi leur pérennité variable aux tirages, est aussi tributaire des variations que les opérations manuelles et le talent du tireur suscitent. Habilement les bons marchands savent convaincre les collectionneurs qu'il n'y a jamais deux tirages argentiques identiques. Si jamais le client en achetait plusieurs pour s'en convaincre...

Papier salé, papier albuminé et comme dirait la chanson papier d'Arménie, à chaque transition technologique les nostalgiques du procédé ancien raillaient le nouvel arrivant. Nous connaissons le même phénomène avec l'introduction des tirages jet d'encre réalisés à partir de fichiers numériques.

De son vivant le photographe réalise un certain nombre de tirages d'une même image, quelque fois et même souvent pas de tirage du tout. Certains n'ont jamais tiré eux-même leurs photographies, soit à n'en être pas capables, soit à déléguer à d'autres ce soin exigeant temps et savoir faire. De son vivant aussi le photographe sélectionne, notamment sur ses « planches contact » les photographies qu'il préfère, qu'il aimerait tirer un jour si sa maigre bourse lui en donne l'opportunité. On peut ces jours-ci voir au Jeu de Paume une exposition de Garry Winogrand qui avait préféré passer le plus clair de son temps à attraper ses « streetviews » plutôt que de réaliser ses tirages. On nous explique doctement qu'avec tous les scrupules indispensables des proches de Winogrand ont sélectionné pour nous quelques centaines d'images, « selected views » cochées par l'artiste sur ses planches avant de mourir, jeune...

On voit donc distinguer dans les expositions des « tirages d'époque », des tirages modernes, et tous les vocabulaires qu'on peut attacher à des œuvres attachantes. Mais qu'est-ce donc qu'un tirage original ? Jacques Henri Lartigue fut un enfant photographe de génie. Ses tirages collés dans ses albums font le délice des musées. Pourtant il est probable que des tirages plus récents soient meilleurs, plus grands et rendent mieux compte de son génie précoce.

Pendant de longues années les photographes ont fait circuler des tirages portant au dos un tampon qui précisait leurs coordonnées et les précisions sur les droits attachés à leur utilisation. Ces nombreux tirages souvent baptisés « tirages de presse » se retrouvent souvent aux cimaises de galeries plus soucieuses de leurs profits que du respect de l'originalité au sens donné par la législation fiscale.

La Photographie numérique vient aujourd'hui bouleverser la donne. Il faut distinguer les tirages provenant de la numérisation d'un original (sic), négatif ou positif et de l'impression sur une machine numérique, jet d'encre notamment, de tirages faits directement à partir des fichiers numériques transférés d'un appareil de prise de vue vers un ordinateur. Là encore, comment savoir quelle intervention a pu faire l'auteur et où se situe l'original ?

Longtemps l'amateur de photographie s'est contenté d'acheter des reproductions en cartes postales. Ce marché a connu son époque florissante, déclinant avec la raréfaction de l'envoi de courrier postal. Plus récemment des enseignes, sous franchise, au nom habilement anglo-saxon, au coin du bon sens commercial, colorié en jaune de la couleur de la traitrise, vendent à pas cher des tirages qu'ils disent originaux réalisés de manière mécanique et dont la quantité est aussi incertaine que variable. L'œil exercé peut souvent identifier ce qu'on nomme contretype tant il y a de différence avec un authentique tirage original... L'habileté du commerçant à tromper le consommateur repose sur l'ignorance du plus grand nombre et c'est pourquoi on peut s'étonner que depuis plusieurs longues années le Ministère de la Culture alerté sur l'urgence à travailler sur l'originalité en Photographie reste tristement assoupi.

Monsieur de la Palice ne s'étonnerait pas de la vulgarité du grand commerce et il faudra au collectionneur visitant la foire au Grand Palais assez de vigilance pour ne pas se laisser séduire par des œuvres aussi géantes que laquées et pourtant insignifiantes au sens littéral de ce mot.

La conclusion très provisoire de notre réflexion est que l'originalité pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponse limpide et unique, opposable au doute légitime de l'amateur de Photographies.

À suivre...

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