Désargenter la photographie, pas les artistes...

La rue gronde de clameurs et de grenades assourdissantes pendant qu'un silence non moins assourdissant accompagne l'irrésistible descente du niveau de vie des artistes. La marchandisation et la domestication de l'art s'inscrit avec perfection dans une politique néo-libérale indifférente à développer une culture émancipatrice.

Jeu de Paume - Paris - 2019 © Gilles Walusinski Jeu de Paume - Paris - 2019 © Gilles Walusinski

La rue gronde de clameurs et de grenades assourdissantes pendant qu'un silence non moins assourdissant accompagne l'irrésistible descente du niveau de vie des artistes. La marchandisation et la domestication de l'art s'inscrit avec perfection dans une politique néo-libérale indifférente à développer une culture émancipatrice. La Photographie étant ce que je connais le mieux, c'est par ce domaine que je tenterai d'aborder ce qui se cache dans l'actualité ou dans des directives prétendument européennes.

« Le tour de force est d'avoir fait en sorte que l'artiste ne puisse plus prospérer autrement que par l'entreprise culture, qu'il ne puisse plus imaginer de liberté d'action et de souveraineté qu'en étant employé de cette entreprise, devenant ainsi son agent et son défenseur. Dans un retournement propre à la mécanique néo-libérale, le capital est devenu la confirmation de la liberté de l'artiste, dont la rémunération est autant liée au travail fourni qu'à son accommodement de la domestication ». Cette citation de Michel Surya (Portrait de l'artiste en animal de compagnie) extraite du livre de Laurent Cauwet, La domestication de l'art (La Fabrique éd.) résume la situation comme l'aurait sans doute écrit Guy Debord.

En relisant Annie Le Brun, Ce qui n'a pas de prix (Stock, éd.), on est conforté – mais pas ré-conforté – par l'idée que TINA règne dans le vaste marché de la culture. No alternative, mais à quoi ? Il est généralement admis et répété que 1981 a permis l'apparition d'un ministre de la Culture, Jack Lang, initiateur d'une politique. Il est vrai qu'arrivé au pouvoir il a suscité l'organisation d'États Généraux de la Photographie. S'il en a conclu qu'il convenait de se préoccuper de notre patrimoine, de confier à sa direction la mission de gérer des donations de photographes, l'État se chargeant de rétribuer les donateurs comme le faisaient les agences de presse ou d'illustration, il a cédé à une « délégation aux arts plastiques » la responsabilité de la création contemporaine.

Il avait fallu attendre les année 1970 pour que la photographie entre dans les préoccupations du Ministère de la Culture. La prise de conscience de la valeur intellectuelle du patrimoine photographique ne s'est jamais détachée de la promotion d'artistes de renom. Mais la protection des auteurs par la législation de leurs droits a été conçue pour profiter au succès plutôt qu'à trouver les moyens d'une protection sociale pour tous. La politique du Ministère de la Culture a toujours privilégié la valorisation du média.

Chargée de la photographie au Ministère depuis le milieu des années 70, la même personne resta en fonction une quarantaine d'années à cette Délégation aux Arts Plastiques (DAP) avec le titre d'inspectrice générale de la création. De là à penser que ce titre dissimule un rôle de police de la création, je vous invite à circuler, et à ne rien tenter voir. Ou à vous interroger sur la continuité d'une politique qui se dissimule dans l'apparence de son absence. Présente dans toutes les instances professionnelles, dans toutes les commissions d'achat, de nominations, le pouvoir de l'inspection générale diffuse dans le pays et irrigue les directions régionales. Cette même inspection nomme les membres des commissions d'achat. Le FNAC, Fonds National d'Art Contemporain, créé par Jack Lang, gère les achats d'œuvres par l'État. En bons élèves, à l'échelon régional, les FRAC cherchent à ne pas dévier de la ligne tracée par l'administration centrale et le jeu des nominations vient conforter ce système. À défaut d'une politique initiée par un gouvernement, cette distillation de l'influence d'une personne a régi pendant ces longues années le sort de la photographie de facto celui des photographes, des liens, des complicités se confortaient par la durée de ce mandat.

Résistante à toute alternance politique ce qui apparaît comme absence de politique est la sournoise résultante d'un néo-libéralisme maîtrisé. Il serait politiquement malhabile que la Délégation aux Arts Plastiques, maintenant intégrée à la Délégation Générale à la Création Artistique (DGAC) prenne parti dans un débat mettant en question l'art contemporain. Le but de la politique néo-libérale pour la Culture est de décharger le service public de la charge financière que lui imposerait l'intérêt général. Les groupes industriels les plus puissants dominent l'art contemporain respectivement par l'achat d'œuvres, fabricant ainsi des notoriétés cotées, et par le mécénat, outil d'une défiscalisation vertueuse.

Les grands établissements culturels, musées, bibliothèques ont « gagné » leur indépendance en étant doté du statut d'Établissement Public. La Réunion des Musées Nationaux, associée au Grand Palais et le Centre des Monuments Nationaux bénéficient aussi de ce statut. Leur financement associe les subventions de l'État et leurs recettes propres qui ouvrent la porte aux fonds privés que l'on préfère baptiser mécénat. La Culture offre ses palais aux grandes entreprises ravies d'y trouver d'innocentes opportunités de défiscalisation.

En octobre 2002, le ministre Jean-Jacques Aillagon décidait de la dévolution du Jeu de Paume à la Photographie.

L'annonce souleva l'enthousiasme du milieu. Il fallut attendre deux ans du travail de l'administration, de navettes de cabinets, d'un changement de ministre, pour que soit finalement annoncée la fusion de trois associations, le Jeu de Paume, Le Centre National de la Photographie (CNP) et Patrimoine Photographique dans ce nouveau Jeu de Paume étendant ses prérogatives à l'Image, la Photographie ne semblant pas assez costaude pour attirer suffisamment de mécénat... C'est donc en 2004 que le Jeu de Paume s'installait dans le bâtiment de la Concorde avec l'obligation déclarée de devenir Établissement Public dans le meilleur délai. C'est le ministre Renaud Donnedieu de Vabres qui nomma Alain Dominique Perrin président du Jeu de Paume. Connu comme Président de la Fondation Cartier, ADP était celui qui drainerait le flux du mécénat. Il s'empressa de décharger la nouvelle association -qui ne devint jamais établissement public- des responsabilités qui incombaient au Patrimoine Photographique renvoyées à l'État, c'est à dire au Ministère. Ce n'est que très récemment qu'on apprit au cours d'une assemblée générale que l'ancien Jeu de Paume avait laissé une ardoise importante que la nouvelle association a épongée en opportune discrétion et en plusieurs années...

Si les membres de l'association Jeu de Paume sont nommés par approbation du président, ce dernier est nommé par le ou la ministre de la Culture, sur proposition du Conseil d'Administration. Ce dernier est l'émanation du bon vouloir du président dont les pouvoirs sont sans limitation...

Il a fallu une indiscrétion pour apprendre qu'en 2020 des travaux importants sur la toiture du bâtiment imposeront la fermeture pendant six mois environ. Rien ne fut dit à l'assemblée générale qui se tenait en l'absence du Délégué aux Arts Plastiques, de droit commissaire du gouvernement. Cette fonction de contrôle d'une gestion conforme à la loi pour un établissement subventionné, occupant à titre gratuit un palais national, est négligée par le ministère actuel. Encore un indice de cette absence qui n'est que l'apparence d'une politique au service d'intérêts spéculatifs. Comment justifier la location de l'espace du Jeu de Paume lors des périodes intervallaires séparant deux expositions, justifier qu'un bâtiment public prestigieux soit « privatisé » quand il est confié gratuitement à une association ?

Un nouveau directeur vient de prendre ses fonctions au Jeu de Paume. Successivement conservateur de la photographie au Musée d'Orsay, au Centre Pompidou puis au MOMA de NewYork, on souhaite qu'il donne à la photographie sa véritable place dans l'institution ? Saura-t-il résister aux pressions du TINA de l'Art Contemporain ?

À la fin de son ministère, Aurélie Filippetti avait demandé une IGAC (Inspection générale des affaires Culturelles) sur la politique appliquée à la photographie. Enterrée par les ministres suivants le rapport suggérait la création d'un « groupement d'intérêt public ». Ceci ne collait pas avec la doxa néo-libérale et il a fallu encore plusieurs années pour que la DGAC crée une Délégation à la Photographie. Une déléguée nommée fin 2017, bientôt assistée de deux personnes, sans moyens propres ne donne que peu d'espoir à ceux qui attendaient une ébauche de politique prenant en compte la réalité de la production et de la conservation de la photographie.

La DGAC étend notamment sa compétence aux écoles d'Art, nomme les directeurs, contrôle l'enseignement. On ne s'abaisse plus à enseigner les techniques du dessin, de la peinture, de la sculpture, de la photographie ; on conditionne les étudiants à développer leur « intégration » aux règles du marché. L'école Nationale de la Photographie d'Arles est devenue un modèle de cette formation, de ce formatage ! L'artiste qui ose s'émanciper de la norme n'a aucune chance d'accéder aux résidences diverses que les institutions proposent de par le monde.

Il serait lassant de reprendre ici l'inventaire de toutes ces « réformes » qui constitueraient l'essence d'une politique culturelle appliquée à la photographie. Le ministère reste sourd quand on suggère qu'il serait opportun de réfléchir au statut professionnel des photographes. Maintenir un fossé entre ceux qui se disent photojournalistes et ceux qui se contentent du statut d'auteur que la législation leur a concédé et ne pas se mettre au travail pour refondre les critères d'attribution des cartes de journalistes, voilà le travail quotidien qui a été confié à une Déléguée à la Photographie nommée à l'automne 2017. L'absence de politique est une garantie de transparence.

Autre réforme passée dans la discrétion, celle de la Sécurité Sociale des Auteurs. Depuis la loi votée en 1976 , c'est une association, l'AGESSA qui affiliait les auteurs, écrivains, compositeurs, cinéastes, photographes au régime dérivé du régime général de la SS et gérait l'encaissement des cotisations maladie et retraite. Association gérée paritairement par les auteurs, la Culture et les Affaires Sociales. Tout à coup on nous met devant le fait accompli, c'est l'URSSAF du Limousin qui prend en charge le recouvrement des cotisations. Peu importe que les auteurs soient dans le dénuement, il faut recouvrer, le Limousin est réputé pour son efficacité.

La diffusion des fonds photographiques de l'État, de la ville de Paris, le droit d'auteur sont autant de sujets cruciaux que le Ministère de la Culture doit prendre en charge. L'histoire du « portail Arago » et de son échec est une marque flagrante du manque de concertation qui a présidé à sa création.

Après une grande rétrospective au Centre Pompidou de l'œuvre de Brassaï, sa veuve avait décidé de faire don à l'État, au Centre, en échange d'une gestion des droits et de la diffusion commerciale de l'œuvre par l'Agence photographique de la RMN (Réunion des Musées Nationaux). Il a fallu en modifier les statuts (Etablissement Public), ce qui a permis de confier à l'agence la gestion commerciale de la diffusion des fonds de l'ancien Patrimoine Photographique. L'agence qui gérait jusque là la diffusion des œuvres des musées nationaux, qui avait développé son savoir faire en employant des photographes spécialisés dans la reproduction des œuvres d'art, était intégrée dans la grosse machine de la RMN à laquelle on avait ajouté la gestion du Grand Palais, bâtiment prestigieux restauré pour accueillir les manifestations commerciales aux buts culturels...

L'histoire du portail numérique Arago est significative. C'est bien une initiative politique reprise par plusieurs ministres, donner accès au public – et gratuitement – aux fonds photographiques appartenant à l'État ou sous sa responsabilité. C'est à l'agence photo de la RMN qu'a été confié la réalisation de ce portail. Mais le manque de concertation avec les personnes qui auraient pu apporter leur compétence à transformé ce portail en banque d'image consultable en ligne, en basse résolution et sans possibilité d'utiliser les images, de les reproduire. Donc aucune possibilité pour l'agence d'exercer son rôle de diffusion « commerciale ». Ne faire figurer dans ce portail qu'une sélection d'œuvres déposées dans les musées fut la décision fatale à la réussite du projet.

Le néo-libéralisme ne trouve aucun intérêt à faire gérer par un service public ce qui pourrait l'être par le privé. L'ombre des groupes Corbis ( création de Bill Gates) ou Getty images plane surles agences, celle de la RMN se révélant une proie, victime facile pour des technocrates incompétents imposés par l'inspection des finances...

La Ville de Paris avait créé une association, la Parisienne de l'Image à qui, entre-autre activités, revenait la gestion de l'Agence Roger Viollet acquise par la ville après la disparition de ses fondateurs. Cette agence dispose d'un fonds photographique important, élément essentiel de notre patrimoine. C'est dans l'air du temps, les technocrates de l'Hôtel de Ville ont décidé de céder l'agence, les emplois sont menacés, les repreneurs ne se pressent pas. Une belle opportunité qui aurait été donnée à l'Agence Photo de la RMN-Grand-Palais si les édiles de cet Établissement Public raisonnaient avec le souci du patrimoine et de sa diffusion plutôt qu'en calcul hasardeux de rentabilité immédiate.

Nouvelle inquiétude pour l'agence Photo de la RMN-GrandPalais, la directive européenne sur le droit d'auteur. Baptisée « copyright in the digital single Market », cette directive qui est censée imposer aux états d'adapter leur législation en conformité, prévoit en son article 14 que lorsque la durée de protection d'une œuvre d'art a expiré, tout matériel résultant d'un acte de reproduction de cette œuvre n'est pas soumis au droit d'auteur ou au droits voisins, sauf si le matériel résultant de cet acte de reproduction est original en ce sens qu'il est la création intellectuelle propre de l'auteur.

Comment ne pas s'émouvoir qu'une telle directive ignore le travail et la qualification extrême des photographes spécialisés dans la reproduction des œuvres d'art et puisse prendre le prétexte de l'économie numérique pour nier les droits dits voisins à ceux qui en vivent ? On mesure cette fois encore les pressions qui ont du peser sur les commissaires européens des GAFa, Google notamment qui pourront bénéficier de la gratuité pour vendre leurs espaces à la publicité.

Une nouvelle fois, le droit d'auteur n'est plus considéré que comme une denrée industrielle, l'aspect moral, pourtant bien défini dans notre code de la propriété intellectuelle, passé aux oubliettes.

Comment ne pas penser que sous cette apparence d'absence, la politique du moment n'aurait pour but que d'aboutir à la cession au privé de l'agence photo de la RMN, le prétexte d'économie de gestion servant toujours même quand il masque les possibilités d'accroître les résultats d'un outil au réseau international.

Il est quand même affligeant de constater que l'économie numérique n'est considérée par l'administration et le pouvoir actuel que comme une vache à lait à traire au plus vite pour développer le fromage de quelques industries amies. Les sociétés d'auteur ont aussi leur part de responsabilité, l'image et la photographie n'entrant pas dans leur préoccupations. Le numérique leur donnait une chance inédite dont elles n'ont pas encore perçu le potentiel illimité.

Si le développement du numérique bouleverse la donne, pourquoi ne pas tenter de repenser la rémunération du droit d'auteur. Pourquoi continuer à distinguer un domaine public gratuit à la fin de la durée de protection, gratuité qui permet à nombre d'éditeurs de publier sans contrainte de droits d'auteur ? On pourrait imaginer qu'après la disparition de l'auteur les droits patrimoniaux seraient versés à un fonds social commun au service des auteurs ! Le domaine public payant pour aider les auteurs vivants serait une politique sociale inédite.

Un peu d'imagination pourrait aider à penser une politique.

 

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