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Billet de blog 29 juil. 2009

Dernier amour avant liquidation

C’est à la fois cafardeux et drôle, élégant et décalé, plein d’autodérision et d’ironie.

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C’est à la fois cafardeux et drôle, élégant et décalé, plein d’autodérision et d’ironie. Rien de tel si vous passez en plus vos vacances en Normandie car le décor y fleure bon coquillages, crustacés, baies vitrées et plages sous la pluie. Un petit roman rectiligne, noir, acide et pourtant plein des embruns de la vie. Tricoté d’une écriture dépouillée à l’excès, débarrassée des virgules et des effets, précise, linéaire, quasi-chirurgicale. Le cinquième roman de Pierre Ahnne, un pourtant presque inconnu jusqu’ici. Et un essai plutôt réussi.

L’histoire ? Elle est d’une minceur absolue : un homme, le narrateur, a décidé de mettre fin à ses jours. On ne sait rien d’autre de lui. Sa décision est prise. Seulement pourquoi la mettre à exécution tout de suite ? Autant s’accorder quelques jours de sursis. Direction la Côte normande, donc, où après s’être accordé quelques jours d’errance et avoir trimballé son spleen désœuvré le long des quais, notre héros marchera droit dans la mer pour se fondre avec le Grand Tout. Et tout sera fini. Il prend le train. C’est parti.

Seulement voilà, la vie a la peau dure, surtout quand c’est le hasard qui la régit et qu’on se laisse ballotter par lui. La vie est comme un coquillage, elle est souvent pâle, translucide, un peu fade, et comme lui elle sait s’accrocher au rocher, s’infiltrer dans la moindre brèche, se cramponner et s’imposer qu'on le veuille ou non. Que faire quand on est seul et qu’on ne sait pas quoi faire de sa carcasse quand on est en Normandie ? On entre dans un restaurant et on commande des fruits de mer. Même si on n’aime pas trop cela, tant pis. Après tout c’est ce qui se fait quand on est ici. Avec une demi-bouteille de blanc pour faire passer. Et du temps à tuer.

Et là, une rencontre, peut-être. Ou une non-rencontre qui se transformerait presque malgré elle en rencontre parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Une petite femme aux cheveux teints en roux qui elle aussi chipote sur ses fruits de mer et en a commandé sans les aimer. Déjà un point commun, ça, les goûts et les dégoûts alimentaires. D’ailleurs elle aussi semble être attirée par une fusion dans le Grand Tout : elle en a tellement marre de son mari, de sa fille, de son métier, de sa vie !

Quelques jours durant, on va suivre les allers et venues de ces deux improbables héros que ne rassemblent que leur mal-être et une mélancolie désabusée. Des héros qui n’auraient sûrement leur place dans aucun roman-photo. Un peu disons des héros par défaut. On écumera avec eux cette petite station balnéaire. Du restaurant à l’hôtel, de la plage à la villa ou à la rambarde où ils se donnent rendez-vous face à la mer. Un homme, une femme, la Normandie, ça ne vous rappelle rien ? Mais si bien sûr : chabadabada.

On assistera donc à l’éclosion de ce qui pourrait devenir une liaison. Ou pas. Le grand plongeon a l’air remis, quoiqu’il en soit. Différé. Remis à une date ultérieure. Une dernière aventure, pourquoi pas ? Et si, finalement, c’était le Grand Amour ? Le Grand Amour juste avant liquidation dans le Grand tout ? Comment savoir si le destin a voulu ça ? Ou s’il n’a rien à voir à l’affaire ? On fait bientôt connaissance avec la fille, le mari. Suivra un déjeuner dominical d’anthologie. Une fuite. Et une plage sous la pluie. Après tout, on est en Normandie ! Mais je vous parie que vous ne regarderez plus jamais un gigot d’agneau du même œil après être sorti de ce récit….

La fin, bien sûr, n’aura rien d’un happy end. D’une tragédie non plus. Juste la vie, banale, réelle à en pleurer. Juste la fin d’une parenthèse. Juste un suicide raté. Un peu de cynisme aussi. Comme le citron dont on presse quelques gouttes dans l’huître ou la praire pour la relever. On règle sa note d’hôtel. On se dirige vers la gare. Restera la plage abandonnée. Même pas d’amertume. Juste un rien d'acidité. Le goût salé des coquillages et crustacés qu’on n’a pas pu terminer. Un goût d’embruns, qui ne tardera pas à se dissiper. Les empreintes laissées dans le sable déjà presque effacées.

Et déjà, le mot FIN s’inscrira sur la plage blanche. Le roman est terminé.

Dernier amour avant liquidation
Pierre Ahnne. Denoël 2009. 165 pages. 15 €

Du même auteur :
Comment briser le cœur de sa mère. Fayard (1997)
• Je suis un méchant homme. Stock (1999)
• Libérez-moi du paradis. Le Serpent à plumes (2003)
• Couple avec pistolet dans un paysage d’hiver (2005)

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