Exposer, s'exposer, imposer... suite

Le Jeu de Paume a consacré sa grande exposition de l'été au photographe néerlandais Ed van der Elsken (1925 - 1990). Cette exposition fait partie de Oh ! Pays-Bas, saison culturelle néerlandaise en France 2017-2018, organisée par le Stedelijk Museum Amsterdam où elle a été montrée précédemment.

Couverture du catalogue de l'exposition du Jeu de Paume © Ed van der Elsken Couverture du catalogue de l'exposition du Jeu de Paume © Ed van der Elsken

Le Jeu de Paume a consacré sa grande exposition de l'été au photographe néerlandais Ed van der Elsken (1925 - 1990). Cette exposition fait partie de Oh ! Pays-Bas, saison culturelle néerlandaise en France 2017-2018, organisée par le Stedelijk Museum Amsterdam où elle a été montrée précédemment. Ed van der Elsken, présenté comme un de ceux qui a apporté une « rupture » dans la photographie documentaire de son époque, donne l'occasion de s'interroger sur les choix et les interprétations que donnent ceux qui ont la charge d'organiser ces grandes rétrospectives, charge qu'ils savent aussi habiller d'ambitions et de soif de pouvoir...

Après qu'il a commencé des études de sculpture dans une école d'art d'Amsterdam, l'occupation nazie oblige Ed van der Elsken à se réfugier dans le sud de la Hollande. La guerre finie, il entreprend des études de photographie dans une école de la Haye. Sans doute ces études ne lui conviennent pas trop, il commence à prendre des photos de rue en 1947. Un premier voyage en France lui ouvre les portes d'une des plus importantes associations de photographes des Pays-Bas et en 1950 il s'installe à Paris. Pour gagner sa vie, il trouve un emploi chez Pictorial Service, le laboratoire de Pierre Gassman, l'ami d'Henri Cartier Bresson. Ed van der Elsken y côtoie les photographes de la jeune agence Magnum et apprend le métier de tireur. Tirer les photographies des autres c'est tout à la fois céder à leurs caprices, savoir distinguer parmi ceux-ci les soucis de divas et les véritables intentions artistiques, imposer enfin l'image qui donnera son équilibre à l'œuvre.

À Paris Ed van der Elsken est attiré par ses contemporains, ceux qui ont connu une guerre dont ils n'ont pas compris l'épouvantable et pour s'en guérir, tentent de vivre intensément. C'est à Saint-Germain des Prés qu'Ed trouve ce refuge, les bars, les clubs de jazz, les jeunes femmes séductrices. Il en est une qu'il photographie autant qu'il la suit, sans réserve, partout, ébloui par la liberté qu'elle respire. Ed van der Elsken photographie un peu comme ceux qui découvrent la liberté que leur donnera plus tard l'appareil numérique. Il s'affranchit des contraintes raisonnables imposées par la technique de son époque, et rien ne nous est dit sur le coût de sa boulimie argentique...

Love on the left bank © Ed van der Elsken Love on the left bank © Ed van der Elsken

Love on the left bank © Ed van der Elsken Love on the left bank © Ed van der Elsken
En 1953 Ed van der Elsken rencontre Edward Steichen, alors conservateur de la photographie au MOMA de NewYork. Celui que Walker Evans critiquait pour préférer la photographie à effets, pour privilégier la forme et l'image unique porteuse d'un petit miracle comme dirait aujourd'hui Frank Horvat, exposé comme Ed van der Elsken par Steichen dans sa monumentale exposition Family of Man. Steichen lui conseille de rassembler ses photos dans un livre. Ce sera Love on the Left Bank, dont l'édition en français titrera Une histoire d'amour à Saint-Germain des Prés...

La forme de ce livre, devenu précieux pour beaucoup, peut être rapprochée du roman-photo, sa mise en page dynamique, les photographies qui se suivent et se répondent, c'est assurément une forme de récit qu'invente Ed van der Elsken. Et cette forme, comme les textes qu'il écrit, se poursuivra dans tous ses livres suivants.

Pourtant, à la parution de Love on the Left Bank, les réserves critiques reprochent à Ed van der Elsken sa vision sombre d'une jeunesse marginale. L'exposition du Jeu de Paume reste bien silencieuse sur l'approche politique que l'on devrait déceler dans ses photographies. Ed van der Elsken fréquente le Paris des existentialistes, de la jeunesse qu'on dirait insoumise si ce mot ne trouvait aujourd'hui son sens altéré. Le « café Moineau », rue du Four où cette Vali Myers devient la Ann du livre est fréquenté par Jean Michel (Mension) membre de « l'internationale lettriste ». Plusieurs sources fiables reconnaissent Guy Debord sur quelques photographies, les lettristes précédèrent les situationnistes. Cela, le Jeu de Paume le tait, à moins que ce soit le Stedelijk Museum ?

 © Ed van der Elsken © Ed van der Elsken
 © Ed van der Elsken © Ed van der Elsken
 © Ed van der Elsken © Ed van der Elsken

Ed van der Elsken retourne vivre à Amsterdam et voyage beaucoup. La notoriété qu'il a acquise avec son premier livre lui ouvre les portes des maisons d'édition et les livres se succéderont. La vie que s'est choisie Van der Elsken qu'on pourrait qualifier d'hédoniste insatiable n'est pas indemne des difficultés économiques et des répercussions sur le moral de l'artiste.

Comme l'écrit la commissaire d'exposition, Hripsimé Visser, parallèlement, le marché naissant de la photographie et ses besoins financiers personnels rendent Van der Elsken de plus en plus conscient de la valeur de ses tirages, qu’il travaille souvent de façon très individuelle et expressive. Pour son travail photographique et pour ses films, il tente toujours de trouver la technique qui convient le mieux, à défaut de l’inventer lui-même. Son usage précurseur de la photographie en couleur est peu reconnu à l’époque, voire discrédité par ses pairs. À Paris déjà, au début des années 1950, il réalise des photographies en couleur, qui, faute de moyens techniques et financiers, sont alors peu ou pas reproduites.

L'exposition au Jeu de Paume s'organise autour des thèmes des livres de Van der Elsken en un savant dédale mêlant les panneaux muraux dédiés aux tirages et les projections. On peut s’asseoir sur un des bancs prévus et regarder défiler toute une série de 160 diapositives projetées par deux Carousels Kodak fatigués à rendre une puissance lumineuse suffisante, donnant à cette projection la nostalgie des séances diapo de l'oncle Alfred retour de vacances dans les années 80...

 © Ed van der Elsken © Ed van der Elsken
Japon © Ed van der Elsken Japon © Ed van der Elsken

Van der Elsken a aussi connu des périodes de découragement pendant lesquelles il délaissait la photographie. On ne peut s'empêcher de penser que sa vie sentimentale jouait un rôle dans ses humeurs et indirectement dans son travail. Ce sont bien des occasions et des commandes qui lui font réaliser des films, là encore pour en vivre.

C’est au cours du tour du monde qu’il entreprend deux ans plus tard avec sa femme, Gerda van der Veen, que s’affirme son style personnel. Le couple quitte les Pays-Bas le 22 août 1959 pour parcourir le monde. Ils financent leur aventure en réalisant des films pour la télévision, malheureusement disparus à part quelques montages dont on montre ici des fragments, et des reportages photo pour les magazines.

Tour du Monde, Amsterdam, Jazz, l'amour dans le monde, le Japon et Bye, un film autobiographique qui montre non sans humour l'évolution de la maladie qui l'emportera l'année suivante. Une « vie folle » comme le titre l'exposition et cette rupture annoncée avec le style documentaire qui n'est en fait que le document sur la vie de Van der Elsken.

Rupture sous-entend que ce qui précédait méritait cette rupture, alors qu'imposer le flot d'image de son narcissisme hédoniste n'apporte comme document que le reflet nostalgique, pour certains, d'une époque passée vécue par Ed van de Elsken. C'est l'image d'un passé, seule, qui offre une dimension sociologique et anthropologique aux photographies prises dans le flot des instants vécus.

Aussi peut-on s'interroger sur la manière d'exposer le résultat de ce travail qui trouve son sens et sa forme dans les livres, ces livres qui ont fait la notoriété de Van der Elsken. Plus généralement se pose la question de l'exposition murale, du choix des formats, de la pertinence d'exposer des tirages qui n'ont pas été conçus dans ce but. La notoriété d'un artiste ne suffit pas à justifier l'accrochage de l'ensemble de sa production sans s'interroger sur la tenue dans le temps d'une image sur un mur.

 © Ed van der Elsken © Ed van der Elsken

Le Jeu de Paume a-t-il vocation à recevoir clés en main des expositions, à se contenter de légendes en langue néerlandaise, certes traduites en français dans un corps microscopique ? Qu'un musée aussi prestigieux que le Stedelijk Museum Amsterdam se donne pour mission de conserver et de diffuser une œuvre qu'il juge essentielle au patrimoine de son pays, cela est légitime. Que le Jeu de Paume se contente d'offrir ses cimaises et ses matériels de projection sans donner à ses visiteurs la moindre piste pour éveiller son sens critique constitue une preuve supplémentaire de l'abandon par le Ministère de la Culture de ses responsabilités dans une approche sérieuse de la valorisation du patrimoine photographique.

« Une vie folle » aura eue le privilège des cimaises parisiennes quand des photographes importants de ce pays n'ont droit qu'à des rétrospectives « hors les murs », Willy Ronis à la Monnaie de Paris, Pierre Bourdieu, Robert Capa, Sabine Weiss entre autres, à Tours, dans son château, il est vrai. Enfin cette rupture avec la photographie documentaire attachée au nom de Van der Elsken et revendiquée par le Jeu de Paume n'est-il pas l'aveu que ses dirigeants préfèrent chercher l'artiste dans le photographe et délaisser ceux des auteurs qui se soucient plus du monde que d'eux-mêmes et rendent compte?

autoportrait avec Anneke © Ed van der Elsken autoportrait avec Anneke © Ed van der Elsken

 

 

 

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