Crise de l'intelligence

Le débat sur l'identité nationale, dont la bêtise « a trempé le caractère »[1] débutant (pour paraphraser Henri Guaino) glisse vers un plus ou moins latent appel aux conflits de religion. Je crois en la grande capacité de sens critique des citoyens, je ne crois pas à un racisme spontané « venu d'en bas » auquel les élites voudraient plaire en menant la politique que l'on sait. En revanche je constate qu'il semble facile de prendre quiconque au piège de la manipulation.

Le débat sur l'identité nationale, dont la bêtise « a trempé le caractère »[1] débutant (pour paraphraser Henri Guaino) glisse vers un plus ou moins latent appel aux conflits de religion. Je crois en la grande capacité de sens critique des citoyens, je ne crois pas à un racisme spontané « venu d'en bas » auquel les élites voudraient plaire en menant la politique que l'on sait. En revanche je constate qu'il semble facile de prendre quiconque au piège de la manipulation.

Peut-être ne peut-on pas résoudre ce paradoxe, à moins d'être historien, philosophe, psycho ou sociologue et d'analyser pas à pas ce qui se passe pour que l'intelligence soit si volontiers oubliée au profit de son semblant. Relire Hannah Arendt expliquant comment et pourquoi le peuple allemand (« populace » comme élite, pour des raisons différentes et circonstancielles) a été séduit par l'idée de la force violente et du racisme[2].

Le débat entre Alain Finkelkraut[3] (qu'on ne peut pourtant pas taxer de bêtise) et Alain Badiou montre à quel point le premier, au nom de grandes idées, peut se laisser enfermer dans des peurs presque mystiques auxquelles il donne le nom de réel. Je le cite.

« L'exécration de la France est à l'ordre du jour dans une fraction non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l'abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est une réponse au racisme d'Etat ou à la stigmatisation de l'étranger. »L'exécration de la France est donc selon lui à l'ordre du jour. L'appel au réel rend ici à Alain Finkelkraut un bien mauvais service. D'une part, Alain Finkelkraut ne peut pas savoir l'expérience de vivre enfant, petit enfant ou arrière petit enfant des « Damnés de la terre[4] », dans les espaces réservés de nos villes, dans les écoles, collèges et lycées réservés de nos villes. D'autre part, et c'est autrement plus grave, Alain Finkelkraut se tient tout à l'abri du réel quand il suggère que le réel s'exposerait à qui voudrait s'y exposer. L'évidence de l'exécration, révélée par des signes sûrs ? Que peut-on voir, constater et expliquer par le cas, l'exemple et le fait divers ? Par des mots de passe et des signes ? Par des sifflets un jour de match ou des voiles, 300 ou 3000 ? Par la répétition de l'effet-sifflet, de l'effet burka, par l'effet de l'effet, le signe du signe ? C'est ici qu'Alain Finkelkraut s'éloigne du seul réel auquel il devrait tenir, qu'il ne devrait pas quitter de vue, le réel de la fabrication des idées et des peurs, des névroses collectives, le réel de l'analyse et de la mise à distance. C'est ici que les termes du paradoxe de l'intelligence, évoqué plus haut, peuvent être posés.N'est ce pas la genèse du racisme que de pousser les individus et les groupes à trouver dans ce qu'ils nomment le réel la preuve des fantasmes que le mécontentement de soi d'une part et la peur d'autre part, qui a pour fondement une fragilité toute métaphysique et des fragilités accidentelles, leur a laissé développer, ou auxquels ils n'ont pas pu ou pas su à temps opposer le filtre de la raison et de l'analyse ? Aujourd'hui, j'observe le sort que l'on fait aux migrants que le déséquilibre provoqué par nos sociétés occidentales de profit, les conflits et les changements climatiques poussent à fuir la part du monde qui est par hasard la leur. J'écoute ce que l'on dit de ceux qui pour des raisons similaires, aux alentours des années soixante, sont venus travailler en France et pour qui on a construit des quartiers à l'écart de nos cités - ces quartiers que l'on appelle aujourd'hui, par antiphrase, « les cités ». Je vois passer les lois, de l'interdiction des minarets à celle de la burka montée en épingle (si l'on peut dire) et je vois passer les mots et les clichés, j'entends les glissements, de xénophobie à islamophobie - islamophobie nourrie de la confusion préalable islam - islamisme. Un ministre de l'Intérieur veut imposer un couvre-feu à partir de 19h pour les enfants de moins de 13 ans de nos banlieues. Les directeurs des grandes écoles refusent le quota de 30% d'étudiants boursiers sous le prétexte qu'ils pourraient faire « baisser le niveau ». Je sais que dans les lycées des centres villes les jeunes qui ont étudié en collège ZEP vont rarement. Je sais qu'après le bac c'est encore une autre histoire.

Je lis dans le discours de la Drôme[5] que comprendre, c'est vibrer, que l'on est en train de perdre en France « les choses indéfinissables » qui nous semblent essentielles - tout indéfinissables qu'elles soient. Je lis que « les repères s'effacent », que « l'identité devient incertaine » et que le manteau de cathédrales recouvrant ce pays où je suis née par hasard est particulièrement émouvant. Je lis et comprends que « l'indéfinissable », mystérieux et réservé à quelques-uns, est tellement vaste qu'il est capable de contenir les Girondins et les Montagnards, Notre Dame de Paris et la Chrétienté, Guy Moquet et le Mont saint Michel, une page des Misérables et toute sorte d'autres miracles (sic). Faire d'un fouillis de noms propres une globalité mystérieuse, imprenable par l'entendement, c'est fabriquer du mythe vide de contenu. Fabriquer du mythe à si grosses ficelles, c'est faire courir à l'intelligence le plus grand des dangers, l'histoire de l'Europe du XXème siècle l'a hélas prouvé.

« Les repères s'effacent et l'identité devient incertaine » écrit Henri Guaino et prononce Nicolas Sarkozy. Autrement dit, je ne sais plus qui je suis. La crise est peut-être économique et politique, avec des conséquences concrètes et quotidiennes - ici peu importe. Elle paraît, dans le discours référent, d'ordre spirituel : elle nous fait perdre ce que nous ne pouvons définir si ce n'est à coup de « mots-clochers » qui n'agressant pas le paysage (comprenons la métaphore du manteau), le couvrent et le recouvrent si bien qu'en dessous, on ne le voit plus. Notre identité ne pourrait se dire que par l'affirmation d'une instance supérieure globale (clochers, mythe et spiritualité). Ce serait sa qualité. Nous la perdons, il paraît. Alain Finkelkraut est d'accord : la francophobie est en marche. Affirmons miracles, chrétienté et cathédrales. Et en même temps : la France est un pays où l'Eglise est séparée de l'Etat, et, c'est écrit sur le même plan, où la femme est libre, et c'est écrit une ligne plus loin, où il n'y pas de place pour la burka[6]. On comprend qu'en face de l'indéfinissable français que guide la spiritualité et le « sentiment religieux qui vient du fond des âges », il y a une sorte de gros « définissable ». Ce définissable, par touches sûres et simplistes, on va le dessiner. Le voici, comprenne qui voudra : le définissable, c'est l'endroit où la femme n'est pas respectée, où le spirituel et le temporel se mêlent, et on y vient, en termes de plus en plus clairs : sont définissables ceux qui appellent à la violence et à la haine de l'autre. La menace est tout aussi claire : ceux-là seront expulsés, ils n'ont rien à faire dans la République française[7]. Les « chers compatriotes », s'ils écoutent les bruits du monde d'une oreille distraite, risquent l'inversion de sens. S'ils comprennent que les 26000 expulsés annuels appellent à la haine... Ce n'est pas fini. Reste à venir ce que les « compatriotes » pourront reconnaître, ces lieux communs qu'ils ont peut-être entendu jusqu'à présent dans les conversations les plus lasses et les moins stimulantes pour la pensée : pas de place en France pour qui voudrait « bénéficier des droits sans se sentir obligé par les devoirs, bénéficier de la sécurité sociale sans jamais se demander ce que l'on peut faire pour son pays, bénéficier des allocations chômage sans se sentir moralement obligé de tout faire pour retrouver du travail parce que les allocations sont payées par le travail des autres, profiter de la gratuité des études et ne pas être assidu aux cours, ne pas témoigner de la considération pour ses professeurs et ne pas respecter les bâtiments qui vous accueillent ». Le cercle est clos. Une religion aisément définissable s'oppose à une autre, spirituelle, pleine de respect général et pleine de respect particulier pour la femme. La première appelle à la haine et, par la proximité des éléments du discours, celle-ci est, on le comprend, la religion de ceux qui profitent de l'assurance chômage, de l'assurance maladie, prennent sans donner, ne respectent pas les bâtiments qui les accueillent, etc. Faire courir ainsi à l'intelligence le plus grand des dangers, le faire sciemment ou de façon stratégique pour quelque résultat à court terme que ce soit, c'est nous faire subir à tous, nouvelles populations françaises, comme le dit Alain Finkelkraut, ou un peu plus anciennes, une très grosse perte. Certes pas la perte de « l'indéfinissable français » mais celle de la pensée, de la capacité à complexifier, à comprendre par delà les apparences et les fausses évidences simplificatrices. Cette perte-là n'est évidemment provoquée par aucun minaret, par aucune burka. Cette France-là ne m'intéresse pas, je la trouve bête et redoute qu'elle ne devienne monstrueuse[8], elle me fait violence et je comprends qu'on désire la huer, et si on le peut, la quitter. Marie Cosnay
[1]Discours prononcé par Nicolas Sarkozy à la Chapelle Vercors le 12 novembre 2009. Voi plus loin le lien y renvoyant. [2] Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt

[3] http://bibliobs.nouvelobs.com/20091217/16536/finkielkraut-badiou-le-face-a-face-25

[4] Les Damnés de la terre, livre de Frantz Fanon publié en 1961, à un moment « où la violence coloniale se déchaîne avec la guerre d'Algérie (...) sert encore aujourd'hui d'inspiration et de référence à des générations de militants anticolonialistes. » http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/marie%20cosnay5. Je renvoie au discours écrit par Henri Guaino, prononcé par Nicolas Sarkozy à la Chapelle en Vercors, le 12 novembre 2009. http://www.elysee.fr/documents/index.php?mode=cview&cat_id=7&press_id=3094&lang=fr [6] Page 4 du discours.[7] Page 7 du discours. « C'est pour cette raison, mes chers compatriotes, que seront expulsés tous ceux qui viendront en France pour appeler à la violence et à la haine de l'autre. Ils n'ont rien à faire sur le territoire de la République française ». [8] Marie Ndiaye dans les Inrockuptibles le 18/08/09

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