L'imposture

Quand on exprime une inquiétude sur des décisions politiques qui mettent en péril des actions publiques bénéfiques, on a l'habitude d'entendre comme parole rassurante que la «continuité» de l'État est assurée et que rien ne peut arriver du pire que vous suggérez.

dessin de Nadar- la photographie demandant son entrée aux Beaux-Arts... © Félix Tournachon dit Nadar -1855 dessin de Nadar- la photographie demandant son entrée aux Beaux-Arts... © Félix Tournachon dit Nadar -1855

Quand on exprime une inquiétude sur des décisions politiques qui mettent en péril des actions publiques bénéfiques, on a l'habitude d'entendre comme parole rassurante que la « continuité » de l'État est assurée et que rien ne peut arriver du pire que vous suggérez.

Pour ceux qui constataient un engourdissement du Ministère de la Culture lors du précédent quinquennat, la nomination d'une éditrice connue, patronne d'un des groupes d'édition les plus importants, fut accueillie avec un enthousiasme magnifié par le soulagement d'avoir échappé au laminoir promis par l'extrême droite.

Il avait fallu attendre assez longtemps pour connaître le directeur de cabinet que la Ministre s'était choisi. D'aucuns laissaient propager la rumeur qu'on le lui avait choisi. Un spécialiste des médias et de « l'industrie culturelle » dit sa biographie officielle. Le reste du cabinet semble bien contrôlé par Bercy et la Ministre tente de nous rassurer, le budget sera maintenu.

Depuis mai, les mois ont passé. Les trépassés se sont accumulés sur la liste des commémorations obligées. La communication prend tout le temps de l'agenda ministériel, les rumeurs sur l'audiovisuel public se fraient leur chemin entre les pannes de courant à la SNCF, entre les Harley Davidson qui pétaradent sur le périphérique et les annonces des nominations de gloires médiatiques aux missions de service du Patrimoine et du Livre.

Si le spectacle vivant se plaint d'avoir le sort d'un tigre de cirque, il est des disciplines qui ont moins le moyen de communiquer leur désarroi. On peut être témoins de l'absentéisme chronique des professeurs dans les écoles d'Art, qu'apprendre la peinture aux Beaux-Arts soit considéré comme un ringardisme réactionnaire, on n'en est pas spécialiste, on n'a pas son mot à en dire.

Mais si on a eu la persévérance, comme photographe, de se préoccuper du sort de la photographie et des métiers qui la font, au point d'avoir présidé l'association qui avait été créée en 1981 pour gérer le patrimoine photographique légué à l'Etat avant qu'un ministre précédent ne décide de la fusionner dans l'actuel Jeu de Paume, vitrine luxueuse hébergée gratuitement dans les jardins des Tuileries pour dire à la population ce qu'est l'image de notre temps, alors on peut s'interroger sur l'action ou l'absence d'action émergente de notre Ministre.

Il faut remonter un peu le temps pour se remémorer qu'une ministre précédente, constatant que la «Mission de la photographie», fille de Frédéric Mitterrand n'avait pas produit ce qu'elle promettait et ne savait pas très bien de quelle direction elle dépendait, qu'on attendait de son directeur mieux que sa présence aux vernissages d'expositions en tout genre et tous lieux, déclenchait une « IGAC » -Inspection Générale des Affaires Culturelles- sur la politique appliquée à la Photographie. Un événement, en son temps, au printemps 2014. Il a fallu toutes les ruses du journalisme pour en connaître le contenu après un an d'enquête et de s'entendre dire que la création d'un « Groupement d'Intérêt Public » n'était pas la bonne idée qu'on attendait. Il est vrai qu'au mot à mot, l'intérêt et le public cadre mal avec une politique visant à abandonner au privé le pouvoir de faire et pire, le pouvoir de s'imposer en tout.

Dans leur combat pour la laïcité les politiques tolèrent les signes extérieurs de richesse et vénèrent la déesse concurrence. Les grands établissements publics, les musées ont obtenu cette autonomie par leur statut. Leurs présidents ont tout pouvoir sur leur programmation et les ministres sont contents dès lors que le budget s'équilibre. Les mécènes surveillent le filet des équilibres. Le Grand Palais s'offre au luxe et à la mode, les « privatisations » - ou locations d'espaces publics à des manifestations privées – se multiplient grâce aux ressources qu'elles procurent. Les clients ont remplacé le public et mieux vaut comptabiliser les chiffres des produits dérivés, les gadgets ou les parapluies tagués RMN que promouvoir une librairie comme celle qui fait honneur au Jeu de Paume.

Si on s'interroge sur l'absence de coordination dans la programmation des expositions des « grands établissements », l'intérim du délégué aux Arts Plastiques vous répond que la liberté des directeurs est respectée. Oui le délégué aux Arts Plastiques (DAP) a quitté ses fonctions en septembre à la fin de son mandat. La nomination de son successeur (ou trice...) tarde. Au point que les mauvaises langues n'hésitent plus à dire, ce que nombreux soupçonnent tout bas, qu'un Ministère de la Culture ne sert à rien.

Depuis ce rapport de l'IGAC, le DAP partant avait travaillé à proposer la création d'une Délégation à la Photographie qui serait coordinatrice de la politique photographique pour les trois directions du ministère, sous la houlette de la direction de la création artistique (DGCA). C'est en juillet dernier que le journal officiel confirmait la création de cette délégation à la photographie (DP). Depuis il faut se contenter de rumeurs pour tenter de savoir l'élue à ce nouveau poste. Oui, ce serait bien une femme, venue du privé, me laisse-t-on entendre, mais la photographie attend que son fantôme se réincarne, sans doute manque-t-on de fauteuil au Mobilier National ?

Comment cette DP, forte de sa déléguée, pourra-t-elle agir sans autre moyen en personnel et en crédits affectés que ceux que la DGCA lui consentira, amputant sur ses propres moyens ?

Cette Déléguée, accordons lui ce féminin prévisionnel, aura-t-elle le pouvoir de mettre à jour le site du Ministère à la rubrique photographie qui donne aujourd'hui encore la parole à celui qui fut mais n'est plus directeur de la défunte Mission de la photographie pour déplorer que la profession de photographe soit attractive mais fragilisée. Le site persiste à nous communiquer une adresse et un téléphone, enfin une politique donnant accès au vide sidéral !

La DGMIC, direction en charge des industries culturelles se vante d'avoir obtenu un « code de bonne conduite » de la part des entreprises de presse. Un code qui n'est qu'une paraphrase de la loi, du code de la propriété intellectuelle mais qui se garde bien d'aborder les moyens de production de la photographie et du « photojournalisme ».

La DP aura-t-elle le moyen de se pencher sur le statut professionnel des photographes, sur la question jamais résolue de la protection sociale en début d'activité, sur la nature du régime de la sécurité sociale des auteurs qui n'a pas été conçue pour les photographes mais à qui on les a envoyé, faute d'y avoir pensé.

Le Ministère trouvera-t-il le temps de réfléchir à la rémunération du droit d'auteur à l'ère du numérique über alles ? Si une gestion collective est probablement la moins mauvaise solution, la déléguée aura-t-elle les moyens d'un contrôle réel sur les sociétés d'auteur et sur leur gestion ?

Une politique de la photographie ne devrait pas se cantonner aux expositions, au suivisme complaisant d'un marché seulement préoccupé par le profit immédiat au mépris de ce qui constitue le témoignage sur notre époque. À moins que le ministère actuel se contente des singeries imitant les dérives de l'art contemporain pour se donner l'illusion d'aider l'éclosion d'une avant-garde...

L'exemple de la prise en main du mécénat sur les Rencontres d'Arles où la fortune d'un laboratoire pharmaceutique suisse fait construire une choucroute architecturale par un architecte bilbaovuitonisé permettra-t-elle au Ministère de permettre à l'Ecole nationale de Photographie d'échapper à la main mise du groupe sur la ville d'Arles ? Les liens de la Ministre avec la ville d'Arles ne rassurent que ceux qui veulent la croire.

L'économie numérique est dans toutes les bouches. Pour qu'elle ne soit pas qu'un caillou de plus dans entre les dents de Démostène, il est urgent de penser et de définir ce qu'est un original en photographie. D'habiles commerçants se vantent de vendre « en tirages limités » des originaux qui ne sont en fait que des copies plus ou moins habiles et fidèles sur des supports numériques, avant que leur boutique ne flambe. Et ça ne choque pas le Ministère que cette entreprise figure parmi les mécènes des rencontres d'Arles...

L'abandon de ce qui constitua la base d'une nouvelle politique patrimoniale pour la photographie, ce qui a permis la constitution d'un fonds de l'œuvre d'une quinzaine d'auteurs important ou même essentiels, on les a appelées donations à l'État, est le résultat de la liberté qui a été donnée au Jeu de Paume de se décharger de la responsabilité de cette gestion. L'éclatement réalisé en attribuant la conservation des œuvres à la Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine et la gestion des droits d'auteur à l'agence photo de la RMN s'avère totalement illisible pour le public. Un « portail » numérique a été créé, baptisé Arago en souvenir de son intervention à l'assemblée et à l'académie en 1839, mais ce portail ne permet qu'accéder sur écran à des photographies des collections muséales. Rien n'a été pensé quand à leur diffusion, leur édition. Le Ministère a encore une fois laissé son autonomie à l'établissement public RMN-Grand Palais alors que l'agence photographique pouvait devenir l'outil international de diffusion du patrimoine de notre pays.

La poursuite sans limite d'une politique basée sur l'affirmation d'une crise, sur la soi-disant maîtrise d'un déficit abyssal, sur la poursuite de l'exclusion de populations victimes de terreurs innommables, n'aidera pas à nous guérir de l'idée que notre régime est devenu une imposture qui ne pourra pas se maintenir très longtemps.

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