Images, droits et interdits

« L'enfant, là, il sait qu'il a été photographié ? Il a donné son droit à l'image ? » Telles sont les questions que m'ont immédiatement posées les adolescents auxquels j'ai montré la photo de Willy Ronis, Le Petit parisien.

Le Petit parisien (1952) © Willy Ronis Le Petit parisien (1952) © Willy Ronis
« L'enfant, là, il sait qu'il a été photographié ? Il a donné son droit à l'image ? » Telles sont les questions que m'ont immédiatement posées les adolescents auxquels j'ai montré la photo de Willy Ronis, Le Petit parisien. Avant toute autre considération, d'ordre historique, esthétique ou thématique, c'est la légalité de l'acte photographique, la soumission de l'artiste à la loi, qui suscite les premières réactions, anachroniques compte tenu de la date de l’œuvre (1952) mais édifiantes quant à nos préoccupations actuelles. Les collégiens, en bons élèves (mais de quels maîtres ?), suspectent aussitôt une possible malhonnêteté du photographe (un pédophile) ou une utilisation malsaine de l'image (par des pédophiles), qui porteraient préjudice à l'enfant photographié, et ceci contre toute évidence, c'est-à-dire avant même d'avoir regardé cette belle photographie. Ainsi s'exprime, parfaitement intégrée voire même intériorisée, la défiance généralisée de tous envers tous, que les institutions nous inculquent au moyen de la loi (que nul n'est censé ignorer mais que seule une poignée de spécialistes connaît vraiment et peut interpréter), et qui tend à faire de chacun le flic de son voisin. Il s'agit ici de la loi de 1970 sur la protection de la vie privée, dont tout le monde se saisit sans l'avoir jamais lue, qui ne devrait servir qu'à solutionner des litiges judiciaires, mais que l'on brandit comme une arme devant la caméra du photographe.

Nous sommes constamment photographiés, filmés, non par des artistes, mais en bonne et due forme par les services de police ou de sécurité. Les adolescents, si sourcilleux de leur droit à l'image, se demandent-ils si la police est en droit de les photographier ? Non. Sans connaître la loi, ils croient savoir par intuition que la police est autorisée à enregistrer leur image et qu'elle le fait de tous, pour la protection des citoyens, c'est-à-dire dans l'intérêt général. D'ailleurs, nous ne nous posons pas la question de savoir ce que deviennent ces images prises de nous dans le métro, dans les magasins, sur la place publique, au distributeur automatique de billets, etc. L'histoire nous a pourtant appris comment la police d'une époque troublée a utilisé contre eux les informations que des individus, faisant malheureusement confiance aux forces de l'ordre, leur avaient données de leur plein gré.

Une autre des contradictions dont notre époque regorge, réside dans la starification des paparazzi, ces voleurs d'images de la vie privée des célébrités. Pour ces professionnels, le viol de la loi est la condition principale d'une activité qui peut être grassement rémunérée. Non seulement on les publie dans les magazines à gros tirage, mais on expose les photos des paparazzi dans des lieux choisis, on les présente au public à grand renfort de publicité.

Dans un tout autre domaine, on expose aussi les photographes de rue, qui ne tirent aucun profit de leur sujet mais le diable par la queue, plutôt les morts, ceux de l'ancienne époque (les années 1960) ou bien ceux de là-bas (les États-Unis). Faudra-t-il attendre que les passants soient enterrés, pour que l'on montre décemment le travail des photographes de rue d'aujourd'hui, qui bénéficieront, à la satisfaction de leurs héritiers, d'une gloire posthume? Doit-on se contenter de photographies exotiques, leurs auteurs se faisant voyageurs pour aller chercher au loin la liberté de photographier un visage, un regard, et non seulement des cheveux, un dos ou des pieds ? Doit-on se résigner à l'extinction d'un genre, la photographie de rue, celle qui hausse à la dignité de sujet artistique les personnes ordinaires prises sur le vif, dans leur vie quotidienne, et qui a contribué à la constitution de la photographie, non seulement comme document irremplaçable, mais en tant qu'art ?

Le narcissisme de notre temps, associé aux outils technologiques de plus en plus performants, engendre la multiplication infinie des photos de soi, en tous lieux et en toutes situations, dans le même temps qu'il suscite le désir angoissé de contrôler son image. On se photographie abondamment et l'on poste ses photos sur les réseaux sociaux, dans une pulsion immédiate, qui ne se soucie guère dans l'instant des utilisations malveillantes qui pourraient en être faites plus tard. Mais on interdit d'un air rogue toute photographie prise par un tiers inconnu, on refuse sa diffusion, et l'on monte sur ses grands chevaux quand le « délit » est avéré. On protège sa vie privée jusque dans les lieux publics, au bénéfice des avocats. Puis le temps passe et, trente ans plus tard, on revendique fièrement être l'anonyme de telle image célèbre, photographié dans la rue par un photographe à la notoriété établie avec le grand âge (ou avec le décès).

Cette réaction négative du quidam, qui préfère payer pour une hideuse caricature de lui-même barbouillée place du Tertre plutôt que de se laisser photographier, n'est pas spontanée mais conditionnée par les injonctions des pouvoirs publics et des médias se servant des faits divers pour effrayer les braves gens. Interrogés sur leur refus d'être photographiés, peu sont capables de le justifier avec clarté, mais ressassent ce qu'ils pensent savoir de la loi, en deux mots : c'est interdit. Cette hantise ressemble à celle, attribuée autrefois aux « primitifs », qui, selon la légende, voyaient dans le photographe un voleur d'âme. On sait aussi des religions refusant toute représentation de la figure humaine. Mais ce n'est pas l'âme de l'homme moderne, déjà maintes fois vendue au diable, que nous protégeons en refusant d'être « pris » par un photographe au hasard d'une rue. Au contraire, nous croyons ainsi préserver l'aspect le plus superficiel de nous-même. Puisque nous ne nous possédons plus, puisque nous avons été dépossédés de notre intimité par les manœuvres conjuguées de la police et des marchands internationaux, puisque la notion de vie privée devient floue à l'heure des réseaux sociaux et de l'étalage narcissique du soi, la loi, non pas telle qu'elle est mais telle que nous la dressons contre le photographe, fait mine de rendre à l'individu la maîtrise de ce qui reste de lui-même : l'enveloppe vide de son apparence. Au lieu de nous attaquer à l'essentiel, nous nous jetons sur les leurres habiles que la société du spectacle n'a jamais fini d'imaginer pour nous.

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