Billet de blog 11 janv. 2020

Jeu de Paume, jeu de vilains...

Les « amis du Jeu de Paume » vous invitent à diner ce lundi 13 janvier 2020 ! Détail que ces amis semblent trouver normal, vous devrez vous acquitter de la modique somme de 350 € …

GILLES WALUSINSKI
auteur photographe
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Le Jeu de Paume - 2019 © Gilles Walusinski

Les « amis du Jeu de Paume » vous invitent à diner ce lundi 13 janvier 2020 ! Détail que ces amis semblent trouver normal, vous devrez vous acquitter de la modique somme de 350 € …

Pendant que vous préparez votre tenue de soirée (obligatoire) et vous mettez dans la peau d'un riche « trustee » à la mode des musées étatsuniens, un peu d'histoire pour confirmer votre intuition, la privatisation de la Culture est en marche, marche forcée par un ministère des industries culturées.

En octobre 2002 le ministre de la Culture, JeanJacques Aillagon, décidait de consacrer le musée du Jeu de Paume à la Photographie. Ce que le ministère taisait au moment de cette annonce, c'est que le Jeu de Paume qui avait été dévolu à « l'art moderne », une association subventionnée par le ministère en étant gestionnaire sous son nom Jeu de Paume, présentait des comptes avec un sérieux trou – on apprendra plus tard qu'il s'agissait d'environ 500 000 € -. Il a encore fallu beaucoup d'indiscrétions pour apprendre que le directeur d'alors s'était approprié quelques œuvres importantes ayant été exposées à ce Jeu de Paume. Il était devenu urgent de blanchir la situation...

L'idée originale du ministère d'Aillagon fut de proposer la fusion de l'association Jeu de Paume avec deux autres associations, Le Centre National de la Photographie qui avait eu son heure de gloire sous la direction de Robert Delpire et l'association Patrimoine Photographique en charge de la gestion des donations de photographes à l'État et de l'organisation d'expositions à l'Hôtel de Sully.

Mais, nous dit-on alors, trois associations hautement subventionnées, sans réel contrôle de la gestion de l'argent public, cela faisait un peu désordre. On nous promit un Établissement Public précédé par une association de préfiguration.

Il a fallu attendre mai 2004 et passer par de longues et incertaines négociations pour que la fusion se réalise. Président de Patrimoine Photographique et lourd d'un passé d'intermédiaire entre les associations professionnelles et le Ministère, étroitement impliqué dans les donations de mes amis Willy Ronis et André Kertész, je souhaitais avant tout préserver ce qui avait présidé aux fondements de Patrimoine Photographique, la gestion des donations, c'est à dire la conservation des originaux et la mise en œuvre de la diffusion publique des œuvres. Le directeur du Patrimoine était le tuteur administratif de PP et lors de l'assemblée générale qui devait se prononcer sur la fusion il usa du pouvoir d'intimidation d'un représentant de l'État, laissant planer un abandon de la subvention si la fusion était refusée par un vote négatif. La fusion fut votée ric-rac...

Renaud Donnedieu de Vabres, nouvellement nommé par Chirac, choisit le Président de ce nouveau Jeu de Paume parmi ses amis politiques. Alain Dominique Perrin à la tête du groupe de luxe Richemont et déjà président de la Fondation Cartier pour l'art contemporain. L'assemblée de la nouvelle association était constituée de la réunion des membres des trois associations précédentes. Leurs présidents devenaient Vice-Présidents du Jeu de Paume.

Alain Dominique Perrin était connu pour son intérêt inaltérable au mécénat. Il montra dans la gestion de son Conseil d'Administration, l'affirmation constante de sa conception « profitable » d'une gouvernance.

Le premier directeur choisi par Perrin était celui qui avait dirigé le CNP après la retraite de Robert Delpire. En charge de la programmation, le directeur avait les moyens de constituer l'équipe dévouée à ses conceptions. Conceptions en harmonie avec le cahier des charges établi par la Délégation aux Arts Plastiques qui avait imposé « l'image » pour permettre la transversalité avec l'art contemporain. Pour garantir le contrôle de l'État sur la gestion du Jeu de Paume, un commissaire du gouvernement avait été choisi, le Délégué aux Arts Plastiques. Ce dernier était aussi celui qui attribuait la subvention de l'État.

En 2008, le directeur prit sa retraite et fut remplacé par Marta Gili avec l'approbation d'un CA unanime. La programmation de grands auteurs photographes, Marta Gili privilégiant les femmes permit au Jeu de Paume d'assoir sa position d'institution majeure dans le paysage européen. Les expositions parallèles de medias en vogue, la vidéo, l'image qui bouge transformaient un étage du bâtiment en un genre de train fantôme.

En 2019, Marta Gili cédait la direction à Quentin Bajac, brillant conservateur dont la carrière fulgurante commencée au Musée d'Orsay, poursuivie au Centre Pompidou, continuée au MOMA de NewYork lui donnait l'autorité pour faire du Jeu de Paume la vitrine étincelante de la France...

Le Ministère, lors de la dernière Assemblée Générale a annoncé une refonte des statuts de l'association. L'occupation à titre gratuit d'une association de droit privé (loi de 1901 aménagée) d'un bâtiment prestigieux appartenant à l'État créait un précédent fragilisant sa pérennité au respect du droit public. Le ministère envisage un Conseil à parité entre membres privés et représentants de l'État. On ne se cachait même pas de sous entendre un renouvellement des membres de l'association.

La continuité du président est garantie, débarrassé des administrateurs qui s'opposaient à l'abandon des responsabilités qui échouaient à Patrimoine Photographique. Une lettre leur avait signifié leur mise à l'écart au motif que la salle du conseil manquait de chaises...La conservation des fonds étant confiée à la Médiathèque du Patrimoine et la diffusion « commerciale » à l'agence photo de la RMN (Réunion des Musées Nationaux).

Ce lundi soir, pour honorer l'invitation des Amis du Jeu de Paume, prenez le soin de réserver votre limousine et venir manifester votre soutien à l'entreprise de privatisation culturelle en cours. La place de la Concorde offrira bien assez de places de parking et les grèves reconductibles ne pourront nuire à la fête. Dommage pour cette irrésistible ascension qu'il faille fermer le Jeu de Paume pendant plus de six mois pour des travaux d'entretien qu'un monument historique protégé ne peut éluder !

Jeu de Paume - 2019 © Gilles Walusinski

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