La continuation du passé par d'autres moyens

Le débat sur l'identité nationale «détruit d'une main la diversité qu'on promeut –soi-disant– de l'autre»: pour Seloua Luste Boulbina, philosophe, cultiver les différences trace la «voie royale de l'inégalité de traitement».

Le débat sur l'identité nationale «détruit d'une main la diversité qu'on promeut –soi-disant– de l'autre»: pour Seloua Luste Boulbina, philosophe, cultiver les différences trace la «voie royale de l'inégalité de traitement».

 

-----------------

pave.jpg« La France est le plus beau pays du monde », c'est ce que les instituteurs « enseignaient » autrefois à l'école. A l'épreuve de l'identité nationale, aimer la France et en faire l'éloge inconditionnel sont une seule et même chose. Du reste, la république peut devenir très vite, et facilement, l'os à ronger et la bouée de secours de tous ceux qui n'assument leur nationalisme que voilé dans le drapé des mythes républicains qu'une devise bienvenue - « liberté, égalité, fraternité » - et un hymne approprié - « la marseillaise » - assoient dans le confort des bons sentiments et le courage (ou la rage) des ardeurs guerrières.

 

« Entendez-vous dans les montagnes les cris des féroces soldats ?» La dernière fois, ne l'oublions pas, c'est dans les djebels, truffés de fellaghas que de jeunes français, appelés sous les drapeaux, traquaient le sang impur. Réveiller la chanson revient, politiquement parlant, à saisir l'occasion ultime de guerroyer contre l'étranger, l'ennemi juré, et, comme on le disait en ancien français, le Français musulman. Par extension, il s'agit du Maghrébin ou, plus simplement, de l'Arabe, ces termes étant synonymes d'immigré. Parle-t-il, pour commencer, le français de France, le français des Français ou en est-il réduit à son pauvre charabia ? Porte-t-il, tel un nouveau roi Dagobert, sa casquette à l'envers ? Cherche-t-il du travail ? N'est-il pas un roi fainéant ? Et son nom, bon Dieu, son nom, n'est-il pas musulman ? Ça, au moins, il ne pourra jamais le cacher.

 

De mosquée en minaret, de foulard en burqa, et de fil en aiguille, la France, vue du ciel, montre son talent pour la liberté, son attention à l'égalité et son sens de la fraternité. Oui, mais dans la différence. Effectivement, l'égalité dans la différence, la liberté dans la différence, la fraternité dans la différence. Quand les uns veulent de l'indifférence, que ce soit dans le recrutement ou l'entrée des boîtes de nuit, la location d'un appartement ou le mariage avec un(e) Français(e) dit(e) de souche, la rémunération ou l'avancement, l'éligibilité ou la conduite automobile, le contrôle d'identité ou la protection des libertés, les autres traquent la différence. La différence ainsi poursuivie est la voie royale de l'inégalité de traitement. L'Islam devient alors une religion incomparable, sans commune mesure ni avec le judaïsme, ni - encore moins - avec le christianisme et, par voie de conséquence, une religion réputée contraire principes républicains. Porter un nom musulman signe l'écart et la dissemblance, que l'on veuille des cautions ou des alibis, des stigmates ou des poursuites. Le devenir politique de Rachida Dati ou de Fadela Amara montre pourtant combien la « mêmeté » est dans toutes les têtes. Que le président de la République communie à l'église, soit, mais que ses ministres se rendent à la mosquée... La laïcité s'en trouverait offensée.

 

Celle-ci, en 1905, était considérée, par ses adversaires, comme une judaïsation de la république. Cent ans plus tard, sur les mêmes bancs de l'Assemblée, une religion chasse l'autre de façon tout aussi obsessionnelle : on craint l'islamisation du pays. Vu du ciel, en effet, le développement durable de la France semble devoir, à l'évidence, être assis sur son identité et non sur son immigration. Une alternative est ainsi durablement créée, artificiellement, entre l'identité (de droite) et l'immigration (de gauche). Mais l'immigration peut désigner, dans la réalité des faits, des Français de naissance dont les parents, grands-parents voire arrière grands-parents étaient, par le passé, étrangers. On fait ainsi valoir le passé contre le présent. La vanité de l'entreprise n'échappera à personne. Comment la France d'aujourd'hui pourrait-elle être celle de papa ? Comment pourrait-elle ressembler à un souvenir d'enfance ou à un passé recomposé par l'imagination ?

 

Aucun représentant de l'Etat ne souffrira l'injure d'une comparaison de l'action politique et administrative actuelle avec Vichy. Et pourtant... Des Français perdaient alors leur nationalité. Depuis, la France avait restauré la sécurité juridique et administrative en matière de nationalité. Nombreux sont ceux qui rencontrent d'étranges difficulté. Michka Assayas, qui a témoigné il y a peu dans Le Monde, ou Dominique Décant-Paoli, dont Libération a récemment tracé le portrait, ne sont pas, certes, déchus de leur nationalité. Ils l'ont d'un coup perdue, obligés de prouver qu'ils ne l'ont pas volée : les documents d'identité et de nationalité française que l'administration (française) leur a délivrés jusqu'à présent ne suffisent plus. Rétroactivement, par la grâce d'Eric Besson, dont la fermeté en matière de principes est indiscutable, de nouvelles dispositions transforment certains Français en Français d'ailleurs, s'ils sont nés à l'étranger ou de parents nés à l'étranger. Souvent, ce pays étranger était une colonie française. Souvent, les parents étrangers étaient antérieurement forcés d'être français. Quelle ironie du sort !!! Quand on est, comme c'est mon cas, née en France, mais que l'on n'a pas, à l'évidence, le nom approprié, celui qu'ont d'autres natifs de l'Isère (département français), les fonctionnaires laïcs et républicains chargés de délivrer les cartes nationales d'identité arguent du « plan Vigipirate » (sic) pour justifier des délais plus longs d'obtention de ces indispensables papiers. Eric Besson est bien l'épouvantail du gouvernement.

 

C'est ainsi que l'Etat français se débarrasse de son passé colonial : en le niant. La plaie est généralisée. Les médias ne sont pas épargnés. Lorsqu'un L'Express ouvre ses colonnes à « la colonisation », il donne la parole à un « historien » Daniel Lefeuvre, qui, écrit, dans ses livres, bicot et bougnoule , comme il écrit négro sans guillemets. Quel est, en effet, hic et nunc, le langage de la science ? Il ne fait pas nécessairement du respect l'un des fondements de l'objectivité. Qui s'en offense ? On confond, au contraire, réalité et culpabilité, reconnaissance et repentance. En France, on a peu étudié Fanon. Il est beaucoup mieux connu à l'étranger, aux Etats-Unis en particulier. Les universités françaises seraient autonomes qu'elles n'en seraient pas plus libérales. Elles n'accueilleraient pas facilement, alors que c'est le cas ailleurs, en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis, des études intégrant explicitement les questions coloniales, encore moins si ces travaux sont menés par des Français d'ailleurs, ou par des étrangers. Je veux dire par là des non Européens. La frontière, en effet, n'est pas à proprement parler ethnique, religieuse, ou raciale. Elle l'est mais improprement, pour nommer une négation : non Européen.

 

L'hexagone doit-il être épuré ? Quand le jamaïcain Stuart Hall enseignait à Londres, le martiniquais Edouard Glissant professait à New York, non à Paris. Les Français « d'ailleurs » sont sommés d'aller se faire voir ailleurs. La France est, sur ce plan, bien en retard, mais cela ne choque personne. La fraternité différentielle française fabrique au contraire des surnuméraires. Quand le Front National, parti libéral s'il en est, dictait son mot d'ordre : « la France aux Français », il ne faisait que décrire : la prescription n'a pas lieu d'être. Ce slogan, du reste, était déjà celui des antidreyfusards. Il est bon de se rappeler, à l'heure où l'on restaure l'histoire rêvée des Français, comment la République (notamment la IIIe) a maltraité les Juifs, comment elle a établi des discriminations parmi les siens, jusque dans les dossiers, et les carrières, de ceux qui la servaient : ses fonctionnaires. Toutes les traditions ne sont pas bonnes à suivre.

 

Lors des accords d'Évian, le photographe Marc Riboud a pu observer une scène bien symptomatique. Au moment où la délégation algérienne descendait de l'hélicoptère, « l'un d'eux a tendu la main à l'un des représentants français qui les attendait, mais ce dernier est resté les bras ballants le long du corps, sans répondre à la poignée de main. » Discipliné, le représentant français obéissait aux ordres. Les ordres ont-il changé ? La politique du poing levé est encore à l'ordre du jour. C'est cela l'identité nationale. Le présent est la continuation du passé par d'autres moyens. Selon Alain Peyrefitte, il était bon, pour le général de Gaulle, qu'il y ait « des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. (...) La France est un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. » Et pourtant, la France était alors étendue aux dimensions de son vaste empire colonial : l'Afrique du nord, l'Afrique de l'ouest, une partie de l'Afrique centrale, l'Indochine, une partie des Amériques, de grandes îles de l'Océan indien, des îles et des archipels de l'océan Pacifique. L'actualité politique montre que les temps n'ont pas beaucoup changé depuis les indépendances. Mauvais temps. La bêtise politique des gouvernants français est remarquable : occupés soi-disant à gagner les voix de l'extrême droite, ils ne font que défendre un nationalisme postcolonial étriqué. Elle consiste à sortir le démon de l'identité nationale pour mieux diaboliser tous ceux qui, Français ou étrangers, ne sont pas considérés comme estimables parce qu'ils ne sont pas de culture grecque ou latine et/ou de religion chrétienne et/ou de race blanche. C'est ainsi qu'on détruit d'une main la diversité qu'on promeut - soi-disant - de l'autre.

 

On préfère promouvoir, au moment même de la célébration du cinquantenaire des indépendances du continent africain, un auteur colonial, un Français d'Algérie, Albert Camus, mort accidentellement il y a cinquante ans. Parle-t-on, avec Camus, de l'Algérie ? Parle-t-on, avec Camus, des Algériens ? Camus au Panthéon et l'étranger au tapis : belle composition ! Chez Camus, les Européens vont où bon leur semble et font ce que bon leur semble. Chez Camus, on n'entend pas un Arabe voler ! Chez Camus, les Européens ne parlent ni berbère ni arabe et ne s'adressent pas aux Algériens : ils parlent d'eux. Cette méconnaissance généralisée, cette indifférence profonde n'ont pas épargné le sol hexagonal. Elle était la même à Paris qu'à Alger. Et aujourd'hui ? Camus ne fait pas œuvre critique, il défend son beefsteack : a-t-il, jamais, prôné l'égalité ? A l'évidence, en Algérie, Camus était bien intégré. Si Nicolas Sarkozy aime Camus, c'est parce que celui-ci propose la liberté dans la différence, l'égalité dans la différence, la fraternité dans la différence; c'est parce qu'il préfère, politiquement, sa mère à ses voisins.

 

Seloua Luste Boulbina

A publié Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Parangon, 2008.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.