Quand j'entends le mot photographie...

Quand j'entends le mot photographie, je me couche de bonne heure. Je viens de poser le livre de Laurent Cauwet, La domestication de l'art, politique et mécénat. S'il pense que le mot culture est un mot fourre-tout, le mot photographie pourrait aussi se classer dans les mots-valises, tant on se charge de lui donner le sens que sa destination lui astreint.

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Quand j'entends le mot photographie, je me couche de bonne heure. Je viens de poser le livre de Laurent Cauwet, La domestication de l'art, politique et mécénat. S'il pense que le mot culture est un mot fourre-tout, le mot photographie pourrait aussi se classer dans les mots-valises, tant on se charge de lui donner le sens que sa destination lui astreint.

Laurent Cauwet introduit son livre en écrivant que la domestication de la pensée et de la création permet :

1.la mise au pas de la critique, aujourd'hui en total état de sidération ;

2.la séparation radicale entre les lieux de création et ceux de la critique sociale et politique ;

3.une démarcation au sein des classes populaires, entre d'un côté les habitants des cités et de l'autre, les couches intermédiaires qui n'ont pour se distinguer que leur bonne volonté culturelle et leur élitisme cultivé ;

4.l'usage de la culture comme instrument de contrôle et de conquête des populations, à l'intérieur de nos frontières, où sous couvert de francophonie, on tend à maintenir la langue française comme unique langue véhiculaire, afin de renforcer la France dans son leadership économique et politique.

Alors oui, quand j'entends le mot photographie je m'interroge sur le rôle du ministère de la culture.

De l'artiste souverain à l'employé modèle

Du photographe souverain au tâcheron servile...

La tentation m'est venue d'appliquer à la photographie la construction du livre et d'en tirer l'information qui éclairerait sa situation actuelle. La photographie est une des filles de la Culture et avant que les balles du revolver ne l'achève, souvenons nous que Culture est un ministère. Lieu de décision et lieu de production, lieu qui décide du traitement du patrimoine d'hier et œuvre au patrimoine de demain. Le ministère produit en passant les « commandes publiques » et pour bénéficier de cette manne, toute personne désirant être reconnue comme actrice de cette entreprise, comme participant au bon fonctionnement de cette entreprise, remerciée et rémunérée pour cela, est, de fait, prolétarisée.

L'entreprise Culture est passée maître dans le formatage des œuvres commandées. Peu après sa nomination, Jack Lang en 1981 convoqua des « états généraux de la photographie », en confia la présidence à Gisèle Freund juste avant qu'elle ne soit choisie par François Mitterrand pour faire son portrait officiel. Il en décida sa politique appliquée à la photographie, attribuant à la nouvelle « Délégation aux Arts Plastique » l'encadrement des auteurs contemporains, la régie de leurs professions. La Direction du Patrimoine qui avait déjà sa « Mission pour la Photographie » héritait de la gestion de « donations » de photographes à l'État en parallèle avec la Médiathèque du Patrimoine.

La Délégation aux Arts Plastiques inventait une étrange nouvelle profession, « inspecteur à la création ». Pour éviter toute confusion ou toute légèreté qui s'opposerait à cette inspection, on mit à la tête un corps de généraux. Cette armée allait porter à travers le pays la bonne parole, celle qu'il fallait entendre de l'art contemporain. L'inspectrice générale en charge de la photographie présidait les commissions d'achat, nommait les membres, siégeait dans les instances officielles comme celles de la Sécurité Sociale des Auteurs, etc... Sa carrure garante de son efficacité déchargeait son délégué aux arts plastiques de s'inquiéter du sort de la photographie, elle resta à son poste une bonne trentaine d'année, résistant à toute tentative de contournement de son pouvoir.

Du Palais Royal, l'inspectrice générale recrutait ses valets dévoués, saupoudrant les directions régionales de directives formatées à la photographie en cour, au moment. Photographie « humaniste » un jour, plasticienne le lendemain, encouragée par l'amitié révélée de chaque nouveau ministre à l'annonce de sa nomination.

Que la domination produise de l'obscène en lieu et place du spectacle, et du vulgaire en termes d'art et de littérature [et de photographie...], cela ne doit pas donner à penser qu'elle est imbécile. Bien au contraire, c'est une intelligence terrible qui est mise en œuvre ici. Elle balise avec précision et grande habileté l'espace des possibles, tout en donnant à chacun l'illusion d'affirmer sa singularité, ses intentions critiques, éventuellement ses velléités transgressives (les extravagances du fou du roi confirment la bonne santé d'un Etat et la toute-puissance inaltérable de son pouvoir).

Elle participe elle-même à la production des gestes satiriques à son égard, qu'elle sait retourner à son avantage comme autant de témoignages de sa bonne foi et de son ouverture d'esprit, tout en domestiquant leurs auteurs ou, s'ils persistent dans l'indocilité, en les renvoyant dans la marge. « L'Etat ? Archétype du souteneur qui console et qui cogne. »

*

L'entreprise culture cultive l'entre-soi avec une rare opiniâtreté, acceptant de l'extérieur juste ce qu'il faut pour répondre de son incontestable tolérance.

Il convient donc de prêter allégeance pour bénéficier de l'imprimatur de l'inspecteur général de la création...

Poètes, artistes, photographes : mêmes droits, même soumission

La photographie, comme la poésie a eu du mal à intégrer les services de l'entreprise culture. L'immatérialité de l'une, la poésie, peut expliquer ce délai ; la main-mise d'une industrie farde la photographie et cette lourde matérialité incite à penser que la confusion longtemps imposée entre le marchand d'appareils et l'auteur ne l'a pas aidée à être reconnue pour ce qu'elle se contente d'être.

Comme l'écrit Cauwet, la constellation poétique s'est muée en milieu poétique, et j'ajoute qu'il n'est pas étranger à ce propos d'évoquer ici le milieu photographique, pour conclure que comme le poète le photographe, à l'instar de l'artiste, aura gagné le droit d'être prolétarisé.

L'art, [la photographie], comme instrument de pacification

Bien entendu le prêt-à-porter du discours dominant prévoit à cor et à cri l'exportation de ses richesses artistiques hors les murs institutionnels et des temples construits en leur honneur, pour occuper les murs et les rues de la cité.

quelle place occupe l'artiste ou le photographe lorsqu'il intervient dans un quartier populaire où les habitants subissent quotidiennement une double violence :

  • d'un côté, celle produite par la brutalité et le racisme d'Etat, avec son cortège d'humiliation, de souffrance et de deuil ;

  • et de l'autre, celle vécue par la création de monstres - tentations des extrêmes violences.

On peut prendre pour exemple une commande passée par la mairie de Bobigny de « tirer le portrait » des habitants des cités, leur donnant ainsi l'idée de la sollicitude des édiles, leur montrant qu'ils comptent à leurs yeux. Le photographe est instrumentalisé par le commanditaire, son rôle devant amadouer le citoyen pendant que le policier menace.

Difficile de mettre en doute l'intention de l'artiste, labellisé progressiste par le pouvoir dominant (ici la mairie de Bobigny), et d'oser la critique. La controverse sera immédiatement interprétée comme réactionnaire, néfaste et condamnable – méthode héritée du stalinisme …

Laurent Cauwet cite en exemple l'intervention en 2015 de l'artiste sud-africain Brett Bailey (Exibit B) qui utilisait l'image des zoos humains pour dénoncer le colonialisme et son post-colonialisme et les doutes exprimés par la population dionysienne manifestant devant le théâtre au point que l'entreprise culture n'eut pas meilleure réponse que le recours à la police.

Art, fête & gentrification

Laurent Cauwet n'hésite pas à dénoncer les « grandes messes » festives, fête de la musique, Banlieues bleues, Nuit des musées, qui auraient pour fonction principale d'occulter la guerre sociale. Il cite en particulier les dérives liées aux Villes, capitales européennes de la culture et notamment Marseille en 2013. Effectivement, Marseille fut un sale coup, une immense entreprise de blanchiments multiples, avec ses magouilles immobilières, politiques, financières. Sous couvert de redorer l'image de la ville tout en amusant le bon peuple, et en utilisant la culture comme prétexte (quoi d'à priori plus inoffensif?),cette opération fut l'occasion d'expulser (des familles, des commerces, des associations...) des quartiers populaires d'Arenc et de joliette, et d'entamer ou de préciser (selon les quartiers) un travail de gentrification sans précédent, dans cette métropole dant la singularité est que le centre-ville reste populaire – au grand dam des investisseurs et politiques de tout poil. Une fois la fête finie, dans le quartier de la Plaine, l'interruption violente par la police d'un carnaval populaire coïncide avec l'inauguration au Mucem, flambant neuf, d'une exposition sur l'histoire des carnavals populaires. La bourgeoisie marseillaise s'y presse pendant que dehors la police matraque...

Ce serait sans doute dérisoire d'ajouter qu'en 2004, la maire de Lille, alors capitale européenne de la culture nomme pour responsable des expositions de photographie à travers la ville un champion de culturisme !

La multiplication des festivals dédiés à la photographie permet aux villes moyennes de consacrer un « art moyen », aurait dit Pierre Bourdieu. Ces manifestations permettent d'essaimer l'art promu par la délégation aux arts plastiques, relayée par les directions régionales.

L'artiste, nouvel agent du capital

Dans un retournement propre à la mécanique néo-libérale, l'appauvrissement progressif des artistes a un effet pervers, le capital est devenu la confirmation de la liberté de l'artiste, dont la rémunération est autant liée au travail fourni qu'à « son accommodement de la domestication ».

L'artiste, le poète, [le photographe], doivent accepter que leur temps ne leur appartienne plus, soit dévolu à leur métier d'employé artiste, d'employé poète, [d'employé photographe] ; que l'agenda de l'entreprise culture devienne leur agenda. Il leur faut répondre à des appels d'offres et pour les photographes, compte tenu du faible niveau des rémunérations, presque toujours en deçà du seuil où ces appels sont rendus obligatoires par la loi, l'entreprise culture les place en situation de concurrence, non plus sur la reconnaissance de leur qualité artistique mais sur leur souplesse à se couler dans le moule et à rassurer le commanditaire inquiet d'avoir à répondre d'un favoritisme ou pire encore d'un soupçon de corruption.

Ce qui est demandé à l'artiste n'est plus de produire des gestes critiques, mais d'obéir à l'injonction de produire des gestes critiques. Ce n'est plus de laisser libre cours à sa souveraineté, mais de répondre aux critères de liberté énoncés par la domination. Ce n'est plus produire de l'art, mais de produire du simulacre d'art, valoriser des formes d'expression artistiques qui nourrissent le discours de la domination.

Les Beaux-Arts de Paris : de mai à mai

En mai 2016, les étudiants des Beaux-Arts de Paris occupent leur école et décident d'y accueillir les différentes composantes des « nuits debout » réunies sur la place de la République en opposition à la loi « travail ». Le directeur de l'école, connu pour avoir produit des photographies, affirma que la preuve de l'engagement politique des étudiants est dans leur faculté de respecter le patrimoine, d'en être les gardiens, et de sécuriser leur école (où sont inculqués outre les métiers des arts, le rôle que l'artiste doit jouer dans la société)pour qu'y règne l'ordre.

Après avoir manifesté que « notre œuvre c'est la chute du régime », les étudiants ont retrouvé leur rôle de fabricants d'œuvres et on a pu lire « notre chute, l'œuvre du régime ». Heureusement une main anonyme a écrit sur un coin de mur : « L'art est une imposture dénuée de tout potentiel subversif ». Le fiasco ou l'étiolement des nuits debout n'a pas empêché la prise du pouvoir actuel et les écoles d'art, sous tutelle du ministère de la culture ont repris leurs pédagogies orientées vers « l'ouverture au marché ».

Célébration de la bohème

L'artiste, le photographe, doit pouvoir vivre des revenus qu'il tire de son travail. La paupérisation de la profession de photographe contraint ceux qui s'obstinent à vivre de petits boulots aussi aliénants qu'abrutissants. Ainsi considérés par la société comme ceux qui mènent une vie de bohème, elle oublie qu'aujourd'hui, les bohémiens sont ces rroms qui sont vraiment dérangeants avec leur pauvreté, leur mendicité, et leurs enfants qui vous regardent manger vos chili con carne et boire vos mojitos aux terrasses des brasseries des centres-villes...ces rroms empêchent de bohémiser en paix.

L'artiste, comme le photographe n'a d'autre choix que d'accepter les règles entrepreunariales imposées par le pouvoir dominant, devenant sa propre petite entreprise. On préfère l'affubler du qualificatif d'auto-entrepreneur plutôt qu'il prétende être auteur, statut qu'une loi sans doute trop ancienne lui avait concédé.

Ou, au pire, prendre le risque d'être hors la loi !

L'art, la peau, le pneu, la carambouille

Dans ce chapitre important, Laurent Cauwet décrit l'imbrication d'installations d'artistes au Palais de Tokyo, « Ultra peau » notamment, et les compromissions qu'ils ont dû accepter de l'entreprise Nivéa, sponsor de l'exposition. L'entreprise voulant utiliser in situ dans une de ses usines le travail des artistes, ceux-ci découvrirent qu'ils servaient de faux-nez à un plan social draconien.

Ce chapitre insiste sur le paradoxe auquel sont confrontés les artistes qui se revendiquent de philosophes comme Bourdieu, Linhart, Marx, Debord, Kurz et consort et qui restent timorés quand il s'agit de leur relation avec leurs propres employeurs.

Quand institutions publiques et privées « collaborent »

L'entreprise culture a pour vocation de déterminer ce qui permet à une œuvre de « trouver son public » (il faut entendre : à la rendre consommable). Pour cela elle ne lésine pas en stratégies de communication et politique événementielle. En assignant à telle ou telle personne le statut d'artiste et en le rémunérant comme tel, elle lui demande implicitement sa docilité.

Si Laurent Cauwet cite les entreprises LVMH et Vuitton impliquées dans des lieux prestigieux comme la biennale de Venise ou montre à quel point les intérêts privés se confondent, citant l'exposition au Grand Palais « Volez, Voguez, Voyagez-Louis Vuitton », il rappelle à juste titre le passé collaborationniste de l'entreprise Vuitton pendant la période vichyssoise..

En novembre 1993, ARTE projetait un documentaire sur la photographe Leni Riefenstahl et deux mois plus tard un groupe néo-nazi profanait la tombe de Marlène Dietrich qui avait combattu la nazisme et s'était exilée à Paris. Frédéric Mitterrand, futur ministre de la Culture, animait un débat suivant la projection et personne autour de lui ne s'indignait des propos de Leni Riefenstahl qui se réfugiait derrière son statut d'artiste pour s'exonérer de ses responsabilités d'avoir été la propagandiste d'Hitler. Les critiques préféraient vanter ses cadrages inventifs mettant en valeur la virilité des sportifs aryens dans son film « Les dieux du stade - 1936 ».

Mécénat et ministère de la culture

Pour ce chapitre je prends l'initiative de regrouper plusieurs thèmes du livre de Laurent Cauwet pour évoquer plus précisément la politique du ministère de la culture avec la photographie. Jack Lang avait confié à Robert Delpire le Centre National de la Photographie. Sous la tutelle de la Délégation aux Arts Plastiques, ce centre organisait de grandes expositions, d'abord au Palais de Tokyo puis à l'Hôtel Salomon de Rothschild, rue Berryer. Ce CNP éditait aussi une collection de « Photopoches » permettant un accès peu onéreux à l'histoire de la photo et aux photographes contemporains (depuis, cette collection a été reprise par Actes Sud) . À la direction du patrimoine était confiée la tutelle de l'association « Patrimoine Photographique » et la gestion des donations de photographes à l'État, cette association devant également organiser les expositions de ses fonds et des expositions de l'ensemble du patrimoine photographique dans des salles de l'Hôtel de Sully prêtées par le Centre des Monuments Nationaux.

En novembre 2002, le ministre Jean-Jacques Aillagon, conscient que depuis de longues années aucune politique n'était plus mise en œuvre pour donner une cohérence à l'action pour la photographie, annonçait la dévolution du Jeu de Paume à la photo. Décision porteuse d'espoir qui cachait l'étouffement d'un scandale sur la gestion de cet établissement alors dévolu à « l'art moderne ». Il devait donc être créé un « établissement public » au Jeu de Paume. Il a fallu attendre 2004 et un nouveau ministre (Renaud Donnedieu de Vabres) pour que la fusion du CNP et de Patrimoine Photographique soit actée et qu'un président soit nommé par ce ministre RDDV à la tête de l'association Jeu de Paume devant préfigurer l'établissement public. Les membres des trois associations antérieures, Jeu de Paume, CNP et PP devenaient membres de la nouvelle association. L'établissement public prévu ne sera jamais créé.

C'est le moment de s'interroger sur l'intrusion ou même l'invasion du mécénat dans l'entreprise culture. Le mécénat, c'est « un outil de séduction de l'opinion »disait en 1986 Alain Dominique Perrin, président de la fondation Cartier. Et il savait de quoi il parlait, le bougre ! C'est ce même Alain Dominique que son ami RDDV a choisi pour diriger le Jeu de Paume.

Le mécénat comme « outil de séduction de l'opinion », voici une opération où Cartier excelle. Il s'agit d'une guerre idéologique, d'une véritable campagne d'endoctrinement qui ne peut être gagnée qu'avec le soutien de la presse : « l'efficacité de cette stratégie de communication ne se limite pas à créer l'évènement, encore faut-il le faire savoir : les médias doivent être un partenaire. Le mécénat est médiatique... C'est un média qui utilise les autres médias comme support » écrit Alain Dominique Perrin.

Comme l'explique Laurent Cauwet précisément, la fondation Cartier, créée en 1984 par la « financière Richemont », groupe suisse d'horlogerie et d'entreprises du luxe, est une compagnie financière contrôlée par le trust Rembrandt, lui même créé en 1940 par Anton Ruppert, membre éminent du Broederband, société secrète afrikaner dont la mission était de maintenir la domination économique de cette fraction de la population et de maintenir l'apartheid.

la fondation Cartier sait pouvoir compter sur la malléabilité et l'employabilité des artistes, des poètes, des photographes et des intellectuels – ceux apprivoisés par l'entreprise culture et son monde.

Petit à petit, sous la présidence Perrin, le Jeu de Paume s'est déchargé des responsabilités qui étaient celles de Patrimoine Photographique. L'Etat a abandonné la recherche de nouvelles donations. Les fonds photographiques importants en recherche de sauvegarde n'ont plus que l'éventuelle Médiathèque du Patrimoine, aussi en charge des archives du l'architecture et sous tutelle de la Direction du Patrimoine. La diffusion des fonds et la gestion des droits sont théoriquement attribués à l'agence photographique de la RMN-Grand Palais, agence dont le sort est bien incertain. La fusion du Grand Palais et de la Réunion des Musées Nationaux en un seul établissement public permet toutes les privatisations souhaitées par les pouvoirs successifs.

La nef du Grand Palais accueille les défilés mégalomaniaques de Karl Lagerfeld, le Grand Palais organise des expositions de stars du marché (Irving Penn, notamment). Le Jeu de Paume sous l'influence de la politique de mise en valeur « du marché » mêle expositions d'art contemporain liées à « l'image » et des expositions de célébrités photographiques destinées à former le public comme il convient.

Au moment où on annonce le départ des deux directeurs du patrimoine et de la création artistique, remerciés, dit-on par la ministre, on peut s'interroger sur l'avenir d'une politique pour la photographie, pour ceux qui la font, pour ceux qui tentent d'en vivre.

Nommée récemment (six mois environ) , une « déléguée à la photographie » est censée mettre en œuvre et coordonner la politique de la photographie des trois directions du ministère. Sa hiérarchie changeant, sa délégation n'étant pas maître d'un budget laissé aux mains de sa direction, il ne nous reste que l'espoir...

La déléguée à la photographie aura-t-elle les moyens de résister à une direction des médias et des industries culturelles (DGMIC) qui n'a pas trouvé mieux pour les photojournalistes que d'annoncer une rémunération minimum des « piges » de 60 € par jour de travail. Somme dérisoire quand je compare avec les 4000 F par jour que j'obtenais des entreprises en 1975 !

Comment la DGCA trouvera-t-elle la compréhension des situations professionnelles des photographes, de l'absurde concurrence que les statuts multiples installe aux dépens de toute la profession, de plus en plus précarisée (prolétarisée...) ?

Depuis des années la rémunération du droit d'auteur pour la photographie a perdu tout équilibre. La forfaitisation du travail et du droit d'auteur concoure à la paupérisation de la profession. Le droit moral des auteurs est oublié, la rémunération du droit d'auteur restant le souci majeur des professionnels. Alors que l'Etat se gave des « nouvelles technologies », aucune réflexion n'anime le ministère sur leur implication dans la rémunération du droit d'auteur.

C'est bien dans les attributions du ministère de la culture de se préoccuper de la protection sociale et de la fiscalité pour les professions dont il a la charge. Depuis des années aucune réflexion n'a été engagée pour adapter les régimes existant à l'évolution des métiers.

Le marché ferait-il la loi sans contrôle de l'Etat, Etat qui devrait être garant de l'intérêt général ?

L'abandon de la gestion des fonds patrimoniaux en péril par le ministère s'accompagne d'une absence totale de travail sur la conservation du patrimoine numérique. Et, malgré les alertes lancées depuis plusieurs années, aucune étude n'a été initiée par le ministère pour définir les critères d'originalité dans le domaine des nouvelles technologies.

Devant cette déchéance avérée du rôle du ministère de la culture, il est flagrant que la « communication » dont il a aussi la charge, plombe l'action des ministres successifs. Pendant qu'ils courent de festivals en manifestations, pendant qu'ils défilent aux enterrements des vedettes parties trop tôt, on ne parle plus de « la continuité de l'Etat » mais les « affaires » peuvent se faire et se défaire...

Reste à savoir combien de temps il faudra pour que ce qui restera d'une profession, photographe, s'installe dans le « cortège de tête ». Et dans la fumée rose des fumigènes, la vitrine s'est illuminée d'une constellation d'étoiles...

NOTE : les passages en italique sont des citations du livre de Laurent Cauwet

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