Une politique pour la photographie

C'est aujourd'hui d'une consternante banalité d'écrire que la Photographie a trouvé la reconnaissance qu'elle était en droit de mériter. Si tout le monde en fait ou peut en faire, l'aide du moindre téléphone y participant, ceux qui ont choisi le métier de Photographe ont les plus grandes difficultés à en vivre. Honorer un patrimoine photographique remarquable qui apporte témoignage de son époque ne peut se concevoir qu'en pensant à son devenir, conservation et développement. Le légitime souci que l'on apporte à ce patrimoine comme en témoigne la multiplication des festivals et expositions ne peut se concevoir sans réflexion sur la production de la Photographie, l'économie de cette production.

L'annonce faite par la Ministre de la Culture, lors des rencontres d'Arles 2015 de la création d'un « Conseil National des Professions de la Photographie » offre l'occasion de s'interroger sur ce que pourrait être une politique de la Photographie.

Selon la Ministre, ce Conseil National des Professions de la Photographie serait organisé en deux collèges distincts, un collège des professions et un collège scientifique qui rassemblerait les acteurs publics de la conservation et de la diffusion de photographies. Pour coordonner les deux collèges la Ministre évoque la constitution d'un « bureau », sans en préciser pour le moment la composition, laissant à ses services menés par la DGCA (Direction Générale de la Création Artistique) en partenariat avec la DGP ( Direction Générale des Patrimoines) et la DGMIC (Direction Générale des Médias et des Industries Culturelles), le soin de le constituer.

La création de ce Conseil National des Professions de la Photographie répond à l'attente soulignée dans un rapport de l'inspection générale des affaires culturelles (IGAC) d'un service unique et pérenne en charge de la création photographique, évitant la dispersion des responsabilités et des moyens, comme c'était le cas jusqu'à présent. Le premier souhait que l'on peut formuler est que la constitution des deux collèges évite le jeu des ambitions personnelles pour s'attacher pleinement aux compétences afin d'assurer la durabilité de l'institution au delà des échéances politiques.

En espérant que ce Conseil tienne les promesses des effets d'annonce, tentons de poser les bases de ce qui pourrait fonder une politique de la Photographie

 UN statut professionnel

Toute personne prenant une photographie devient l'auteur d'une œuvre de l'esprit ainsi que la définit le Code de la Propriété intellectuelle, à la seule condition qu'elle soit « originale ». Par ce mot original, la loi dit que toute œuvre est protégée si elle est authentiquement produite par son auteur et n'ajoute aucun jugement de valeur d'ordre esthétique ou économique. La réflexion sur un statut professionnel de Photographe devrait se fonder sur cette seule définition. Dans les faits, il ne reste que très peu de photographes salariés à plein temps d'une entreprise et ce sont les indépendants (que l'on nomme pigistes dans la presse) qui sont la majorité des photographes. La situation actuelle assimilant les photojournalistes à des salariés les distingue des autres professionnels affiliés à une « sécurité sociale des Auteurs » gérée par une association (AGESSA), sous tutelle de la Culture et des Affaires sociales. Cela crée une inégalité entre des photographes exerçant la même activité, prendre des Photographies. Paradoxalement, c'est actuellement un critère fiscal, « l'essentiel du revenu » qui définit l'affiliation au statut de Photojournaliste. Il conviendrait donc de trouver les moyens de donner à tous le régime général de la Sécurité Sociale, assis sur des bases égales pour tous et à harmoniser le statut professionnel avec les quatre codes législatifs : la propriété intellectuelle, la sécurité sociale, les impôts et le travail...

La doxa en vigueur d'une prétendue « liberté des prix » et d'une concurrence « saine et loyale » a fait la preuve qu'elle est parfaitement inadaptée puisqu'elle ne favorise pas la création, voire entre en contradiction avec la liberté de création et n'a pour effet que de soumettre les auteurs à la volonté toujours mieux affirmée de baisser les rémunérations.

Ce qui a été rendu possible avec la « loi Lang » sur le prix du livre devrait pouvoir être décliné et adapté à la production honnêtement rémunérée et à la gestion des droits d'auteur clairement indexée sur l'utilisation réelle des œuvres et non globalement incluse dans des forfaits injustifiés.

Enfin les critères d'attribution de la « carte de presse » devraient être revus. En effet les critères de la « commission de la carte » et des syndicats de journalistes, écartent d'emblée les photographes qui auraient choisi de faire des reportages nécessitant cette carte et n'auraient pas le statut de photojournaliste. C'est bien la finalité d'un reportage qui définit la qualification de journaliste, pas des montants de revenus d'autant que ceux-ci sont souvent hypothétiques...

Ainsi, mieux que toute tentative fragile de régulation de la profession par les pouvoirs publics, une définition du statut du Photographe serait un véritable progrès.

Préservation du Patrimoine et diffusion des œuvres

Comment mieux poser la question de la préservation du Patrimoine photographique qu'en citant la lettre qu'Eugène Atget écrivait le 12 novembre 1920 à Paul Léon, le « directeur des Beaux-Arts de l'époque : «J’ai recueilli pendant plus de vingt ans, par mon travail et mon initiative individuelle, dans toutes les vieilles rues du vieux Paris, des clichés photographiques, format 18x24, documents artistiques sur la belle architecture civile du XVI au XIXème(…) Cette énorme collection artistique et documentaire est aujourd’hui terminée. Je puis dire que je possède tout le Vieux Paris. Marchant vers l’âge, c’est à dire vers 70 ans, n’ayant après moi ni héritier, ni successeur, je suis inquiet et tourmenté sur l’avenir de cette belle collection de clichés qui peut tomber dans des mains n’en connaissant pas la valeur et finalement disparaître, sans profit pour personne.

Je serais très heureux, Monsieur le Directeur, s’il vous était possible de vous intéresser à cette collection. (…)»

À la suite, en 1979, de la donation à l'État par Jacques Henri Lartigue de l'ensemble de son œuvre photographique, une quinzaine de « donations » ont été acquises et confiées en 1981 à une association, Patrimoine Photographique, contrôlée par l'Etat. Il ne s'agissait pas de donations totales dans la mesure où les donateurs pouvaient bénéficier d'un partage avec l'Etat du produit de l'exploitation des œuvres données. En 2002 Jean-Jacques Aillagon décidait de fusionner Patrimoine Photographique et le Centre National de la Photographie (que Jack Lang avait confié à Robert Delpire) et voulait donner au Jeu de Paume le statut d'un établissement public dévolu à la Photographie et à l'Image. Cette fusion ne fut effective qu'en mai 2004 et le Jeu de Paume restait une association richement subventionnée dont la gouvernance fut décidée par le Ministre suivant. La volonté qui s'était affirmée d'associer l'Image à la Photographie créait une ambiguïté peu profitable à la Photographie. L'Image est un mot vague qui embrasse de multiples approches artistiques et l'utilisation de techniques différentes de la Photographie. Il serait important qu'un lieu prestigieux comme le Jeu de Paume permette à la Photographie de trouver enfin l'institution nationale de sa reconnaissance. Comme la plupart des institutions internationales équivalentes, le Jeu de Paume devrait avoir la possibilité d'acquérir des collections parmi les œuvres exposées et ainsi concourir à augmenter notre patrimoine.

Le Conseil National des Professions de la Photographie pourrait coordonner les actions de diffusion et de conservation des autres grands établissements intéressés par la Photographie, Bibliothèque Nationale de France, Centre Pompidou, etc...

Les enjeux du numérique et leurs conséquences sur la diffusion de la Photographie

Jusqu'à présent les établissements en charge de la conservation de la Photographie n'avaient qu'à se préoccuper des supports traditionnels que l'on résume par l'appellation argentique. Le développement relativement récent d'un « marché » de la Photographie a produit un vocabulaire cherchant à valoriser le degré d'originalité du support matériel porteur d'une photographie. Souvent emprunté au vocabulaire de l'estampe celui appliqué aux œuvres commercialisées évoque l'épreuve, le tirage ou plus flou encore le « vintage print » (un vintage, terme utilisé en œnologie prétend signifier pour une photographie un tirage réalisé à l'époque de la prise de vue)... Il existe une définition fiscale de l'original photographique qui introduit une limitation à trente exemplaires à la condition qu'il soient l'œuvre de l'auteur ou réalisés sous son contrôle. Il est important de ne pas confondre cette notion d'œuvre originale avec le critère d'originalité défini plus haut dans le Code de la propriété intellectuelle.

La Photographie issue d'appareils utilisant la technologie numérique bouleverse les critères anciens de l'originalité. L'évolution rapide et l'obsolescence programmée des matériels de production comme de conservation et de stockage rend indispensable une étude sérieuse que le Conseil National des Professions de la Photographie devra entreprendre.

Les établissements en charge de la Photographie devront très rapidement se pencher sur les enjeux de la conservation des œuvres issues des technologies numériques et trouver les moyens d'en garantir la transmission aux générations futures.

La production de la Photographie, les aides à la création et la commande photographique.

Le souhait d'un statut unique de Photographe n'a de sens que si la Photographie peut continuer ce qui lui donne tout son sens, documenter son époque par les regards si personnels des auteurs.

La commande publique, comme la commande privée est actuellement soumise à la mise en concurrence, trop souvent pour rassurer le commanditaire qui craint d'être accusé de favoritisme. Les critères administratifs des appels d'offre sont très lourds et contraignants et peu en harmonie avec le statut des auteurs. La « moins disance » économique devient la règle au dépens de la compétence et du talent des gagnants de la compétition.

Les différentes aides à la création sont trop souvent soumises à des règles de sélection équivalentes. Le Conseil National des Professions de la Photographie devra travailler à rétablir l'équité dans le fonctionnement des commissions d'achat.

Quelques pistes en guise de conclusion...

Pour que le Conseil National des Professions de la Photographie devienne l'outil d'une véritable politique de la Photographie, il reste plusieurs institutions dont la transformation pourrait constituer un véritable progrès pour la Photographie et les Photographes.

Actuellement au sein de la RMN (Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais), l'agence photographique devrait trouver une dimension internationale en mesure de garantir la diffusion des fonds photographiques. Elle pourrait, au prix d'une autonomie administrative que son statut autorise, apporter un poids important face aux grandes agences Corbis et Getty qui ont tendance à écraser le « marché » de leur poids pachydermique.

L'ensemble des institutions en charge de la diffusion de la Photographie cherchent avec le mécénat industriel privé à compléter leur budget. Il conviendrait que le Conseil National des Professions de la Photographie veille à ce que ce mode de financement ne devienne pas juge des valeurs en ne montrant que ce qui le valorise au risque de masquer tout un pan de la création.

L'intention qui avait prévalu à la refondation du Jeu de Paume en 2002 mériterait d'être revue, le Jeu de Paume devenant un véritable Centre National de la Photographie. Il aurait ainsi la charge de la valorisation des fonds, un rôle de conseil dans l'acquisition de nouveaux fonds. En lien avec l'agence photographique devenue autonome il pourrait assurer l'exploitation des fonds en partage avec les ayants-droit. Ce nouveau CNP pourrait mieux faire circuler les expositions dans les villes qui disposeraient des lieux adéquats en France et à l'Etranger, donnant ainsi à la création en France le rayonnement attendu. Ce CNP pourrait devenir l'outil de relance de la commande publique si utile à stimuler la création.

Enfin le Conseil National des Professions de la Photographie devra devenir au sein du Ministère de la Culture une véritable Direction de la Photographie à même de gérer une ligne budgétaire rassemblant l'ensemble des moyens actuellement saupoudrés en de multiples points de chute.

L'annonce en ce début de cet été de la création du Conseil National des Professions de la Photographie est une chance que les acteurs de la Photographie doivent saisir. Il faut tout mettre en œuvre pour que cette opportunité comble les attentes des professionnels comme du public de plus en plus passionné par la Photographie.

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